A/N : J'ai cru que je n'allais jamais pouvoir poster. J'ai eu quelques problèmes avec mon ordinateur (mais c'est corrigé) et mon emploi du temps s'alourdit de plus-en-plus ... C'est donc dur de trouver du temps pour publier.

Malgré tout, je tiens tout d'abord à remercier MilenaWenham et Mimi70 pour leurs reviews qui m'ont réchauffées le cœur et m'ont encouragée à écrire et à reprendre (à plusieurs reprises) ce premier chapitre. Un énorme merci à vous deux ! :D

Quant à ce que vous vous apprêtez à lire, je vous dirai juste que nous avons du Fönn et du Faramir au programme. Bonne lecture à tous et à toutes !


CHAPITRE I

Les Résolus


Voilà des jours qu'elle chevauchait vers le Nord en suivant le fleuve. Elle s'était très peu arrêté en chemin, consciente de la perfidie du Mal qui rongeait ces terres et du danger qu'il représentait. Tout ce qui l'importait était de ne pas se faire rattraper par qui ou quoi que ce soit. Lentement, telle une araignée, la peur tissait silencieusement sa toile dans les recoins de son esprit. Et c'était cette peur-ci qui la poussait à toujours aller plus au Nord, vers le refuge des Elfes. Aussi, avant son départ, son guide avait jugé bon de l'informer de la localisation et de la dangerosité d'une forêt nommée Fangorn, si bien que dès qu'elle l'aperçut depuis un plateau, elle s'en éloigna rapidement afin de continuer son chemin vers le Nord, se sachant proche de sa destination. Elle n'avait pu que bénir les grandes connaissances de Morion, qui lui étaient plus qu'utiles. Etonnement, d'ailleurs, elle ne s'inquiétait pas trop pour lui en dépit de sa blessure. Il venait lui aussi des Norðurlönd, si bien qu'elle était persuadée qu'il allait bien à l'heure où elle-même chevauchait comme si le diable était à ses trousses.

A l'aube d'une énième journée au cours de laquelle elle renonça à l'idée de chevaucher car sa monture était épuisée, Fönn s'enfonça un peu plus dans les terres. Ce faisait, elle quitta la proximité du fleuve dont les eaux grises s'écoulaient à ses côtés depuis son départ d'Ithilien, mais se dirigeant, elles, vers le Sud. Mais la jeune femme misa tout sur la prudence et se tint à une distance plus que raisonnable de Fangorn et de ses vastes environs.

En milieu d'après-midi, elle finit par atteindre une rivière. Elle la traversa non sans difficultés et dès qu'elle posa un pied sur la rive opposée, elle sut que, désormais, plus rien ne pouvait l'atteindre : elle entrait dans les Champs du Celebrant, des terres accolées à la Lorien.

Elle ressentit un immense soulagement. Toute sa peur s'envola d'un coup et ce fut comme si on la libérait d'un grand poids. Un pur et simple sentiment de joie la traversa. C'est le cœur plus léger et l'esprit apaisé qu'elle fit route vers la Lothlórien.

Fönn regagna les abords du Grand Fleuve ― l'Anduin de son nom véritable ― et mit deux jours pour apercevoir les premiers arbres du domaine des Elfes. Deux jours car elle avait pris la décision de voyager à pieds : son cheval était bien trop éprouvé, elle doutait qu'il parvienne à la porter davantage. Et deux jours parce qu'une fois la peur envolée, toute sa fatigue lui était retombée dessus avec la lourdeur d'un roc.

A la fin de la deuxième journée, elle atteignit les Bois de la Lothlórien. Avant d'y entrer, elle se restaura rapidement en puisant dans le peu de provisions qui lui restait.

Il faisait déjà nuit lorsque la jeune femme pénétra dans les profondeurs de la forêt, une torche à la main et les yeux grands ouverts malgré sa fatigue. Son regard sondait méticuleusement chaque fourrée et chaque tronc, à la recherche de quelque chose qui pourrait lui indiquer quelle direction prendre afin qu'elle puisse se rendre dans la cité des Elfes. Mais il n'y avait rien sinon de hauts arbres et d'épais buissons.

Elle s'arrêta un instant et leva sa torche. Les flammes illuminèrent les environs d'une lumière imprécise, et ne lui révélèrent rien d'autre que les troncs noueux qui l'entouraient et dont les racines imposantes se perdaient dans les profondeurs de la terre, bien loin sous le tapis de feuilles, de brindilles et de terre qui faisait office de sol. Fönn tourna prudemment sur elle-même. Son cheval suivit le mouvement, le bruit de ses sabots étouffés par le parterre humide de rosée.

Un vent frais berça les feuillages et vint doucement caresser la peau pâle de la jeune femme, ce qui agita doucement ses cheveux d'un blond terne. Ceux qui n'étaient pas prisonniers de la longue tresse qu'elle arborait ondulèrent tout autour de son visage ovale. Ses traits un peu durs étaient légèrement altiers voire sévères, mais ils demeuraient tout de même féminins. Cependant, le plus saisissant chez elle était ce qui trahissait vraiment son appartenance à une peuplade extérieure à Arda : sa stature. Comme la majorité des siens, Fönn était grande et devait dépasser sans trop de souci le mètre quatre-vingt. Par conséquent, ses épaules étaient plutôt larges et presque masculines sous son long manteau d'une couleur charbon et sous sa cape faite d'une fourrure épaisse où se disputaient plusieurs nuances de gris.

Morion avait laissé entendre qu'en Arda, les hommes préféraient les femmes qui ressemblaient vraiment à des femmes ― ce qui n'était apparemment pas le cas de Fönn. Elle lui avait répondu d'un air narquois que c'était probablement par manque de goût. Il n'avait pas relevé, préférant rire de la remarque.

Ses prunelles orageuses gouvernées par des sourcils vaguement épais observaient attentivement la forêt. Son nez qui par sa finesse était la seule preuve extérieure de son appartenance à la gente féminine ― même s'il était un peu retroussé et trop osseux ― s'habituait peu-à-peu aux senteurs prenantes de la végétation mouillée.

Elle abaissa son bras, découragée. Toujours rien. Pas même un sentier et encore moins un pavé que la lumière des flammes aurait put faire briller dans l'obscurité environnante. Son cheval renâcla soudainement derrière elle et la poussa légèrement en appuyant sa large tête dans le milieu de son dos. Elle se tourna vers lui et le gratifia d'une caresse sur l'encolure.

« Tu as été brave, mon ami. » lui souffla-t-elle dans sa langue maternelle, un parler où les r se roulaient et aux accents doux. « Mais il nous faudra encore marcher. »

Fönn attrapa les rênes de l'animal et commença à se frayer un chemin entre les buissons. Elle fut heureuse de constater que la forêt n'était pas encombrée et encore moins étouffante : les arbres étaient bien espacés, offrant des passages larges et sûrs, tandis que les fourrées ne s'accumulaient pas en tas compacts truffés de ronces ou d'orties. Il n'y avait nul piège sur sa route, si bien que le peu de crainte qu'elle avait pu ressentir en entrant dans le domaine des Elfes disparut rapidement pour laisser place à une certaine sérénité.

De plus, elle était forcée de reconnaître que l'endroit était tout simplement magnifique. Cà et là coulaient quelques ruisseaux, et leurs eaux libres produisant de doux clapotis. Les pierres qui recouvraient leur fond étaient, étrangement, de beaux galets blancs, petits et presque tous ronds. Fönn lâcha brièvement les rênes du cheval pour se pencher et en ramassa quelques uns, fascinés par leur blancheur éclatante. Lorsqu'ils furent entre ses doigts, elle put sentir qu'ils étaient parfaitement lisses. Aucune aspérité, aucun défaut ne venait déranger leur courbe impassible et, dans ses mains, ils étaient doux comme un duvet d'oie. Fönn les admira encore un peu, se demandant si elle pouvait s'en servir pour y graver quelques runes. Si elle s'appliquait comme sa mère lui avait appris alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, le résultat pourrait être étonnant.

Mais malgré ces pensées agréables, elle rendit les pierres au cours d'eau avant de continuer sa propre route en silence.

En levant la tête vers le ciel absent, elle remarqua qu'il y avait de minuscules trouées dans le feuillage des arbres, des trouées grâce auxquelles la lumière de la lune montante parvenait à percer jusqu'au sol, parsemant ce dernier d'une multitude de pétales d'argent. C'était vraiment beau, si bien qu'elle se laissa porter le charme des lieux.

Mais Fönn avait un peu de mal à comprendre pourquoi et comment un endroit comme celui-ci pouvait exister. C'était si paisible, si silencieux … Il lui était difficile de croire qu'une semaine auparavant, elle traversait les terres les plus inhospitalières d'Arda : des steppes à l'ouest de l'Ithilien, sur la rive occidentale du Grand Fleuve, où elle avait découvert de nombreux monticules de cadavres carbonisés, quelques forêts qu'un mal innommable semblait habiter et le plateau tout près de Fangorn. Elle n'avait croisé personne au cours de son périple, un fait qui l'avait étonnée car elle avait pu voir de nombreuses traces de combat, surtout dans les steppes. C'était sans compter la peur de croiser des brigands comme ceux en Ithilien du Nord.

Ses sombres pensées furent chassées quand un craquement à quelques mètres d'elle. La jeune femme lâcha aussitôt les longes du cheval et porta sa main libre à l'épée qu'elle avait au côté gauche. Elle brandit la torche devant elle.

Dans la lueur dansante des flammes, elle vit tout d'abord un cerf aux ramures impressionnantes. Sa surprise retomba et son cœur reprit un rythme normal alors que quand regagna les ténèbres en bondissant par-dessus les fourrées. Lorsqu'elle voulut abaisser son flambeau, cependant, une main sortie de nulle part l'en empêcha. La jeune femme opposa une faible résistance et dégaina son épée d'un puissant mouvement. L'instant d'après, elle était entourée par de nombreux archers.

La jeune femme raffermit sa prise autour de la garde de son arme et se redressa de toute sa hauteur. Les hommes, qui étaient aussi grands qu'elle, tendirent un peu plus la corde de leur arc et toutes les flèches se pointèrent dangereusement vers sa gorge ou sa poitrine. Elle les jaugea du regard.

Ses appuis changèrent imperceptiblement. Prête à bondir.

Soudain, l'un d'eux se détacha du groupe et commença à lui parler dans une langue qu'elle ne comprenait pas, mais qu'elle reconnut toutefois : c'était en Commun. Devant sa désolante situation d'incompréhension, Fönn pensa qu'il serait peut-être temps qu'elle l'apprenne.

L'Elfe ― car c'en était un ― était grand et blond. Il possédait aussi des yeux clairs et inquisiteurs qui ne la lâchaient pas un seul instant. Fönn fronça les sourcils pendant quelques secondes, incertaine, puis rengaina lentement son épée. Le chuintement que produisit sa lame en retournant dans son fourreau stoppa l'Elfe dans sa tirade et, suite à cela, elle leva prudemment les mains en l'air. Visiblement surpris, il la regarda de la tête aux pieds. Il se tourna finalement vers ses hommes et un mot bref s'échappa de sa bouche. Tous les arcs s'abaissèrent dans les secondes qui suivirent. Fönn se détendit.

Un premier Elfe s'empara des rênes du cheval, un deuxième de la torche. Stupéfaite, Fönn écarquilla les yeux, mais on lui fit signe de les suivre. Elle obéit, sachant pertinemment qu'on ne lui laissait pas le moindre choix.

La jeune femme sentait le regard des Elfes lui brûler la nuque. Toutefois, aucune conversation ne s'engagea. Un lourd silence s'installa. Pas un murmure, pas même un fredonnement. Non, ils ne disaient rien. Elle aussi.

Le capitaine de l'escouade se positionna à ses côtés et elle s'étonna de la légèreté de sa démarche. Il progressait sans bruit. Ils progressaient tous sans bruit, en fait. Sauf elle. Ils marchaient pourtant sur le même sol, mais eux se mouvaient avec une certaine virtuosité, et si leurs pas faisaient le moindre bruit, alors elle ne saurait jamais comment. Même dans son pays, les Elfes étaient connus pour leur discrétion et leur vélocité légendaires. Mais jamais ― jamais ― les mythes des Norðurlönd ne les décrivaient blonds ou de taille humaine. Pour elle, les Elfes avaient toujours été de petits êtres farceurs tantôt maléfiques, tantôt pas, vivants dans les forêts. Mais la vie venait de lui apprendre qu'elle s'était trompée, et cela remettait en question un bon paquet de ses croyances.

Les Elfes d'Arda étaient très différents. Tout d'abord, ils avaient presque tous la taille de la jeune femme et leurs cheveux étaient soit blonds comme les blés, soit blonds platine. Quelques uns, cependant, possédaient une chevelure chatain. Leurs yeux, quant à eux, se paraient de couleurs le plus souvent claires ― que le bleu dominait largement. Ensuite, ils étaient sveltes et probablement musculeux, et non petits et possiblement gras ou un peu enrobés. Enfin, ils étaient tout sauf de petits plaisantins. Fönn savait qu'elle avait affaire à des soldats aguerris, des guerriers, et non à quelques créatures espiègles.

C'est pourquoi sa méfiance monta en flèche quand elle nota que le chef du groupe, intrigué, l'observait. Elle soutint son regard pendant quelques secondes avant de se concentrer sur ce qui se trouvait devant elle.

Ils marchèrent pendant quelques heures et Fönn ne pipa mot, même lorsqu'un des soldats lui demanda son nom en voulant probablement briser le lourd silence qui régnait dans la file. Il n'obtint aucune réponse. D'une part parce que la jeune femme comprit un peu tardivement quelle question lui avait été posée et d'autre part parce qu'elle n'avait aucunement l'envie de lui révéler quoi que ce soit. En quel honneur, je vous prie ? répondirent abruptement ses yeux gris.

Après cela, plus personne ne tenta la moindre approche ― elle n'en demandait pas moins.

Lorsqu'ils parvinrent enfin au cœur de la forêt, la nuit était déjà bien avancée. La fatigue tiraillait les membres de la jeune femme et elle avait parfois laissé des bâillements outrepasser la barrière de ses lèvres. Elle se devait de garder les yeux ouverts si elle voulait continuer à mettre correctement un pied devant l'autre mais plus les heures s'étaient écoulées, plus il avait été compliqué pour elle de marcher droit. Au final, elle se retrouvait à avancer d'un pas lourd, les membres tout engourdis. L'épuisement de la dernière semaine, qu'elle avait momentanément oublié en pénétrant dans les bois de la Lorien et que sa rencontre avec les Elfes avait temporairement chassé, revenait à elle avec la rapidité d'un aigle fondant sur sa proie.

Le mutisme de Fönn perdura, inébranlable comme un rocher en pleine tempête, et cela même quand le groupe de soldats entra dans un endroit déconcertant. Elle combattit sa fatigue pour admirer la magnificence des immenses arbres sombres qui se dressaient tout autour d'elle. Ils étaient si grands qu'elle était incapable d'en voir la cime. Et leurs branches … Fönn n'en avait jamais vu de pareilles : elles étaient particulièrement massives, peut-être aussi épaisses que les bras des géants qui peuplaient les mythes de son enfance. La lumière laiteuse de la Lune courait tout contre leurs écorces, et certaines paraissaient lisses et polies, comme si les plus grands artisans d'Arda les avaient travaillées. Mais il n'en était rien : le bois était simplement beaucoup plus régulier que sur les arbres normaux.

Il y avait aussi un peu de brume. Celle-ci recouvrait leur chemin en ondoyant lentement, paisible, et forma de délicates volutes quand ils y pénétrèrent.

Son cheval fut conduit à l'écart et les Elfes la menèrent près d'imposantes racines non-loin d'un escalier qui s'enfonçait dans les ténèbres de la cité. Elle ne comprit pas pourquoi, mais lorsqu'ils insistèrent avec un peu plus de fermeté, elle s'en approcha sans cacher sa réserve.

Elle découvrit que les racines entrelacées formaient en fait une cavité plutôt large, comme une caverne. Il y avait notamment de la place pour abriter un matelas elfique, des couvertures et des oreillers. Elle haussa des sourcils surpris en direction du chef des soldats. Il lui répondit d'un bref hochement de tête puis fit rapidement volte-face afin de s'éloigner. Ses hommes le suivirent après avoir brièvement salué la jeune femme.

Fönn afficha une mine confuse, mais entreprit de défaire les attaches de sa cape de fourrure après quelques instants d'hésitation. Ses mains montèrent à hauteur de sa pomme d'adam et entreprirent de défaire le nœud.

« Bienvenue en Lorien, jeune Norðurur. »

Elle sursauta violemment quand ces mots retentirent dans son esprit, prononcés dans sa langue natale par une voix douce et tranquille.

Ses doigts se figèrent sur les fines sangles de son habit.

« J'avais prédit votre arrivée. » continuait-on. « Et sachez qu'en ces heures sombres, vous n'êtes pas la première à nous demander asile. Prenez tout le repos dont vous aurez besoin, Fönn. Que votre esprit soit en paix car vous êtes ici sur des terres que nul mal ne saurait corrompre. »

La jeune femme s'abstint de répondre. La tranquillité de la cité des Elfes s'alliait à cette voix énigmatique, et il était inutile de la troubler un peu plus.

Fönn termina d'enlever sa cape, qu'elle étala sur les couvertures de son lit de fortune. Enfin, elle se tourna pour observer les environs.

On l'avait installée aux abords d'une petite place. Une fontaine trônait en son centre et répandait son eau limpide dans un bassin de pierres blanches. Ses murmures apaisants couraient le long des racines, jusqu'aux oreilles des dormeurs qui y résidaient, et les berçaient même jusque dans leur sommeil. Sous l'éclat des lanternes elfiques, l'eau était bien plus bleutée qu'à la normale. La jeune femme s'en rapprocha, défaisant sa tresse par la même occasion, et se pencha légèrement au-dessus du rebord de la fontaine. Le sol sous ses pieds était fait de terre battue et était jonché de feuilles mortes, chacune craquant au moindre de ses déplacements.

Fönn laissa son regard glisser contre la surface de l'onde. Elle vit son propre reflet. Sa peau pâle et ses iris gris sur son visage particulier, désormais encadré d'ondulations cendrées. Mais surtout, elle vit ses traits creusés par la fatigue.

Quand elle releva les yeux, ce fut pour voir les corps de quatre Hobbits endormis. Ils étaient étendus dans les racines se trouvant en face de celles que la jeune femme occupait désormais. Fait amusant : ils s'étaient tous anarchiquement enroulés dans les couvertures, comme des chenilles dans leur chrysalide, et deux d'entre eux ronflaient. Ici et là, une main ou un pied un peu poilu jaillissait des draps, bougeait de temps à autre. L'expression sereine sur leur visage n'avait pas de prix et elle resta là à les observer, attendrie comme une mère l'aurait été devant ses enfants. Elle avait déjà eu l'occasion de se frotter aux Hobbits et ce peuple avait gagné une place particulière dans son cœur.

En déplaçant son regard un peu plus loin dans le réseau de racines qui composait leur abri, et qu'on avait aussi renforcé avec des toits de tentes, elle vit qu'il y avait quatre autres couchettes. Seule l'une d'entre elles était occupée. Par un Nain.

Une pointe de surprise naquit en Fönn. Qu'est-ce qu'un Nain pouvait bien faire chez des Elfes ? Elle savait qu'une rivalité millénaire opposait les deux peuples. Mais peut-être que les choses étaient différentes en Arda …

Un sourire amusé allongea ses lèvres quand elle se mit à chercher le visage du Nain parmi ses cheveux et sa barbe cuivrés, et qu'elle ne le trouva pas. Puis elle s'en retourna dans son propre abri. Là, elle retira finalement son manteau, défit la ceinture où était accroché le fourreau de son épée et enleva ses bottes. Elle déposa le tout dans une alcôve formée par l'espace entre deux racines.

Une fois entre les couvertures, dans la chaleur accueillante du lit elfique, la jeune femme ne se formalisa pas du fait qu'elle était encore en tunique et en pantalon. Elle n'eut pas le temps de s'en préoccuper, d'ailleurs : dès que ses yeux se fermèrent, elle plongea dans un profond sommeil.

L'image du plafond d'écorce flotta un instant dans son esprit.

Puis s'estompa irrémédiablement.


L'Ithilien était derrière eux. Cair Andros l'était plus encore. Et le sol vibrait, tremblait comme s'il avait peur de ceux qui chevauchaient inexorablement vers le sud.

Le fracas des sabots se répercutait dans les vallons avec la violence d'un orage d'été. Une vingtaine de chevaux galopaient, filaient dans la nuit, poussés par les coups de talon de leurs cavaliers. Parmi ces derniers, certains étaient blessés et peinaient à tenir sur leur selle. D'autres, cependant, manquaient à l'appel et leur monture semblait montée par quelque fantôme invisible.

Ils chevauchaient vers Osgiliath. Il avait perdu toute notion du temps. Leur détermination s'était faite grignotée par leur fatigue et, finalement, dévorée jusqu'à la dernière miette. Il avait l'impression que la moelle de ses propres os était aussi aspirée par l'épuisement et son désespoir sous-jacent.

Que pouvaient donc les Hommes face à tant de malveillance ? Et qu'y pouvait-il, lui ?

En tête de groupe, dirigeant cette odieuse mascarade vers la cité sur le fleuve, il ne cessait de ruminer ses idées noires, de les tourner et de les retourner inlassablement dans son esprit. Quelle farce. Quelle inutilité. Quelle misère.

Au bout d'un moment, il reconnut un bosquet et il comprit où ils se trouvaient désormais. Ses doigts crispés sur les rênes de sa monture, il tira à droite. L'animal, l'écume aux lèvres et la robe luisante de sueur, obéit et s'engagea sur un semblant de sentier. Tous les autres suivirent machinalement.

Dieu qu'il était éreinté. Il se demandait bien comment il pouvait encore tenir sur sa selle et comment son cheval pouvait encore le porter. Mais la seule certitude qu'il avait, cependant, était la douleur qui irradiait dans tout son dos, la douleur due à ses muscles trop tendus, trop crispés, qu'il rêvait de délier.

Osgiliath. Droit devant eux. Grande, fortifiée. Fière. Menaçante. Reprise à l'Ennemi. Bientôt reperdue, il le savait. Ses défenseurs étaient trop peu, leurs ennemis nombreux. C'était toujours la même chose. Osgiliath ne savait jamais sur quel pied danser. Traître ou amie ? Tombeau ou berceau ? Pour l'instant berceau d'un espoir invraisemblable. Pour l'instant, se répéta-t-il amèrement. Pourquoi ne l'écoutait-on jamais quand il s'insurgeait dans le grand hall blanc du palais de son père ? Pourquoi nul ne tenait compte des avertissements qu'il s'évertuait à lancer ?

Pourquoi refusait-on de voir la guerre à-travers ses yeux à lui ?

Osgiliath les regardait galoper dans sa direction. Au-dessus d'elle luisait faiblement l'infini du ciel, pâle, que les remparts vinrent leur cacher, plus imposants que jamais. La lune était proche de la fin de sa course et s'était cachée derrière les Montagnes Blanches. L'aube approchait à grands pas.

Une vigie annonça leur arrivée d'un hurlement et les lourdes portes grincèrent sur leurs gonds lorsqu'elles s'ouvrirent sur la cité. Des soldats sortirent des ombres, des torches s'allumèrent de toute part alors que les cavaliers pénétraient dans l'enceinte de la ville, et les sabots de leurs chevaux déchainèrent une cacophonie infernale en frappant les pavés sales. Les flammes des flambeaux baignèrent la petite cour d'une lumière mouvante et les armures abîmées des nouveaux venus rutilèrent sinistrement.

Contrairement à ses hommes, Faramir ne descendit pas de selle et il voulut faire avancer son cheval. Il avait des choses plus urgentes à faire. Quand bien même il était mérité, le repos viendrait plus tard. Hélas, se dit-il. Toutefois, sa monture renâcla bruyamment et se redressa brusquement. Un soldat, qui se trouvait non-loin, l'attrapa par le licol afin de la ramener au calme grâce à sa poigne ferme et assurée.

« Je dois me rendre à Minas Tirith. » fit le jeune capitaine face à son regard interrogatif.

L'autre hocha simplement la tête quand Faramir mis pieds à terre et ils s'enfoncèrent dans les ténèbres relatives de la cité, quittant ainsi l'agitation que l'arrivée de la garnison de cavaliers avait provoquée.

Les rues s'avérèrent balayées par un vent glacial mais le fils de l'Intendant suait trop sous son armure pour s'en rendre compte. Il fronça le nez quand la brise lui apporta sa propre odeur, un de ces relents où des effluves humains et animaux côtoyaient la puanteur d'un sang corrompu. Ca avait imprégné ses vêtements, jusqu'à la tunique qu'il portait en-dessous de sa cotte de mailles. De fait, il ne se sentait pas seulement sale : il avait aussi l'impression d'avoir été souillé. Ca le rebutait et lui retournait presque l'estomac d'avoir à supporter cette odeur malsaine.

Un brusque changement de direction le sortit de ses pensées. En effet, son guide venait de tourner sur la droite et pénétrait dans une rue large. Alors qu'il bifurquait à son tour, le bruit de quelques coups de sabot donnés par les chevaux qui s'y trouvaient l'obligea à considérer l'ensemble de l'endroit.

Les bâtiments s'ouvraient non pas en portes et en fenêtres, mais plutôt en trous béants, noirs et silencieux où quelques tissus déchirés frémissaient encore au gré du vent matinal. Tous avaient perdus leur teinte d'origine, tâchés par la boue, la poussière et parfois même par le sang. On les avait laissés à même le sol, ou sous les gravats des maisons en ruines et ces lieux où que des hommes, des femmes et des enfants du Gondor avaient jadis habités n'étaient plus que la demeure des soldats, parfois des orques. Tous savaient qu'Osgiliath ne serait plus jamais civile. La ville était désormais la chasse-gardée de Minas Tirith, sa première véritable ligne de défense, un espace uniquement militaire et un atout stratégique de taille. Les maisons, les sols, les tours et les ponts étaient voués à la destruction. Faramir savait que si la guerre ne les faisait pas s'écrouler, alors le temps s'en chargerait.

Et au milieu de ce désolant champ de ruines, des chevaux. Aucun n'était attaché. Mais ils attendaient tranquillement, piochant dans le petit tas de foin déposé non-loin d'une vieille auberge à l'enseigne carbonisée et à moitié fendue.

Le soldat qui accompagnait Faramir s'arrêta pendant quelques secondes afin de les examiner, semblant chercher quelque chose des yeux. Après un bref soupir de soulagement, il en choisit un à la robe grise un peu mouchetée et aux crins noirs qu'il mena auprès de son nouveau cavalier. L'animal observa le fils de l'Intendant pendant quelques instants, ses yeux marron fixés dans le bleu de ceux de l'Homme, comme s'il le jaugeait. Puis il baissa sa tête massive dans sa direction et, avec douceur, la main du jeune capitaine vint se poser sur son museau.

C'était une belle bête, à la fois noble et simple. Son corps semblait agencé autour d'une forte ossature et des muscles puissants, tout en courbes, tout en robustesse mais également habité par une certaine rusticité. Sa poitrine se soulevait et s'abaissait doucement au rythme de sa respiration placide.

Faramir mit un pied dans l'étrier de la selle que portait l'animal et celui-ci ne bougea pas d'un cil, habitué. Lorsque le jeune capitaine fut installé et qu'il prit les rênes en main, sa voix coupa le silence :

« Faites savoir que je serai de retour dans deux jours. En mon absence, surveillez le fleuve et les routes menant en Ithilien du Nord et à Minas Morgul. Soignez les blessés et envoyez les plus diminués aux Maisons de Guérison s'il le faut. »

L'autre hocha simplement la tête.

Faramir talonna sa monture. L'animal se lança en avant et quitta la ruelle d'un trot léger qui eut tôt fait de se transformer en galop lorsqu'ils pénétrèrent dans une rue plus large.

Derrière eux, à l'est, le soleil s'élevait au-dessus des nuages du Mordor et ses premiers rayons caressaient déjà les Champs du Pelennor lorsque le fils de l'Intendant sortit en trombe d'Osgiliath.

Faramir avait l'impression que même le vent ne pouvait surpasser la vélocité de sa monture. Le paysage défilait effroyablement vite devant ses yeux alors que les pattes vigoureuses de l'animal le portaient à-travers les Champs, comme si l'Ennemi lui-même les poursuivait. Cependant, une telle chevauchée raviva les souvenirs des derniers jours qu'il avait passé en Ithilien, si bien que son semblant de bonne humeur se gâta aussi sûrement qu'un fruit trop mûr. L'épuisement revint, sournois, et son corps s'alourdit tandis que sa vue se brouilla dangereusement. Il secoua la tête pour se remettre d'aplomb. En vain.

Sans même avoir souvenir de les avoir fermées, il daigna soulever ses paupières quand il se retrouva arrêté devant la porte renforcée de la cité blanche. Les vigies le reconnurent néanmoins et on le fit entrer dans la cité.

Un garde lui adressa une parole inquiète quand il arriva sur la place. L'imposante statue d'un cavalier gondorien n'était rien d'autre qu'une masse sombre, indistincte et vaguement inquiétante. Il s'entendit répondre qu'il allait bien. Du coin de l'œil, il avisa Beregond qui courait dans sa direction.

« Par les Valar, que s'est-il passé ? » s'exclama ce dernier, alarmé, lorsqu'il arriva à sa hauteur.

Le jeune capitaine se frotta futilement le visage et baissa des yeux exténués sur lui.

« Nous cherchions des brigands en Ithilien du Nord, près de Cair Andros. »

Il avait dit ça comme s'il s'agissait de l'évidence même. Son apparence hurlait néanmoins le contraire.

Faramir, fils cadet de Denethor et frère de l'illustre Boromir, n'avait absolument pas l'air de revenir d'une expédition punitive. Si autrefois son armure de métal avait un aspect décent, alors il n'en était plus rien de sa gloire passée. Elle portait désormais de nombreuses marques de coups, chacun signifié par des entailles plus ou moins profondes, et était encrassée par de nombreuses tâches foncées. Maintenant sale et abîmée, elle n'avait plus rien à offrir à son propriétaire si ce n'était une apparence misérable.

Quant au visage du fils de l'Intendant, en plus de la saleté, il affichait par sa pâleur et ses traits tirés un manque évident de sommeil et une lassitude extrême.

« Mais ce sont les éclaireurs d'une armée d'orques qui nous ont trouvés. Ils allaient vers le sud. »

Il prit une profonde inspiration.

« Vers nous. »


A/N : Et voilà ! J'espère que ce premier chapitre vous aura plu. J'espère aussi ne pas avoir fait du OOC et que Fönn ne vous donne pas l'impression d'être une Mary-Sue (de vous à moi, ces deux choses sont ma hantise).

N'hésitez surtout pas à reviewer pour me faire part de vos impressions, de vos ressentis, car ça me ferait extrêmement plaisir de savoir ce que vous en pensez. :)

On se retrouve au prochain chapitre ! D'ici-là, portez-vous bien !