Chapitre 2

« Mademoiselle Avril ? »

Dans les archives qui lui servaient de bureau, Alice releva la tête et reconnut l'homme qui avait discuté avec Laurence deux heures plus tôt. Sa curiosité s'éveilla à nouveau.

« Je peux vous parler ? » Demanda l'homme.

« A quel sujet ? »

« Une affaire personnelle. C'est important. »

« C'est en rapport avec l'enquête de ce matin ? »

« D'une certaine manière, oui. »

« Venez. »

L'homme entra et s'installa sur un escabeau avec un sourire moqueur. La situation l'amusait visiblement, mais c'était le quotidien d'Alice Avril, et il n'avait rien de glamour.

« Qui êtes-vous ? »

« Je m'appelle Félix. Laurence et moi sommes de vieux amis. »

Avril l'observa, dubitative.

« Laurence n'a pas d'amis. »

Félix hocha la tête.

« Effectivement… Swan Laurence n'est pas d'un caractère facile, n'est-ce pas ? »

Avril se sentit immédiatement sur ses gardes, suspicieuse. Les deux policiers de l'IGS lui avaient posée à peu près la même question.

« Qu'est-ce que vous lui voulez ? »

Sa réaction immédiatement défensive plut visiblement à Félix.

« Rien. Je ne suis pas là pour enquêter sur lui. »

Avril ne parut guère convaincue.

« Je suis là pour vous parler de votre avenir. » Précisa l'homme.

« Oui ? Comme vous pouvez le voir, il ne s'annonce pas bien rutilant… Les archives, ça relève du passé. Et cette odeur de poussière, j'la supporte plus. »

Félix leva les yeux vers les vieux meubles en bois patinés et eut un sourire compatissant.

« Mademoiselle Avril, je suis ici pour vous faire une offre de travail, qui, je le pense sincèrement, pourrait vous intéresser. Je suis à la tête d'un service qui emploie des correspondants partout dans le monde. Nous avons compris que celui qui maîtrisait l'information avait un avantage sur son confrère. Je suis à la recherche de nouveaux talents, notamment des jeunes journalistes comme vous, qui savent dénicher les sources, sont au cœur de l'action et seraient prêts à s'investir pour leurs idéaux. »

Avril le regarda, bouche bée.

« Ça vous intéresserait ? » Demanda-t-il.

« Si ça m'intéresserait ? Vous plaisantez là ? »

« Pas du tout. Bien sûr, vous passeriez quelques tests pour que l'on se rende compte de vos compétences et de votre potentiel. On étudierait votre profil. »

« Mon profil ? Pourquoi ? »

« Vous seriez peut-être amenée à évoluer en terrains difficiles ou en situations de conflit. Et puis, vous êtes une femme… »

« Je ne vois pas le rapport ! » S'écria Avril. « Je suis capable de faire aussi bien qu'un homme ! »

« Je n'en doute pas un instant. Mais nous devons nous en assurer pour ne pas risquer inutilement votre vie. L'information passe après la sécurité de nos employés. »

« Et pour quel journal travaillez-vous ? »

« Nous ne sommes pas un journal. Nous sommes un autre organe. »

« Vous travaillez pour la radio, la télévision ? »

Alice s'emballait. La télévision, c'était l'avenir. Elle rêvait d'y travailler et de faire partie des pionniers. Félix leva la main pour la tempérer.

« Nous aborderons ce point une autre fois. J'ai une requête à vous faire. Je souhaiterai que vous ne parliez pas de ce que vous avez vu ce matin. »

« Et pour quelle raison ? »

« Parce que ce suicide doit rester confidentiel, bien sûr ! »

« Vous me demandez de ne pas écrire d'article ? »

« Je vous demande d'écrire votre article mais il ne sera pas publié dans La Voix du Nord. J'en veux l'exclusivité. »

« Vous en voulez l'exclusivité ? »

« C'est ça. »

« Mais je suis sous contrat ici… »

« Vous ne l'êtes plus… »

« Mais… »

« Je suis prêt à acheter cet article à un tarif très largement supérieur à ce que vous gagnez ici. Et il en sera de même pour vos prochaines piges. Croyez-moi, nous sommes généreux avec nos plus talentueux collaborateurs. J'ai confiance en vous pour que vous preniez la décision la plus sage. »

Avril le regarda, incrédule.

« En bonus, si vous acceptez mon offre, je vous dirai qui est l'homme retrouvé mort ce matin et ce qu'il représente. Vous comprendrez alors la nécessité de ne rien ébruiter à son sujet. Maintenant, je vous laisse réfléchir jusqu'à demain. Vous pouvez m'appeler à ce numéro… »

Il lui tendit sa carte et lui fit un sourire.

« Autre chose : votre loyauté envers le Commissaire Laurence va jusqu'où ? »

Avril le regarda, sidérée.

« Je ne comprends pas bien votre question. »

« Etes-vous amoureuse de lui ? »

Avril éclata de rire.

« Vous plaisantez là ? Vous l'avez vu ? »

« Justement. Laurence sait y faire avec les femmes. »

« Il n'est définitivement pas mon genre. »

« Donc vous le quitteriez sans regret ? »

« Euh… Oui… »

« Vous avez hésité avant de répondre… »

« Et bien… J'en suis sûre, oui. Pourquoi cette question ? »

« A cause de ceci… »

Félix sortit la photographie de la poche intérieure de son costume et la lui donna. Avril ouvrit de grands yeux et jura.

« Oh, Bon Dieu ! Dites-moi… Dites-moi que ce n'est pas lui ! »

« Il s'agit bien de Laurence. »

« Non ! C'est un montage ! »

« Je peux vous assurer que ce cliché est tout ce qu'il y a de plus authentique. »

« Mais comment ?... Qu'est-ce que ça veut dire ?... Pourquoi ? »

« Encore une chose que je vous expliquerai si vous acceptez mon offre. En attendant, je vous déconseille vivement d'aller trouver votre commissaire avec cette photographie ou je crains que vous ne ressortiez pas vivante de son appartement… Et je ne plaisante pas… »

Totalement sidérée, Avril ne pouvait pas quitter des yeux la photo en noir et blanc. Elle la posa finalement sur le bureau comme si le simple fait de la toucher la salissait.

« Vous m'avez compris ? N'allez pas lui poser de questions ce soir. Muselez votre curiosité. C'est une grande marque de confiance que je vous accorde et aussi une responsabilité… Pensez à ce qu'il adviendrait de Laurence si cette photo se retrouvait publiée… Briseriez-vous la vie d'un homme que, malgré tout, vous admirez ?... »

Elle lui jeta un regard perdu et fronça les sourcils. Elle connaissait Laurence, pas ce type qui essayait de l'acheter. S'il croyait lui faire peur et pensait menacer le commissaire, il se trompait.

« Qui êtes-vous ? »

« Je ne suis pas un ennemi, mais pas encore un ami, car une amitié repose sur la confiance. Ce soir, c'est vous qui avez les cartes en main et qui choisissez. »

Il la considéra en silence quelques secondes.

« … Les véritables questions que vous devez vous poser maintenant, sont les suivantes : Envers qui va ma loyauté ? Ai-je fait le bon choix ? Quelle est mon éthique, mon sens des valeurs ? »

Son instinct lui criait que quelque chose d'important était en train de se jouer. Avril soutint le regard de Félix sans ciller.

« Réfléchissez-y, d'accord ? »

« D'accord. »

« J'attends votre appel demain. Au revoir, Mademoiselle Avril. »

Félix quitta la salle des archives. Restée seule, Avril reprit en tremblant la photographie. Son regard était focalisé sur le visage séduisant d'un Swan Laurence plus jeune, souriant. Il avait de l'allure, elle devait en convenir. L'uniforme lui allait à ravir… sauf que c'était celui d'un officier de la Wehrmacht…

A suivre…

Oh-oh… ça se corse, comme disait Madame Mère