2. La Moisson.

« Talulah Snow ! »

Le nom résonne dans le Grand-Cirque, suivit d'un long murmure à travers la foule. C'est ainsi que commence cette soixante-seizième Moisson, et c'est ainsi que l'espoir quitte peu à peu mon esprit.

Il est maintenant clair que les rebelles ne joueront pas ces Jeux à la loyale. Et soudain une vague de dégoût s'empare de moi. Je ne saurais l'expliquer, mais je suis persuadé qu'ils ont déjà fait leurs choix. Tout ça n'est qu'une vengeance, et je suis certain que l'imprévu n'aura pas sa place dans cette Moisson. Que Talulah Snow soit la première moissonnée n'est pas un hasard.

Je vois la foule s'écarter et laisser la fillette avancer vers l'estrade. Elle gravit les quelques marches avec hésitation et se retrouve enlacée par Effie Trinket. Lorsque la présentatrice relâche son étreinte, les écrans géants nous assènent un gros plan sur le visage de Talulah. La petite-fille de l'ancien Président ne fait preuve d'aucune retenue, elle fond en larmes avant de cacher son visage derrière ses mains. La foule reste silencieuse pendant un long moment, nous la regardons tous s'accroupir et hurler des choses incompréhensibles dans ses genoux. À en juger par sa petite taille et son visage encore très enfantin, elle ne doit pas avoir plus de treize ans. Et pourtant, elle a été désignée pour répondre des actions de ses ancêtres.

Et rapidement tout s'éclaircit, je cherche ma famille du regard. Les tribunes sont pleines à craquer et ce n'est définitivement pas une tâche facile. Plusieurs autres noms semblent avoir été appelés pendant ma recherche, mais je ne m'y intéresse pas. J'ai besoin d'avoir la confirmation de ce que je redoute.

Enfin je situe mes parents et mon frère, qui me fixent silencieusement. Les paroles de mon père résonnent en moi : « Comme celui des autres, ton nom ne sera présent qu'une seule fois dans l'urne ». Puis, je repense au discours alarmiste de mon frère et à la réaction de mon père lorsqu'il me disait simplement la vérité.

Je plonge mon regard dans celui de Cooper, et comprend immédiatement pourquoi je n'y trouve que de la culpabilité. Certes je n'ai pas encore était appelé mais ce n'est qu'une question de temps. Les rebelles ont décidé de punir les familles des coordinateurs des Hunger Games. Mon frère ayant été le protégé de Seneca Crane, rien ne peut me sauver.

Je suis condamné.

Les événements d'hier prennent tout leur sens. Je suppose qu'en regardant la rediffusion du spot télévisé, mon père a tout de suite compris. Et qu'après avoir gardé le silence pendant trois longues années, il a trouvé la force de s'en prendre à Cooper. Jouant son rôle de père pour la première fois depuis longtemps, et lui reprochant son choix professionnel. J'imagine que seule la mort potentielle de l'un de ses fils pouvait lui rappeler ses responsabilités. La vie du Capitole, facile et luxueuse l'en avait éloigné depuis ma naissance. Le ton a donc monté mais au matin chacun était resté campé sur ses positions. Mon frère comptait me dire la vérité et mon père voulait me la cacher.

A ce stade je n'en veux à aucun d'entre eux. J'ai toujours admiré Cooper. Il a su tout de suite combler les absences de notre père et remplir ce rôle de modèle. J'étais extrêmement fier de lui quand il a assumé son désir de carrière dans l'industrie des Jeux, et j'étais le premier à m'intéresser à son travail. Quand nous étions seuls, je me rappelle que nous réfléchissions sans arrêt à de nouveaux pièges et de nouvelles arènes. Oui, jusqu'à hier j'aimais les Hunger Games.

Après avoir vécu une première année difficile à la Haute École du Capitole, à la merci des enfants les plus riches et les plus influents, ces Jeux ont changé ma vie. Indirectement, je leur dois la sécurité dont je profitais chaque jour. Simplement car mon frère est devenu quelqu'un de puissant quand il s'est fait remarqué par Seneca, et qu'il m'offrait le privilège de profiter de ses relations.

Au milieu de ma deuxième année à la H.E.C, j'ai accompli la plus belle évolution sociale que l'on n'ai jamais vu auparavant. Passant du groupe des parias à celui des privilégiés en l'espace de quelques semaines. Et ce grâce à Cooper, son travail, et les Hunger Games.

Mes yeux toujours posé sur lui, je vois mon frère articuler « Courage ». Alors sans me poser plus de question je lui adresse un hochement de tête, esquisse un triste sourire à ma mère, et j'avance vers l'estrade.

A cet instant, je sais que c'est la bonne décision. Mon nom sortira de cette urne de toute façon. Me présenter de moi-même me permettra cependant de montrer que je ne crains pas leur jeu. Peut-être même qu'une fois dans l'arène, cette volonté m'imposera le respect des autres Tributs. Et je crois que c'est ce que mon frère aurait voulu que je fasse.

Alors j'avance sans hésiter, je n'ai pas à jouer des coudes pour me frayer un passage dans la foule. Les têtes se retournent sur mon passage et chacun se décale pour me laisser passer. Je fais des efforts pour garder la tête haute et le regard droit. Je veux profiter du pouvoir que je possède en ayant pris ma propre décision. Je veux voir toutes les réactions, tous les regards, entendre tous les murmures. Effie, elle, a cessé de parler, je la vois adresser des coups d'œil étonnés vers la tribune de droite. La dizaine de Tributs déjà alignée sur l'arrière de l'estrade, se lance également des regards ahuris.

Je monte les marches qui me sépare de mes futurs concurrents. A peine ai-je eu le temps d'accéder à la dernière qu'Effie m'attrape par l'épaule et me place derrière un micro.

- Qui es-tu charmant jeune homme ?

- Blaine Anderson.

- Et que veux-tu Blaine Anderson ?

- Je veux participer à ces soixante-seizième Hunger Games.

Certainement que plusieurs Tributs seront impressionnés par cet aplomb. Du moins je l'espère.

Je reste là, planté derrière le micro alors qu'Effie s'éloigne vers la tribune de droite. Elle se penche par dessus la balustrade et chuchote quelque chose à l'oreille d'un des juges.

D'un regard je balaye la foule. Une vague de murmures parcourt le Grand-Cirque, tout le monde semble réagir vivement à cette annonce. Cependant, je n'ose plus regarder ma famille. Je ne veux pas craquer, je ne peux pas craquer. Il en va de ma survie.

Effie semble perplexe lorsqu'elle revient vers moi. Elle approche son visage du micro, j'aimerais faire un pas en arrière pour lui laisser ma place mais elle me retient. Elle me chuchote à l'oreille « C'était une bonne stratégie ». Malgré son ton soucieux je fais de mon mieux pour offrir aux caméras mon sourire le plus charmeur.

Puis cette fois elle me pousse gentiment, et reprend sa place derrière le micro.

- Bien, souhaites-tu te porter volontaire à la place d'un autre Tribut Blaine ?

Bien sur, elle connait déjà ma réponse mais elle se doit de s'assurer de mes intentions. Elle se décale et m'invite à m'exprimer d'un geste de la main.

Je sens les tributs s'agiter derrière moi. Cette pression me fait comprendre l'importance de ma décision, mais je ne peux plus reculer. Maintenant chacune de mes actions est examinée et interprétée par une poignée de personnes que je me dois d'impressionner.

Il est temps de mettre en avant mon amour pour la comédie. Je me retourne, lentement. Laissons le temps aux juges de décortiquer chacun de mes mouvements. Le pas sur, je marche vers les Tributs et passe devant chacun d'entre eux le plus calmement possible. Je procède comme un chef des armées qui passerait ses troupes en revue. Ne cessant de me répéter « Tout ceci n'est qu'un jeu. Concentre toi, et ne tremble pas. ». Au fur et à mesure que j'avance, les yeux des tributs se remplissent de tristesse et d'espoir. Discrètement j'évite leurs regards, je n'ai plus le droit de penser à eux ou à leur famille. Le plus important pour moi, c'est de travailler à ma survie et de revenir chez moi à la fin de ce cauchemar.

Alors que je réajuste mon nœud papillon, je repense à celui que j'étais hier. J'aimerais pouvoir dire que je suis toujours cette même personne, mais ce que je m'apprête à faire ne me ressemble absolument pas. Lors de mon deuxième passage, je prend la peine de compter les Tributs dans ma tête. Ils sont neuf. Neuf enfants qui placent tous leurs espoirs en moi, et que je suis sur le point de condamner. Une deuxième fois. Toujours sur le même rythme, je reprends la direction du micro, l'estomac noué.

- Non, je ne souhaite pas me porter volontaire pour sauver la vie d'un de ces Tributs. Je ne pense pas qu'aucun d'eux n'ait une chance contre moi dans l'arène.

Effie bouillonne à côté de moi. Je peux sentir l'excitation respirer par tous les pores de sa peau. Nous savons tous ici que cette femme ne jure que par la nouveauté et l'originalité. Nous pouvons maintenant tous assurer qu'avec cette nouvelle promotion, elle semble être servie. Comme une enfant surexcitée, la présentatrice s'empare du micro à la hâte.

- Le président n'y voit pas d'objections ! Applaudissons tous le courage de Blaine !

Tandis que je me retourne pour aller m'aligner avec les autres Tributs, je vois leurs visages. Quelques larmes coulent sur les joues, les gorges sont serrées, et j'aperçois des rictus de rancœur sur la figure de certains. Ces neuf Tributs ne seront certainement pas enclins à former une alliance avec moi dans l'arène. Peut-être aurais-je du prendre ma décision plus tôt. Cependant il est trop tard pour y repenser, et je crois percevoir quelques applaudissement du côté des juges. Dans un dernier combat, je chasse toutes les pensées bienveillantes à propos des Tributs de ma tête. Tournant mon regard vers la tribune de droite, je supprime chaque émotions de mon visage et adresse un hochement de tête de remerciement. Ils semblent satisfaits.

Je m'accorde quelques dizaines de minutes d'absence après cela. Quand je reviens à moi Effie annonce qu'elle va maintenant choisir le vingt-quatrième tribut. Apparemment les rebelles ont su garder le suspens intact. Mais maintenant je suis prêt à entendre mon nom.

- Auricula Redpath !

Rapidement, je refais les calculs dans ma tête. Elle n'a appelé que vingt-deux noms pour l'instant, celui d'Auricula étant le vingt-troisième, le mien devrait être le suivant.

Effie se dirige donc pour la dernière fois vers l'urne des garçons. Je vois sa main tourner longtemps au dessus des petits papiers. Mais nous savons tous les deux que ce n'est pas nécessaire. En plongeant sa main dans l'urne, elle m'adresse un regard inquiet. Je ne vois vraiment pas en quoi elle peut trouver cela inquiétant puisque je suis déjà ici. Je baisse alors les yeux pour contempler le sol de l'estrade et attends que la sentence tombe.

J'attends ce qui me paraît une éternité, puis j'entends le papier être déplié tout près du micro, puis l'appel :

- Kurt Hummel.