Le lendemain matin, lorsque le soleil illumina la lyre d'Apollon, Christine ne se leva pas du lit. Le temps, dans la maison du lac, ne semblait pas s'être écoulé depuis l'incident du masque.
Les heures, les jours et les semaines ne formaient qu'une nuit éternelle où le matin n'apparaissait jamais.
« Christine, oh Christine... » susurra une voix soyeuse, aimante, devant le corps inerte de la jeune fille à la chevelure dorée. Une main osseuse munie d'un bout de soie humide atteignit le visage de la belle endormie. Elle posa soigneusement le tissu sur les paupières rougeâtres ,puis les caressa avec tendresse et repentance .
Erik avait passé la nuit à essayer d'enlever la cire qui couvrait -partiellement- les yeux clos de Christine . Il regrettait terriblement ses précédentes actions, se maudissant intérieurement pour avoir fait souffrir sa bien-aimée. Lui , qui n'avait jamais cru aux dieux, se retrouva à prier inlassablement pour sa protégée. Il supplia toutes les divinités possibles afin que Christine puisse à nouveau voir les couleurs d'un monde qui ,sans elle, n'avait plus de raison d'exister.
Mais si bien des adjectifs pouvaient décrire Erik , sot et naïf ne faisaient pas parti de ceux-là.
L'homme , vêtu d'un masque aussi sombre que son âme, soupira longuement . Son haleine était fétide et glaciale, mais sa compagne ne pouvait pas s'en rendre compte. Il en profita donc pour poser son épouvantable tête à côté de la chaleur qu'apportait Christine.
Ayant récemment jeté un coup d'œil à la pendule, il savait par conséquent qu'il disposait encore de quelques heures avant qu'elle ne se réveille.
La potion qu'il avait lui-même concocté devait la maintenir encore un moment dans le sommeil, puis il devrait inévitablement lui faire face.
Le tic-tac de l'aiguille produisait un rythme régulier, apaisant, hypnotisant... Tant et si bien qu'il finit par emporter le Fantôme dans ses rêveries emplies de musique.
Inconsciemment, ils partagèrent le même lit durant environs trois heures.
Et enfin ,Christine ouvrit les yeux. Elle avait très mal, comme si elle s'arrachait la peau ,et lorsque la douleur se calma, elle fut accueillie par un noir total. Tout d'abord, elle pensa qu'il ne faisait pas jour, qu'aucune chandelle ne brûlait, ce qui en soit n'avait rien d'effrayant.
Elle n'avait pas de raison de craindre la nuit, après tout.
Ce fut lorsqu'elle sentit la présence d'une chose près d'elle que la peur commença à la consumer. Son esprit étant encore trop embrumé par la fatigue, elle ne se souvenait que vaguement des événements de la veille. Elle revoyait encore un masque , entendait toujours des notes et des mélodies puissantes, ravageuses et magnifiques .. mais ce fut tout.
« Erik ? » demanda-t-elle faiblement. Elle tâtonna devant elle jusqu'à toucher quelque chose de doux et filandreux. Une odeur putride heurta violemment ses sensibles narines ,si bien qu'elle sut qu'elle sut vite à quoi elle avait affaire.. la tête d'Erik. Il y eut alors un mouvement et elle supposa qu'il s'était éloigné d'elle... pour allumer une chandelle, peut être ?
La frêle créature distingua le craquement caractéristique d'une allumette, puis sentit de la fumée.
Pourtant, elle ne vit nulle part la lueur d'une flamme.
« Erik ?.. Où est la bougie ? Je n'arrive pas à la voir, et vous savez que je n'aime guère l'obscurité... éclairez nous, s'il vous plaît...Erik ?.. » Son joli soprano devint paniqué, et, prise de frénésie, elle se jeta en avant. Elle bouscula par accident le grand corps squelettique et perçut la désagréable sensation du feu sur ses doigts. Un petit cri s'échappa de ses lèvres.
« Fais attention, ma douce, tu vas te blesser ! » s'écria Erik ,prenant avec précaution les épaules de l'innocente petite pour la bercer . « Là, là... Calme toi, Christine, tout va bien. Erik s'occupe de toi, ne t'inquiète pas. »
« Mais je ne vois rien ! Ô misère, pourquoi tout est si sombre ?.. Ô misère... »
Face aux prunelles flamboyantes d'Erik, les pâles iris allaient et venaient dans toutes les directions, perdues dans un océan de ténèbres. Son regard était alors qu'elle tendait ses bras dans le noir.
Erik resserra son emprise sur elle, comme pour l'empêcher de partir. Mais elle ne bougeait déjà presque plus. Seul le haut de son corps basculait dans tous les sens, cherchant en vain une échappatoire à l'étouffante étreinte.
« Erik, lâchez-moi, s'il vous plait! J'ai vraiment besoin de lumière ! Laissez-moi partir, je dois trouver quelque chose.. un cierge.. de la lumière... » quémanda-t-elle péniblement. Des sanglots menaçaient de sortir de sa gorge nouée.
Cette fois, le manque d'éclairage la rendait morte d'inquiétude. Et Erik ne pouvait rien faire à part s'accrocher désespérément à elle.
Il y avait une bonne dizaine de bougies allumées dans toute la pièce.
Il enfouit sa misérable face dans les boucles blondes ,et répéta mille fois « Pardon, Christine, pardon... »
Elle ne l'écoutait pas, trop absorbée par sa recherche . Son visage virevoltait de gauche à droite quand un éclair de lucidité la foudroya.
«Ciel, je suis aveugle! » fit-elle, en repoussant brusquement Erik. « Oh !... Oh ! Je me souviens... Monstre ! Qu'as-tu fait ? Mon Dieu, tu m'as volé mes yeux ! Ô Ciel !.. je me rappelle de tout.. de tout ! Horreur !.. oh...je.. oh , tu n'es point mon Ange, tu es un Démon ! Comme je te méprise, Bête immonde ! ! ! »
Ses glapissements aigus continuèrent ainsi un longues minutes jusqu'au moment où elle joignit ses poings, d'une force insoupçonnable , contre Erik. Celui ci se laissa battre, soumis, s'évertuant encore à implorer son impossible pardon.
« Tu peux bien parler, cela ne changera rien ! Je te hais, je te méprise ! Mons... » Elle s'arrêta tout à coup. Il y eut une pause, une accalmie, et Erik se releva légèrement de sa position résignée pour voir quelles en étaient les raisons.
Christine se prit alors la tête entre les mains avant de hurler encore plus fort que précédemment. Cependant, la nature de ces cris-là n'était plus la même car la fureur s'était noyée dans des flots de tumultueuse souffrance et d'impérieuse agonie.
Le médicament ne faisait plus effet.
