L'attente était interminable…

Le sommeil le fuyait avec une obstination ne faisant qu'accroitre d'avantage encore le trouble l'étreignant tout entier. Les ténèbres insondables qui l'entouraient au début de ses cogitations effrénées avaient doucement fait place aux prémices hésitants de l'aurore, rendant plus visibles les contours de la chambre des jumeaux Hors du Temps. Vash, incapable de faire taire les innombrables questions jaillissant à tout bout de champs dans son crâne, finit par abandonner tout espoir de trouver le repos à cette heure devenue matinale. Le fait d'être plongé dans l'incertitude et l'impuissance faisait bouillonner son sang. Il avait besoin d'extérioriser sa frustration grandissante qui commençait à émietter sournoisement son calme, faisant monter en lui une bouffée incontrôlable de claustrophobie. N'y tenant plus, il rejeta le drap fin le recouvrant encore en partie, se redressant sur son matelas trempé de sueur. Le pistolero, se sentant totalement désarmé face à cette situation inédite, passa une main dans ses cheveux blonds, les remettants en arrière d'un geste inconscient et instinctif. Il balaya la pièce silencieuse, faisant glisser son regard turquoise trahissant sa fatigue vers le lit de son frère endormi. Ils étaient tellement différents…

Précautionneusement, il se mit debout, attrapant son débardeur blanc qu'il avait jeté au sol quelques heures plus tôt, ne le supportant plus sur sa peau brulante, comme s'il était en laine. Il le repassa avec empressement, traversant rapidement l'espace à coucher jusqu'à la porte qu'il ouvrit le plus discrètement possible, se faufilant dans le couloir désert… pas un bruit ne venait troubler le calme absolu régnant dans la maisonnette qu'ils partageaient depuis peu avec les deux jeunes femmes des assurances. C'était mieux ainsi… Il ne désirait aucunement pour l'heure discuter avec qui que se fut. Tout ce qu'il voulait, c'était sortir sur le perron afin de gouter l'air frais et vivifiant de cette fin de nuit. Peut être parviendrait il ainsi à s'éclaircir les idées…

Après quelques pas de loup le menant à l'entrée, il pu enfin atteindre sa destination. A peine eut il entre baillé la porte qu'un léger souffle venu de l'extérieur vint lui caresser le visage, lui donnant la chair de poule. Vash sorti au dehors, respirant à pleins poumons l'épaisse fraicheur qui imprégnait encore toute la ville endormie. Déjà, au loin, le feu des soleils jumeaux embrasait la ligne d'horizon, chassant les lueurs fragiles des étoiles trônant au firmament, promettant une nouvelle journée à la chaleur infernale. Le jeune homme s'étira, sollicitant chacun de ses muscles engourdis, inspirant et expirant avec rythme, comme pour évacuer toute la fatigue accumulée pendant ces moments d'incertitude et d'insomnie. La simple action de sortir de son immobilité lui était salvatrice. La passivité n'était pas compatible avec les tumultes faisant rage en lui. Une impatiente fébrile grandissait en lui, un besoin d'agir, d'en savoir plus sur cette inconnue qui avait essayé de les contacter cette nuit. Le peu de temps passé depuis cette 'connexion' avait suffit à profondément bouleverser ses pensées, donnant une nouvelle dimension à son monde… S'il s'avérait vrai qu'il y avait un autre être comme eux, quelque part, tout pourrait être différent. Un troisième regard… Cela lui permettrait peut être même de briser la vision distordue qu'avait Knives sur l'humanité…

Son frère... Comment avaient ils pu être aussi proches à une époque pour finir dans cette situation épineuse où il lui semblait ne plus le connaitre du tout ? Avaient-ils seulement été un jour aussi semblables qu'il lui avait paru à l'époque ? Depuis leur affrontement il y avait de cela quelques semaines, l'homme aux cheveux de neige était demeuré comme inerte, aussi bien psychologiquement que physiquement. Dans un premier temps, Vash avait cru que s'était parce qu'il avait du mal à se remettre des nombreuses blessures qu'il lui avait infligé. Cependant, ses plaies se refermèrent bientôt mais son semblable demeurait hermétique à ces tentatives de discussions, aussi bien dites à voix haute que par la voie mentale. Il passait ses journées allongé sur son lit, immobile, à fixer le plafond d'un regard insondable, n'adressant la parole à personne. Quant il pu de nouveau se mouvoir sans souffrir, ses activités journalières ne se développèrent pas pour autant. Il demeurait obstinément dans son mutisme, comme plongé dans des réflexions abyssales. Le typhon humanoïde était quant à lui immergé dans un océan de perplexité, ne sachant comment agir. Il voulait tant l'aider à briser ce cycle infernal qui le forçait à vouloir détruire l'humanité… Un après midi, il y avait une semaine environ, Vash était entré dans la chambre qu'il partageait depuis leur retour avec son jumeau, autant pour le veiller que pour l'empêcher au possible de s'en prendre aux autres. Il l'avait alors trouvé avec surprise debout face à la fenêtre ouverte, les mains posées sur le rebord, regardant la vie grouillante des villageois. Le blond l'avait interpellé, hésitant, ne sachant une nouvelle fois comment l'aborder pour renouer le dialogue. Dans un premier temps, l'interpellé ne réagit pas, comme à son habitude… Puis, à sa grande stupéfaction, il porta ses yeux électriques vers lui, le fixant d'un air sincèrement perplexe, murmurant à mi voix ses premiers mots depuis leur confrontation.

« Je ne comprends toujours pas… »

A partir de là, Knives avait recommencé à parler, s'aventurant dans la maison sans pour autant en dépasser le porche. Il se refusait toujours à côtoyer de façon directe les humaines, tolérant tant bien que mal les deux assureuses lui servant d'infirmières. Son attitude était tout bonnement déconcertante, à la fois extrêmement hautaine et un rien intriguée. Vash souhaitait de tout cœur y voir les prémices d'un changement profond en son âme meurtrie, dont la venue de l'inconnue pourrait être un merveilleux catalyseur…

Mais avant cela il leur fallait la retrouver. Comment faire ? Si elle était parvenue à les contacter, malgré son état flagrant de grand épuisement, peut être pourrait il en faire de même ?

Désirant tester cette théorie, Vash laissa aller ses bras le long de son corps, fermant ses yeux, se concentrant comme il le pouvait. Hélas pour lui, il n'avait jamais été friand de ce mode de communication, n'en faisant usage que par obligation. Du coup, il ne savait pas très bien comment s'y prendre. Inconsciemment, il fronça ses sourcils, perplexe, avant de se re saisir, refusant de s'avouer vaincu aussi vite. Il ne savait peut être pas exactement qui il recherchait, cependant il était certain qu'elle se trouvait dans une situation délicate et déplaisante… A présent qu'il l'avait entendu, il ne pouvait décemment pas se permettre de faire comme si de rien n'était. Qu'elle fut ou non comme eux était une donnée secondaire. Il expira un grand coup, tachant d'ouvrir son esprit au maximum, aux aguets de la moindre vibration pouvant trahir une présence quelconque. Mais seul le silence lui répondit… Ne se laissant pas démonter pour autant, il commença alors à articuler mentalement des messages à l'intention de l'inconnue, essayant de se remémorer le moindre détail concernant cette voix mystérieuse, ce qu'il avait ressentit en l'entendant afin d'essayer de diriger ses mots muets vers elle en particulier.

Il se sentait un peu idiot, il lui fallait l'admettre. Mais il lui fallait tenter le coup… même si ses tentatives se révélaient extrêmement maladroites…

« Euh… Excusez-moi… Vous m'entendez ? … Surement pas… mais si vous m'entendez, vous pourriez me faire un signe ? … Enfin, vous dormez peut être à cette heure là… Pardon si je vous réveille… Vous êtes là ? … Je vous ai entendu hier… euh, nous. Nous vous avons entendu… Mon frère et moi je veux dire… Il s'appelle Knives… Et moi c'est Vash… Comment vous appelez vous ? … Enfin je m'égare pardon… Où êtes vous ? Vous êtes prisonnière ? … Vous n'êtes pas là ?... Si vous m'entendez, vous devez vraiment me prendre pour un fou… »

« Elle, peut être pas. Mais moi, sans aucun doute. »

Vash sursauta, son cœur faisant une cabriole dans sa poitrine alors qu'il rouvrait brusquement les yeux, se retournant vers l'encadrement de porte auquel il tournait le dos jusqu'alors. Il y découvrit avec stupeur, nonchalamment accoudé, son jumeau, une lueur légèrement moqueuse allumant son regard abyssale. Le typhon humanoïde demeura quelques secondes interloqué, émergeant difficilement de son essaie de communication avorté, fixant son frère sans réellement assimiler la réalité des faits. Tachant de reprendre contenance, il s'adressa à lui par ce même moyen qu'il avait voulu utiliser quelques secondes plus tôt, ne parvenant pas à parler à voix haute.

« Knives, tu es déjà levé ? »

« Avec le boucan incohérent que tu fais, j'aurais bien du mal à rester endormi. Tu n'as pas eut de résultat je suppose ? »

« … »

« Je vois… »

Le silence retomba entre eux, alourdi par l'indifférence de l'un et l'impuissance de l'autre. Vash fixait son frère qui s'était désintéressé de lui, perdant son regard dans la ville s'éveillant doucement derrière eux. Il ne savait vraiment pas comment faire pour l'aider. Comment lui faire voir le monde avec ses yeux à lui, dénudé de toute cette haine qu'il avait pour la race humaine ? L'un de ses vœux le plus cher était d'apaiser la relation que Knives avait avec l'humanité… mais il ne parvenait pas à savoir comment faire…

« Knives, tu… »

« … »

Vash se figea, stupéfait, se focalisant sur cette faible vibration qu'il ressentait dans sa tête, semblable à celle de la veille. Il regarda son frère qui avait fronçait les sourcils, lui aussi visiblement à l'écoute, prouvant que se n'était pas lui qui était à l'origine de cette sensation. Une bouffée d'espoir fébrile l'étreignit tout entier alors qu'il tendait l'oreille, percevant cette légère onde qui allait en s'amplifiant et diminuant tour à tour, pas encore assez puissante et stable pour permettre de comprendre le moindre mot. Il retenait son souffle, comme s'il craignait que sa seule respiration suffise à rompre ce lien immatériel qui les reliait à l'inconnue. Knives, perdant patiente, décida de mettre fin à cette attente.

« Tu nous entends ? »

Sa voix avait été bien trop tranchante au gout du pistolero, mais avant qu'il ne puisse lui dire quoi que se fut, à sa grande stupéfaction, une réponse se fit entendre. Un murmure d'acquiescement, à peine audible, pourtant bien présent. Comme cette nuit, la voix était douce mais trahissait un état d'épuisement préoccupant. L'homme aux cheveux couleur neige reprit la parole.

« Qui es tu ? Tu es une plants toi aussi ? Ou juste une humaine dotée de quelques capacités télépathes par un malheureux hasard? »

Une bouffée d'indignation manqua d'étouffer Vash qui ne pu s'empêcher d'intervenir.

« Knives ! »

« Je ne me déplacerai pas pour une femelle de cette espèce dégénérée, il y en a bien assez comme ça. »

« Tu ne peux pas dire ça ! Même si elle est humaine nous devons… »

« Humaine… ? »

La voix de l'inconnue s'était de nouveau élevée, hésitante, comme si cette simple question la plongeait dans une profonde et douloureuse perplexité. Après quelques instants qui lui parurent interminable, elle répondit finalement, ses intonations chargées de chagrin et d'incompréhension.

« Ils … Ils disaient que je n'étais pas humaine… que… que j'étais un monstre… une erreur… qu'ils allaient m'enfermer dans cette pièce, comme mes sœurs dans leurs ampoules… et que ma punition pour être née serai de rester ici… toute seule… jusqu'à ce que le monde disparaisse… et m'engloutisse avec lui…»

Les jumeaux s'échangèrent un regard entendu. Même si visiblement elle ne connaissait pas le mot 'plants', il y avait de fortes chances pour qu'elle en soit une… Mais cette phrase qu'elle avait prononcée... Il ne pouvait s'empêcher de ressentir une immense tristesse en l'entendant… Elle semblait lui avoir été répété des centaines de fois, jusqu'à s'imprimer dans sa mémoire comme au fer rouge… Dans quel endroit pouvait-elle être pour avoir été traité de la sorte ?

« Où te trouves tu ? »

Comme lisant dans ses pensées, Knives avait fini par poser la question cruciale qui replongea immédiatement l'inconnue dans le silence. Quand elle reprit la parole, sa voix était tremblante, comme si elle faisait de son mieux pour ne pas se laisser submerger par l'épuisement

« Je… je ne sais pas… je ne sais pas… j'en ai aucune idée… C'est un vaisseau… mais il n'y a plus personne à présent… Tout est noir… tout est mort…»

Vash afficha un air songeur, réfléchissant à toute vitesse.

« Un vaisseau ? Ça ne peut pas être un vaisseau suspendu, le dernier étant tombé il y a peu… Serait il possible qu'il soit enfouit ? »

Il fixa son frère qui hocha légèrement la tête, en étant arrivé à la même conclusion que lui.

« S'il est enterré quelque part dans le désert, il sera difficile de le repérer visuellement. Cependant se n'est pas impossible. Avec un peu de matériel il est possible de localiser la matrice d'identité du vaisseau et à partir de là il nous suffira de trouver un moyen d'y entrer. Depuis une centrale je pense pouvoir le faire. Le plus tôt sera le mieux je suppose. »

A ces mots il se dégagea de l'encadrement de porte contre lequel il était toujours adossé, retournant à l'intérieur de la maison.

« Knives, où vas-tu ? »

« Tu vois bien, je rentre. J'ai toutes les informations qui me sont nécessaires, pas la peine de s'éterniser en conversation inutile. Qui plus est, notre comportement commence à attirer l'attention. Tu ferais mieux de m'imiter. »

Effectivement, le jour s'étant à présent levé, plusieurs personnes commençaient à s'activer dans les ruelles, leur jetant des regards curieux. Deux hommes debout sur leur perron, immobiles et silencieux en apparence, cela avait de quoi attiser la curiosité… Cependant Vash avait encore quelque chose à demander à l'inconnue…

« Excuse-le… Il a un caractère un peu sauvage parfois… nous allons faire tout notre possible pour te retrouver, ne t'en fais pas. Je vais devoir y aller moi aussi, je ne sais pas si nous pourrons continuer à parler. N'hésite pas à essayer tout de même si tu le désires, je suis tout à ton écoute… Une dernière chose… Je ne sais pas si tu m'as entendu tout à l'heure. Je m'appelle Vash. Et toi ? »

« … Laurianna… »

Un léger sourire bienveillant se dessina sur les lèves du pistolero.

« Enchanté, Laurianna. Ne t'en fais pas, nous arrivons… »