Tais-toi et creuse
La nuit était tombée sur Paris. La pleine lune de juillet s'élevait haut dans un ciel sans nuages. Ça et là, des groupes de jeunes gens arpentaient les rues en plaisantant, insouciants et désireux de profiter de la chaleur des nuits d'été.
Une voiture grise des plus banales s'enfonça alors dans le bois de Boulogne et s'arrêta sur une route reculée et déserte, dans le plus grand des silences.
« Tu sais Diego, j'aime me promener avec vous au clair de lune. Dit le conducteur en sortant. J'oublie un peu ma solitude lorsque nous travaillons ensemble.
- J'vous sens déprimé chef.
- Mais non, mais non. Je suis plus en forme que jamais.»
Le conducteur ouvrit le coffre de la voiture et avec un «han» de porteur d'eau, en tira un lourd et épais colis rectiligne empaqueté dans du linge, avant de le jeter sans ménagement sur le sol. Il resserra distraitement le nœud de sa cravate rouge et tira finalement du coffre son outil fétiche. Diego se saisit du manche avec un soupir de lassitude et se mit au travail.
La pelle s'enfonça profondément dans le sol et retourna un amas de terre avant de renouveler l'opération, dans un mouvement familier et parfaitement rodé. Diego s'affairait dans un silence presque religieux, comme à son habitude - ce qui était plutôt ironique étant donné la situation.
Quand le trou fut à moitié creusé, il essuya son front d'un revers de la main et s'appuya contre le manche pour reprendre son souffle.
« Vous savez Patron, il faudrait donner un nom à cette pelle.
- Oh ! Oui, ronronna l'homme à la cravate rouge avec un sourire excessivement niais. On pourrait copier le youtubeur de mes deux et l'appeler Pitchoune, Choubidou ou Titine, qu'en penses-tu ?
- J'en pense que Titine ça pourrait..aïe !»
L'homme à la cravate rouge avait cessé de sourire bêtement et flanqué une taloche sur l'arrière du crâne de son assistant.
« Tu es un crétin, Diego. Plutôt mourir que de donner un nom de toutou à cet outil de travail.
- Pardon chef, je le ferais plus.»
Il reprit sa besogne en prenant un soin de garder le silence, jusqu'à un ricanement familier s'échappe des lèvres de l'homme à la cravate rouge.
« Hé...Diego...pffrrrt.
- Non patron, pas cette fois.
- Oh allez...pfrrrrt...
- Bon, allez-y, soupira l'assistant, qu'on en finisse.
- Hihi...tu vois Diego...Le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un pistolet chargé et ceux qui creusent. Toi, tu creuses. Pffrrrrt.
- Vous me la faites tous les soirs. C'est lassant, à la fin.
- Je voue une affection toute particulière à cette blague, cher larbin, tu le sais. Si mon humour hors du commun et ma culture cinématographique te gênent, rien ne t'empêche de partir.
- Vous savez bien que si.»
L'homme à la cravate demeura un instant silencieux.
«Tais-toi et creuse, finit-il par dire.»
Essoufflé, Diego eut la prudence de garder pour lui la remarque acide qui lui venait à la bouche et reprit son effort.
Mais quelques secondes plus tard...
« Hé...Diego...hi hi...
- Ha non chef ! Pas la blague Michel Berger !
-Diego...tu es libre dans ta tête, derrière ta fenêtre ? Pfuhuhuhuhuh.
- J'espère que vous êtes fiers de vous.
- Vos parents n'avaient qu'à vous appeler Jean-Louis, hein, j'y peux rien.
- Vous m'épuisez.
- Pfiou, hou là là, pour un esclave sous-payé vous manquez singulièrement d'humour dites donc !
- Je ne suis pas payé. »
Le chef roula des yeux avec agacement devant ce détail mesquin. Son second était définitivement le dernier des ingrats, et il ne se le priva pour le lui faire vertement remarquer. Puis il claqua princièrement des doigts en s'écriant «Cigare !» et tira une bouffée avec délice.
« Et ce trou, qu'est ce que ça donne ? Finit-il par demander à travers un écran de fumée âcre.
- J'ai fini. Mais je...gnnn. J'arrive pas à la mettre dedans, elle pèse son poids.
- Faites levier avec la pelle.
- Ha, ça y est ! »
Diego s'empressa de recouvrir le colis de terre, heureux à la perspective que sa besogne quotidienne touche enfin à sa fin. Il adressa des excuses muettes à la malheureuse qui gisait désormais sous une épaisse couche de terre et de feuilles mortes.
« Une pension alimentaire de moins ! S'écria le boss avec ravissement.
- Un jour viendra où vous finirez en prison pour le meurtres de vos exs.
- Oh, hé, dis, criminel, criminel, hein...N'empêche que si tout le monde faisait comme moi, les caisses de l'État seraient remplies.
- Si vous le dites.»
Diego était devenu insensible aux considérations politiques de son employeur. Après tout, ce n'était pas ses affaires. Il passa un coup de torchon sur la pelle, la remit dans le coffre, et, d'un accord tacite, ils marchèrent quelques instants dans le bois comme ils en avaient l'habitude, croisant quelques passants tardifs au détour du chemin.
« Encore une belle soirée bien remplie, pas vrai mon fidèle Diego ?
- Oui, enfin, ce serait bien si vous arrêtiez de tuer vos ex-femmes. J'ai des ampoules sur les mains à force de creuser, moi.
- Oh là là, ce que vous pouvez être rasoir aujourd'hui ! Quand on a tué la vôtre, de femme, on n'a pas fait tant d'histoires !
- Ben c'était la vôtre aussi, chef.
- Comment ? Répéta l'homme à la cravate rouge sans comprendre. Mais qu'est ce que vous racontez ?!
- Mais Patron...vous avez oublié ? »
Diego ouvrit les mains dans un geste désemparé.
«..Je suis vous.»
Durant cette chaude nuit de juillet, plusieurs badauds croisèrent avec effroi ce drôle de type chauve, en costard gris et cravate rouge et aux mains maculées de terre, se parler tout seul avec deux voix différentes et en faisant de grands gestes.
...
Petit OS sur l'Odieux Connard et Diego, son fidèle serviteur. (C'est lui qui a dit qu'il enterrait ses ex au bois de Boulogne, l'idée ne vient pas de moi à la base, je tenais à le préciser).
Rien ni personne ne m'appartient. A plus ! Phi.
