Omake Pfadlib
Chapitre 1 - Liberté
Les fous sont ceux qui acceptent de vivre comme du bétail.
La nuit tombe.
Il commence à faire froid sur le petit chemin que nous longeons depuis des heures en attendant que la vieille garde ne se pointe pour prendre la relève. Je grelotte. Le souffle frais du vent s'est infiltré le long de ma nuque et me glace le sang. Je n'aurai jamais dû être ici. Comme le reste de mes compagnons, j'aurais dû devenir charpentier ou médecin et j'aurais construit une famille avec la femme de ma vie. Foutue guerre stupide, elle m'a tout pris.
Je pense à ma sœur, Mikasa, et à sa mine effondrée lorsqu'elle a su que j'étais enrôlé pour défendre mon pays. Elle a lutté comme une folle auprès de l'administration en usant de son influence, mais cela n'a rien donné et j'ai été embarqué de force. Je la revois encore pleurer et crier sur le pas de la porte de notre petite maison en tendant la main pour tenter de me saisir une dernière fois. Son instinct maternel est parfois étouffant car elle veut toujours être là pour me protéger en cas de besoin, mais je l'aime comme ça. Même après la mort de ma mère et la disparition de mon père, elle n'avait jamais pleuré. C'est ma béquille, ma soeur, ma seule famille. Avec elle, je n'ai pas besoin d'être fort, elle l'est largement pour deux.
Me sortant de ma rêverie, j'entends des bruits de pas lourd vibrer sur le sol. La vieille garde est enfin là. Je redresse lentement la tête afin de les apercevoir. Les premiers ne tardent pas à apparaître. Une poignée d'hommes épuisés marchant lentement. La tête basse, sans parler. Ils trébuchent souvent, ils sont trop fatigués pour ne pas laisser traîner leurs bottes. Je suis sidéré, il n'y a que quelques hommes seulement. Je les regarde passer et remarque l'état dans lequel ils sont. On voit à peine la couleur de leur uniforme, juste de la boue séchée partout, sur le visage et sur les vêtements. Mais le pire, ce sont leurs regards. Ils sont vides. Je crois qu'ils ne nous ont même pas vus.
Nous nous tassons sur le côté en silence pour les laisser passer. Aucun ne nous salue. Aucun ne nous adresse un signe de mains ou un regard. Ils me font penser à des ombres, sales et courbées, comme celles qui hantent les contes pour enfants. Je les regarde attentivement, détaillant leurs allures et leurs vêtements. On dirait un cortège fantôme avançant péniblement derrière un corbillard. Ils marchent, lents et tristes, derrière le souvenir de leurs compagnons morts. Il n'y a pas de salut militaire qui tienne. La seule chose qu'il faudrait faire, la seule chose qui aurait un sens, serait de prier à leur passage. Tout le monde l'a compris et nous restons silencieux.
Enfin, silencieux est un bien grand mot lorsque vous côtoyez Jean.
Cet imbécile ne peut pas s'empêcher de la ramener toutes les deux minutes... Avec Armin, nous avons tous les trois intégrés le même régiment, un véritable coup de chance pour des nouvelles recrues venant du même district. Armin est mon meilleur ami, nous nous connaissons depuis l'enfance et sa présence à mes côtés me rassure. C'est un petit blond à l'allure chétive. Il n'est pas très costaud, mais ses capacités intellectuelles compensent largement. Il a toujours su nous tirer des pires situations. Quant à Jean, alias tête de cheval, c'était l'un de mes voisins et accessoirement mon rival de toujours. On peut dire que notre relation est assez spéciale vu que nous sommes constamment en compétition pour n'importe quoi. Nos deux caractères impulsifs y sont probablement pour quelque chose... Je me souviens que gamin nous n'arrêtions pas de nous battre, ce qui déplaisait fortement à Mikasa qui nous engueulait comme du poisson pourri à chaque fois que nous revenions à la maison sales et pleins de bleu. Mais heureusement, lorsque la situation l'exige, nous savons mettre nos différends de côté et instaurer une trêve (qui ne dure jamais bien longtemps). Même si ça me tue de l'admettre, c'est un type bien.
Enfin, pour l'instant, la seule chose que j'ai envie de faire, c'est de lui briser la nuque. Je peux l'entendre, dans mon dos, qui murmure entre ses dents.
- Pas beau à voir ceux-là.
Et c'est vrai qu'ils sont hideux. Personne ne pourrait le contredire, il résume simplement à voix haute ce que nous pensons tous à voix basse. On dirait une armée en retraite qui ne peut qu'avancer et s'enfoncer dans la nuit jusqu'à ce qu'un autre groupe ne prenne sa place. Mais ce genre de chose ne se dit pas. Ils ont beau être sales et à moitié morts, pour moi, ce sont des héros.
Le processus de la relève ne fait que commencer. Un seul groupe de sept à dix hommes est passé. Pauvres hommes. À les voir ainsi passer ainsi devant nous sans nous remarquer, je me demande s'ils retrouveront jamais l'usage de la parole. Nous avons encore attendu et un deuxième groupe d'une vingtaine d'hommes est arrivé. Les mêmes visages pâles et sans vie. Les mêmes démarches traînantes et courbées. Ils ont continué leur marche chaotique et je m'attendais à tout instant à voir l'un d'eux s'effondrer et mourir d'épuisement, là, à mes pieds, dans l'indifférence des autres. Mais ils ont tenu et leurs longues silhouettes ont à nouveau disparu dans la nuit. C'est alors que j'ai senti Armin se glisser derrière moi et me murmurer quelque chose à l'oreille.
- Ceux-là, c'était le quatrième régiment.
J'ai mis du temps à comprendre ce qu'il voulait dire, mais maintenant je comprends. Ces vingt hommes sont tout ce qui reste du quatrième régiment. Et les sept ou huit premiers appartenaient probablement à un autre. Je suis statufié. Alors, moi aussi je ressemblerais à cela lorsque je sortirai de cet enfer ? Et mes amis ? Nous ne serons plus qu'une petite poignée d'hommes sans souffle, sans regard, avec juste la force de marcher, la force de s'éloigner le plus possible de ce front ?
J'ai peur.
Je ne vois pas leurs visages, mais je peux les compter. Ils sont si peu. Je comprends maintenant que Jean a tort de dire qu'ils ne sont pas beaux à voir. Il a tort de penser qu'il n'aimerait pas leur ressembler. Je comprends que ce qu'il faut vouloir, de tout son cœur, c'est être un jour comme eux. Pouvoir comme eux, même épuisés et sales, même blessés ou à l'agonie, quitter ce front. Car nous aurons de la chance si nous aussi, un jour, quelqu'un vient nous relever et si nous avons encore assez de vie dans nos muscles pour nous lever et marcher jusqu'à la gare à ce moment là.
Durant une demi-heure, ils continuent de défiler sous nos yeux. La nuit est maintenant totale, mais l'ordre d'avancer n'est toujours pas arrivé. Il faut encore attendre. Armin m'a dit que quelqu'un était censé venir nous rejoindre pour nous guider jusqu'aux camps. Eh bien, si c'est le cas, il ferait mieux de se magner parce que je commence à en avoir sérieusement marre d'attendre. Je regarde les hommes présents autour de moi, cherchant un peu d'occupation. Jean s'est mis contre un rocher pour tailler un bout de bois à l'aide de son couteau. Marco, assis à côté de lui, observe attentivement les étoiles d'un air rêveur. C'est quelqu'un de très gentil Marco, ses petites taches de rousseur accentuent son côté naïf et un peu niais, mais je l'aime bien. Enfin, moins que Jean, on dirait. Nous avons rencontré les gars du régiment depuis à peine quelques jours et on dirait qu'une amitié forte s'est déjà créé entre eux deux. Plus loin il y a Reiner, c'est un colosse lui. Il est solide et calme en toutes circonstances, c'est d'ailleurs le seul sous-officier de notre groupe. À sa droite, il y a Bertholdt, un roc aussi. Mois massif et moins lourd que Reiner, mais plus grand et mince. Il a un visage très doux mais se tait toujours. Nous avons aussi notre clown de service, j'ai nommé Connie Springer ! Le seul à être encore capable de nous faire rire dans cette situation. J'avoue que ça ne fait pas de mal un peu de joie dans ce décor sombre, cela me rappelle l'époque où j'étais encore insouciant. Mais en toute honnêteté, ses blagues laissent vraiment à désirer.
- Eren, tu rêves ?
Armin me sourit gentiment et m'invite à venir m'assoir près de lui. Je soupire et regarde une dernière fois ces hommes que je connais mal et avec qui je vais devoir aller au front. Je me laisse tomber près de mon ami qui me sourit toujours tranquillement.
- Tu m'as l'air fatigué, tout va bien ? Murmure-t-il.
- Ouai ouai... J'en ai juste marre d'attendre sans rien faire...
- Ne t'inquiète pas, notre accompagnateur ne devrait pas tarder à arriver.
- Soldat, en rang, hurle soudain Reiner, l'accompagnateur arrive !
- Tu vois je te l'avais dit, reprend-il malicieusement.
Je soupire de frustration puis nous nous levons rapidement. Les rangs se forment et, à mon grand déplaisir, Jean est devant moi, un sourire mesquin collé à la face. Je sens les emmerdes venir à dix kilomètres.
- Alors, Jaeger, on rêvasse ? Me murmure-t-il.
- Ta gueule ou je t'explose la face, Kirstein.
Heureusement, Armin s'interpose immédiatement pour calmer le jeu. Parfois ça a du bon d'avoir un ami pacifiste lorsque vous êtes un idiot suicidaire.
- Eren reste en rang ! Notre accompagnateur va arriver, et apparemment, il est très à cheval sur l'ordre. Tu ne voudrais pas nous faire remarquer dès le premier jour, j'espère ?
Je soupire et m'éloigne de tête de cheval. Autant me ranger sans faire d'histoires, je n'ai pas franchement envie de m'engueuler avec l'autre abruti aujourd'hui. J'ai déjà eu mon lot de mauvaise nouvelle pour le moment.
- Ouai ouai... Au fait, c'est qui cet « accompagnateur » ?
À peine la question a-t-elle franchi mes lèvres que je remarque, au-dessus de l'épaule d'Armin, une silhouette se dégager de la nuit noire. Piqué par la curiosité, je tente de discerner son visage, mais il fait trop sombre. Elle avance vers nous avec une assurance foutrement imposante. Alertés par les bruits de pas, les autres se retournent aussi pour apercevoir de qui il s'agit. Le silence règne, même Jean ferme son clapet, car nous sommes tous ébahis devant la froideur que dégage ce personnage. Le son de ses bottes claque sur le sol et me procure des sueurs froides. Il se rapproche de plus en plus et, par réflexe, nous resserrons les rangs. J'essaye une dernière fois de discerner son visage à travers ceux de mes compagnons, et soudain, j'y parviens.
Bordel.
À cet instant, aucune chaleur ne se dégageait de cet homme. Pourtant mes joues prirent feu.
Je ne pus que l'apercevoir, mais il avait des yeux magnifiques. D'une couleur indescriptible. Un mélange sombre et plein de mystère. Un regard intense, accentué par de fins cils noirs. Un regard si transperçant qu'il était difficile de le soutenir. Et, pour la première fois de ma vie, j'eut l'impression d'être complètement mis à nu. Que toutes les carapaces que j'avais tenté d'endosser jusque-là tombaient une à une, comme des dominos. Même malgré ses quelques pouces en moins, il me faisait une impression très forte, presque intimidante. Ses traits durs détonaient sur son visage pâle, presque androgyne. Ses lèvres, plus fines que je ne l'aurais cru, traduisaient une impatience agacée.
- Soldats, garde-à-vous ! Hurla Reiner.
Notre section exécuta l'ordre parfaitement, mais cela ne sembla pas lui plaire, puisqu'il arborait toujours une aura sombre et menaçante.
- Suivez-moi.
Sa voix me ramena directement à la réalité et me refroidit de ma précédente béatitude. Elle était coupante comme un rasoir et il n'avait pas franchement l'air d'être de bonne humeur. À moins que ce ne soit son air naturel ? En tout cas, ce court instant me permit de discerner plus distinctement son visage : Il était fin et encadré par quelques mèches noires, de plus il avait une coupe assez militaire qui lui donnait un côté énigmatique. Je remarquais aussi ses sourcils, fin mais qui semblaient constamment froncés, lui donnant un côté froid et autoritaire. Il dégageait vraiment une aura puissante. Mais le pire. Le pire. C'était ses yeux. Gris comme l'acier. Son regard me transperçait de part en part.
Soudain, un long frisson de dégout s'empara de moi. Ce type n'exprimait pas la moindre émotion, comme un automate, mais il me donnait la désagréable impression de n'être qu'une proie et lui un putain de chasseur avec un fusil à la place des yeux. Je pouvais le sentir, c'était un tueur qui trainait de lourdes casseroles derrière lui. Une vraie machine de guerre.
Putain.
Il se retourna et commença à marcher en sens inverse le long du chemin, mais mon corps ne réagit pas. Les autres aussi semblaient impressionnés. Ce n'est que lorsqu'Armin répondit finalement à ma question, l'air aussi captivé que moi par ce drôle de personnage, que je repris mes esprits.
- C'est le caporal en chef du camp, Levi Ackerman.
Je suis la proie et lui le chasseur.
Dans une tente, au fin fond d'un camp de soldats, un homme souris. Il avait raison. Le Roi vient de faire irruption sur l'échiquier de la plus belle manière qui sois.
