Bonjour à tous,

Je suis désolée d'avoir mis tant de temps à publier ce nouveau chapitre mais je suis très occupée par mon boulot et je n'ai donc pas autant de temps que je le souhaiterais pour écrire.

Je suis également désolée de ne pas avoir répondu aux reviews qui m'ont été laissées mais j'ai un problème avec internet et je ne sais pas pourquoi je n'arrive pas à répondre. Sachez donc que ce n'est pas par désintérêt pour mes lecteurs mais bien à cause des caprices de l'informatique. J'espère bien pouvoir vous répondre malgré tout par la suite mais je tiens dès à présent à vous remercier car il n'y a rien de plus encourageant pour un auteur en herbe que de voir ces modestes écrits être critiqués par les lecteurs.

Je vous livre donc la suite, en espérant qu'elle vous plaira.


Disclaimer: Rien n'est à moi, tout est à JKR, mais je crois que vous commencez à le savoir...
Chapitre 2: Bouleversements

13 Août 927, HollowHill Castle, Cornouailles.

La nuit était douce et claire et, tandis que les étoiles s'étiraient en une longue traînée brillante, Aberthol, drapé dans son manteau bleu nuit, scrutait le ciel avec frénésie, à la recherche d'un indice qui le mettrait sur la voie. Mais il ne voyait rien de plus que les astres brûlants. Il poussa un long soupir, en serrant avec fermeté son bâton de coudrier. Il ne trouverait rien cette nuit. Pas plus que les autres nuits qu'il avait passées à chercher désespérément la solution. Peut-être n'y avait-il pas la moindre issue ? Ou peut-être perdait-il son don ? Après tout, il n'avait rien vu des derniers évènements. Il n'avait su prédire ce qu'il s'était produit. Le monde se bousculait, les temps changeaient, une nouvelle ère s'ouvrait et il n'avait rien vu de plus que ce qu'il redoutait. Aberthol secoua la tête de lassitude et s'approcha du feu qu'il avait allumé pour l'accompagner dans cette nuit d'attente. Il se sentait si fatigué de ce combat qu'il s'obstinait à mener mais qu'il savait voué à l'échec. Il attendait avec impatience le repos éternel qui tardait à venir. Il laissa son regard s'égarer à nouveau vers les étoiles. Elles étaient plus muettes encore que les vieilles pierres du château.

Il se mit à tourner lentement en rond, autour du feu, attendant que le rideau qui voilait ses sens commençât à s'effilocher pour le laisser accéder à l'Autre Monde, où ses yeux pourraient voir ce que les hommes ne pouvaient d'ordinaire percevoir. Il devait y parvenir. Pour le monde, pour lui-même et pour l'enfant. Il écoutait la caresse du vent sur l'herbe tendre d'été, le hululement d'un hibou dans son arbre, le doux bruit des vagues s'échouant sur la plage et la pleine lune brillait de tout son éclat, poursuivant sa course dans les cieux. Le druide laissa passer les heures de la nuit, emplissant son cœur des murmures de la forêt, du feu, du ciel, de la mer ou du château, attendant la révélation. Lorsque la lune se trouva juste au dessus de lui, il entonna le chant des prophéties, cherchant dans ces paroles sacrées la force qui lui manquait ce soir.

" J'appelle les créatures de l'air et de l'eau,

Ecoutez ma prière,

Que les cieux soient clairs,

Que les eaux soient pures,

J'appelle les créatures du feu,

Ecoutez ma prière,

Vous qui vivez au cœur même du soleil,

J'appelle les créatures de la terre

Que votre sagesse m'éclaire

Et que la Vérité me soit révélée."

Puis il jeta un morceau de bois noueux dans le feu. Les flammes crépitèrent un moment, dégageant à présent un parfum particulier. Une indéfinissable senteur d'herbe et de feuilles écrasées. Fraîche, douce, amère à la fois. Aberthol laissa tout son cœur s'emplir de cette nouvelle fragrance. Il sentait ses sens s'éveiller et percevait déjà ce qui l'entourait avec une acuité développée. Il reprit son chant de prophétie, murmurant pour lui-même les syllabes sacrées et il sentit peu à peu, jusque dans les fibres les plus secrètes de son être, à travers la vibration des mots qu'il prononçait, la toute puissance du rituel et la magie qui en émanait. Puis dans un geste ample, il leva son bourdon au dessus de sa tête. La traînée scintillante d'une étoile filante zébra le ciel. Les bruits du monde s'estompèrent peu à peu, remplacés par un chuchotement rauque, haché par le temps et la distance mais de plus en plus fort. Des mots prirent forme… Mort?...Mort…Mais que veux-tu dire ? Comment est-ce possible?...Non!...Non ! La voix angoissée mourut dans un cri étouffé et fut remplacé par une autre : Il nous faut construire…toujours plus grand…toujours plus fort…car ils ne nous laisserons pas le temps…nous n'aurons pas le temps…nous serons morts avant d'avoir commencé… Puis une autre voix poursuivit : Traître!...Tu as tout détruit!...Tu nous as menti!...Pourquoi?...Pourquoi?...Pourquoi?... La voix était celle d'un enfant à présent, celle d'un enfant qui pleurait. Qu'as-tu fait inconscient?...Ne sens-tu pas les forces qui l'habitent et que tu détruis?... Plus le temps…Pas d'issue…Tous condamnés… La petite voix fondit en sanglots et se mêla à d'autres plaintes qui s'amplifièrent en un tel gémissement qu'Aberthol percevait leur détresse comme une poignante lamentation. Il en eut le cœur déchiré de compassion.

Lorsque ce fut fini et que de nouveau les bruits de la forêt du château et de la vie reprirent leurs droits, Aberthol abaissa son bâton et poussa un long soupir. Le calme de la nuit lui semblait soudain glacial. Il s'assit sur une pierre pour laisser à ses sens le temps de revenir de ce voyage dans l'Autre Monde et pour réfléchir à ce qu'il venait d'entendre. Mais il ne savait comment comprendre ce signe, il n'avait aucun indice. Etait-ce la fin d'une ère? Ou le renouveau d'un monde? Il resta assis jusqu'à ce que la lune sombre dans le matin. Le feu n'était plus qu'un amas de braises incandescentes. Aberthol resserra son manteau sur ses épaules. Il avait froid, malgré la chaleur de ce petit matin d'été. Il avait froid dans son cœur et dans son âme.

Une ombre s'approcha alors de lui, à pas feutrés, dans un bruissement discret d'étoffe. Aberthol inspira profondément, reconnaissant un parfum ô combien familier. Celui de fleurs fraîches et de lavande. Celui de la pureté et du désespoir.

- Que me vaut l'honneur de votre visite, si tôt dans le matin ? demanda-t-il, sans même relever la tête.

L'ombre vint se placer près de lui et resta longtemps à écouter le silence. Une ombre frêle et hésitante. Une ombre tout aussi perdue que lui.

- J'ai vu ton feu cette nuit et j'ai veillé sur ton voyage, dit-elle finalement, d'une voix douce et chantante. Je craignais qu'il ne vienne perturber ta recherche.

- Il a depuis trop longtemps fermé son cœur pour que ses yeux puissent encore voir l'indicible, pour que son âme perçoive son propre héritage, répondit Aberthol. Mais je vous remercie de votre sollicitude.

Il se tourna vers elle. Une jeune femme d'une grande beauté, vêtue d'une robe verte, ses longs cheveux blonds retenus en natte. Malgré son jeune âge, les rides du temps et de la douleur marquaient déjà son visage. Ses yeux avaient perdu tout l'éclat de la jeunesse et ses gestes fatigués reflétaient sa détresse.

- Que puis-je pour vous, Dame Azenor ? demanda Aberthol, en inclinant légèrement la tête.

- Oublie donc toutes ces convenances, répondit-elle vivement. Ce n'est pas l'épouse du Seigneur Edouard qui vient te voir aujourd'hui, mais la mère. J'ai besoin de savoir.

Aberthol eut un sourire furtif. Il caressa un moment son vieux bâton, les yeux perdus dans le vide.

- Et que désires-tu savoir? demanda-t-il finalement.

Elle poussa un long soupir, détachant, d'une main distraite, des morceaux de lichen jaune, sur la pierre.

- Je veux savoir ce que tu as vu. Je veux savoir ce qui se prépare. Mais surtout je veux comprendre ce que tu essaies de faire, répondit-elle.

Aberthol hocha lentement la tête, tout en remuant du bout du pied quelques braises.

- Il est légitime que tu t'inquiètes mais…

- Je ne m'inquiète pas, le coupa Azenor, en frissonnant. Plus rien ne m'inquiète depuis longtemps. Je sens juste un grand trouble en moi. Et j'ai besoin de comprendre. Mon époux parle d'un nouveau monde qui s'ouvre. Le royaume est en effervescence. Et tu es inquiet. Maintenant je dois savoir à quoi m'attendre pour l'avenir.

- Je crains que l'avenir ne soit bien sombre, murmura Aberthol. Et ton mari a raison. Un nouveau monde s'ouvre. Un monde dans lequel tout ce que nos ancêtres se sont efforcés de construire sombrera dans l'oubli.

Azenor serra ses bras contre sa poitrine, dans un frisson qu'elle ne chercha pas à dissimuler. Elle fit quelques pas, fendant de sa démarche souple la brume matinale.

- Ainsi la rumeur était vraie, dit-elle, en laissant son regard s'égarer sur la lande.

- Les rumeurs ont toujours une part de vérité, répondit Aberthol.

- Alors il a vraiment osé le faire, gronda Azenor, plus pour elle-même. Il a osé les renvoyer. Quel roi est-il donc pour priver son peuple d'un tel soutien?

- Le roi d'un royaume chrétien, soupira Aberthol. Le roi d'un peuple qui souffre de famine, d'épidémies et qui meurt un peu plus chaque année. Le roi d'un peuple qui attend qu'on le délivre de sa malédiction. Que pouvait-il faire d'autre?

- Alors tu le soutiens, ragea Azenor, en se tournant brusquement vers lui. Je te croyais justement le gardien de ce qu'il traîne aujourd'hui dans la boue. Aurais-tu changé de camp, Aberthol, le druide, descendant du grand Taliesin?

- Aberthol passa une main sur sa nuque raide et fatiguée et déposa son bâton à ses pieds.

- Ne te trompe pas d'ennemi, Azenor, répondit-il dans un souffle à peine audible. Je ne le soutiens pas. Mais je le comprends. Athelstan est ce qu'il est. Et comme nous tous, il ne fait qu'essayer de faire de son mieux. Il est malheureux qu'il ait pris une telle décision mais il ne l'a fait que sous la pression de l'Eglise. Si ce n'était pas lui qui le faisait, ç'aurait été son successeur. Nous savions tous que cela finirait par arriver. Il ne sert à rien, à présent, de jouer les surpris. Apaise donc ta colère car elle est vaine. Il ne sert à rien de vouloir lutter contre ce qui est.

- Tu parles comme si tout cela était une fatalité, répliqua Azenor, en rejetant nerveusement une mèche de cheveux qui lui tombait sur les yeux. Pourtant si tu ne croyais pas que les choses peuvent changer, tu n'aurais pas accompli ce voyage cette nuit. Dis moi ce que tu as vu !

Aberthol plissa les yeux, surpris par cet ordre autoritaire. Il poussa un long soupir et fit rouler son bâton avec son talon, gardant un long moment le silence.

- Ce que j'ai vu ou entendu n'a que peu d'importance, répondit-il finalement, les yeux fixés sur ses mains parcheminées. Les signes ne sont rien pour celui qui ne peut les comprendre.

- Alors dis moi ce que tu as compris, insista Azenor. Je sais ce dont tu es capable, Aberthol. Je t'ai vu à l'œuvre plus d'une fois et tu es loin d'être ce vieux fou que mon mari s'échine à décrire. Tes pouvoirs sont immenses bien que tu t'efforces de les dissimuler. Révèle moi l'avenir.

- Mais l'avenir n'est écrit nulle part, Dame Azenor. Chaque homme est maître de sa destinée. Et seuls ses choix décident de son destin. Les étoiles ne font que nous montrer une voie, chacun est libre de la suivre ou pas.

Azenor serra les dents. Elle sentait la colère monter en elle comme un courant dévastateur. Elle avala longuement sa salive pour ne pas laisser des paroles inconsidérées s'échapper de ses lèvres tremblantes. Elle regarda un moment la forêt qui s'étendait au loin, les mains serrées sur la muraille de pierre.

- Alors tu ne me diras rien, Aberthol. Tu garderas pour toi les mystères que tu as percé cette nuit, murmura-t-elle. Penses-tu donc que je ne peux pas comprendre?

Aberthol eut un fin sourire, ses yeux brillants comme deux étoiles dans l'obscurité de ce petit matin. Il s'approcha lentement de la silhouette frêle d'Azenor, drapée dans son manteau de brume et posa une main sur son épaule.

- Je sais que tu peux comprendre, dit-il d'une voix grave et forte qui tranchait avec sa lassitude précédente. Je n'en ai jamais douté. Mais il est des signes que nul ne peut comprendre. Je ne sais où nous allons, je ne sais ce qui se prépare. Tout dépend des hommes. Et tous mes pouvoirs ne seraient suffisants pour percer à jour les mystères de l'âme humaine.

Il raffermit sa prise sur l'épaule de la jeune femme et l'obligea à se tourner vers lui. Azenor leva les yeux, tandis que deux larmes luisantes coulaient le long de ses joues. Elle reprenait soudain ce visage et ces expressions d'enfant qui avaient tant attendri Aberthol lorsqu'elle était arrivée au château, jeune fille de quinze ans à peine, livrée en pâture au Seigneur Edouard. Il y eut un long silence qu'aucun d'eux ne voulut briser. Le vent charriait une odeur fraîche d'été, tandis que le soleil entamait sa course folle dans les cieux.

- Tes inquiétudes sont vaines, murmura finalement Aberthol. Le monde évolue, c'est ainsi. Nous vivons une période de trouble. Mais n'oublie pas qu'au milieu des ténèbres, la lumière semble briller avec d'autant plus de force. Il n'est pas dit que tout s'achèvera ainsi et tout de suite. Le monde s'adaptera à ce que les hommes veulent.

Il eut un petit rire qui fendit l'air d'un son cristallin, lorsqu'il vit l'expression dépitée d'Azenor. Il avait une sympathie particulière pour elle. Depuis son arrivée, elle s'était enfermée dans le silence, ne sortant de sa retraite que pour paraître à la messe. Elle cachait ses propres croyances derrière une attitude dévote afin de ne pas heurter son rustre de mari. Ceux qui la connaissaient, pourtant, savaient qu'elle ne reniait pas l'ancienne foi. Elle avait depuis longtemps rejeté le monde qui ne se préoccupait pas d'elle et vivait une vie de recluse. Azenor baissa lentement la tête. Elle s'en voulait de son propre emportement mais l'ignorance dans laquelle on l'avait enfermée était parfois si difficile à supporter.

- Je dois juste savoir ce que tu comptes faire avec lui, murmura-t-elle, en détournant les yeux vers la lande. Je le sens si malheureux, si perdu. Je crois que tu fondes trop d'espoir en lui. Alors dis-moi, Aberthol, que diras-tu à Aaron?

- Godric, corrigea Aberthol, d'une voix douce. Il se nomme Godric. Et je ne prévois rien pour lui. Il construira seul son destin.

- Mais tu fais tant peser sur ses épaules d'enfants, répliqua Azenor.

- Je sais, soupira Aberthol. Et crois bien que je m'en veux assez pour cela. Si je le pouvais, je le laisserais grandir comme n'importe quel enfant. Mais le monde change et il doit apprendre ce qu'il est. Il le faut. Tu entends, il le faut. Alors je m'attache à lui transmettre ce que je sais. Ce qu'il en fera après, ce sera à lui de le choisir. Mais je ne te cacherais pas mes espoirs le concernant. Au fond de mon cœur, j'espère qu'il sera ce grand homme que nous attendons tous, celui qui saura construire notre avenir à tous. Celui qui réconciliera nos deux peuples.

- Je voulais juste être sûre que tu savais ce que tu faisais, répondit Azenor, en frissonnant. J'ai si peur de ce que son père pourrait lui faire.

Aberthol s'approcha encore un peu et la prit dans ses bras. Il passa une main réconfortante dans son dos, essayant de chasser ses propres craintes.

- Moi aussi j'ai peur, murmura-t-il. Mais je connais suffisamment Godric pour savoir qu'il saura faire face aux difficultés.

- Promets-moi que tu le protègeras, supplia Azenor en attrapant de ses poings faibles la tunique du vieux barde. Je n'ai ni la force ni l'autorité pour l'aider. Alors promets-moi que tu seras là pour lui. Il est encore si jeune…

Aberthol repoussa doucement Azenor et la regarda de toute l'intensité de ses yeux bleus.

- Je te promets de faire tout ce que je peux, petite fille. Mais n'oublie pas que l'on ne peut protéger quelqu'un contre lui-même. Godric mènera la vie qu'il choisira. Tout ce qu'on peut espérer c'est qu'il ne ferme pas ses yeux à la vérité. Mais je sais qu'il n'est pas comme son père. Il a hérité de ta beauté et de ta sensibilité, jeune princesse. Je te l'ai dit, je lui apprends ce que je peux. Et même s'il refuse de m'entendre, je sais qu'il m'écoute.

- J'espère que tu ne te trompes pas, répondit Azenor. Aaron ou Godric, comme tu veux, n'est pas…

- Comme les autres, acheva Aberthol. Non, il est bien plus que cela. Il est l'enfant des étoiles, l'enfant du feu, l'enfant de la magie, c'est vrai. Mais il est surtout l'enfant que nous devons guider, celui que nous attendons depuis longtemps pour nous rendre notre dignité. Il est celui qui guidera les générations suivantes sur les chemins de la connaissance. Mais n'oublie pas qu'il n'est tout cela que s'il le veut.

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15 Septembre 930, HollowHill Castle, Cornouailles.

La journée était chaude. Le soleil dardait ses rayons sur la terre et une brume de chaleur miroitait à l'horizon. Des exclamations joyeuses s'élevaient du village. Les paysans commençaient les moissons avec un enthousiasme que seules les années prospères connaissaient. L'hiver avait été doux, laissant à la terre le soin de se régénérer, le printemps pluvieux et le soleil généreux. Il semblait que les années de malheurs, de mauvaises récoltes et de famines s'achevaient pour laisser place à une période de faste. Aaron, monté sur sa jument Morgane, s'éloigna du château au pas nonchalant de l'animal. Il y avait longtemps qu'il avait renoncé à la faire galoper. Mais cela n'avait pas d'importance. S'il devait parcourir la lande, il ne pouvait le faire qu'avec sa jument, même si cela signifiait avancer au pas. Tant pis pour les folles chevauchées. Il aimait Morgane et ne l'aurait échangé pour rien au monde.

Il suivit le chemin qui descendait vers le village, pressé de se laisser emporter, lui aussi, par l'allégresse générale. Depuis quelques semaines, il passait plus de temps parmi les paysans qu'au sein de sa famille. Il savait qu'il n'était pas davantage le bienvenu dans le village qu'au château. Mais quel paysan aurait osé lui reprocher sa présence? Il passait donc de longues heures, assis, près des champs, à regarder les hommes remuer la terre, leurs muscles finement taillés se bander à chaque effort, les épis de blé s'amonceler dans les charrettes. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était la fin de journée, lorsque les travailleurs, fatigués, exténués, suant à grosses gouttes, laissaient là leur travail pour retrouver la fraîcheur de leur cabane et déguster un repas amplement mérité. Il aimait cette vision idyllique de la vie paysanne. Il aimait rêver à une vie simple, réglée par les cycles du soleil et de la terre.

Ce jour là, pourtant, Aaron traversa le village sans s'arrêter et poursuivit sa route sur le sentier qui grimpait vers le sommet de la colline. Il n'avait pas le cœur à rêver. Il avait songé, un moment, à aller trouver Agata, sa nourrice, mais avait renoncé. Il n'avait pas non plus le cœur à parler. Il s'était éveillé ce matin là avec un poids dans la poitrine, une angoisse sourde qui lui rongeait le cœur mais qu'il ne pouvait identifier. Il sentait juste que quelque chose n'allait pas, une lourdeur oppressante, une immobilité étouffante, comme si une présence énorme et suffocante avançait vers lui. Il se mit à fredonner un air qu'Aberthol lui avait appris pour dissiper ses craintes. Il voulait oublier. Aberthol, pourtant, prétendait que les intuitions étaient des signes qu'il ne fallait jamais négliger. Mais Aaron, du haut de ses dix ans, ne voulait pas se préoccuper de quelconques signes. Il voulait juste croire en cette vie qu'il rêvait d'avoir.

Le village était derrière lui à présent et le sentier poursuivait sa route, à flanc de colline. Aaron éperonna sa monture qui ralentissait pour brouter çà et là des touffes d'herbe jaunie par le soleil. Morgane eut un sursaut et s'élança sur la pente avec moins de vigueur, sans doute, qu'elle l'aurait voulue. Aaron franchit la crête et redescendit sur l'autre versant, poursuivant sa lente progression sous le ciel lumineux, pommelé de nuages. Il parvint au fond de la vallée et rejoignit le cours paresseux d'une petite rivière qui allait se perdre, un peu plus loin, dans une forêt de bouleau.

Aaron s'y engagea. Il avait découvert ces lieux, lors de ces longues promenades et ils étaient devenus son sanctuaire. Un endroit où personne ne venait le chercher, où personne ne lui reprochait d'être là, où il pouvait se laisser aller à ses rêveries solitaires. La forêt bruissait d'une armée d'oiseaux, d'écureuils et autres animaux qui profitaient également des beaux jours. Le sol était humide et spongieux de feuilles en décomposition, recouvert d'un tapis de fleurs sauvages qui exhalaient leurs parfums entêtants. Aaron s'enfonça lentement à travers bois, serpentant entre les troncs élancés. Il parvint enfin en un lieu où la rivière s'élargissait en un bassin circulaire, bordé de joncs et de roseaux, avant de poursuivre sa route dans les ombres de la forêt. Aaron sauta à terre, il laissa pendre les rennes de sa jument et s'approcha d'un rocher couvert de mousse, qui surgissait de terre tout au bord de l'eau. Il ôta ses bottes et laissa ses pieds nus effleurer la surface de l'eau où se miraient les nuages. Des cercles concentriques naquirent de ses pieds pour aller se répercuter en silence sur de petits mamelons d'herbe ou de terre qui dressaient la tête à la surface, brisant la sérénité du lac.

Puis lentement, il commença à descendre dans l'eau. Le soleil brillait et les nuages glissaient sur l'onde. Aaron, glissant maintenant avec eux, s'enfonça en eau plus profonde. Lorsqu'il en eut jusqu'à la taille, il s'agenouilla et se rejeta en arrière dans l'eau fraîche. Il nagea ainsi pendant un moment, prenant plaisir à regarder les lentes ondulations de ses vêtements et les gouttelettes qui scintillaient sur sa peau et ruisselaient sur ses mains. Il ferma les yeux et flotta, immobile, laissant partir au fil de l'eau toute pensée, tout souci, puis, gagné par la rêverie, il se mit à fredonner un autre des chants d'Aberthol.

Il resta ainsi de longues minutes dans ces eaux que le soleil teintait d'or pâle. Ces lieux de solitude lui semblaient soudain empreint d'une indicible mélancolie. Il ne comprenait pas. Il ne savait pas. Il hésitait. Il avait peur. Peur de ce qu'il était ou de ce qu'il pouvait être. Peur de ces pouvoirs qui se manifestaient parfois en lui de manière si violente. Peur de ces "intuitions" qui lui rongeaient le cœur. Et il avait peur de comprendre ce que cela signifiait. Il ne voulait pas comprendre, il ne voulait pas croire qu'il puisse être autre chose qu'Aaron. Mais plus il rejetait l'idée, plus elle s'ancrait en lui avec force.

Morgane émit soudain un hennissement inquiet. Aaron se redressa dans l'eau, les sens aux aguets et écarta les mèches de cheveux qui lui tombaient sur le visage. Il fronça les sourcils. Il n'avait rien vu, ni entendu mais sa jument humait l'air comme si un danger les menaçait tous deux. Il vit une onde naître au milieu de l'étang et entendit un bruit d'éclaboussure…puis un autre. Aaron prit peur et commença à reculer vers la berge. Il voulut courir mais son pied heurta une pierre et il s'affala de tout son long dans l'eau. Et soudain, alors qu'il essayait de se redresser, quelque chose lui attrapa la jambe. Aaron poussa un petit cri perçant tout en donnant des coups de pieds pour se dégager. Il balança ses bras en avant, regardant la rive comme s'il ne devait plus jamais la revoir.

C'est alors qu'un rire clair et fort retentit, tandis qu'une tête brune émergeait de l'eau. Aaron se figea sur place. Abidon était devant lui, plié en deux et riant à gorge déployée, manifestement très satisfait de la peur qu'il avait inspiré au jeune homme. Aaron serra les poings de colère, humilié de s'être ainsi laissé surprendre. Il sentait son visage s'empourprer sous la colère. Comment ce serviteur osait-il le traiter ainsi? Abidon se calma aussitôt, lorsqu'il vit que son jeune maître ne partageait pas son hilarité. Il resta un moment les bras ballants, dégoulinant d'eau, inquiet d'être allé trop loin. Aaron sentit toute sa colère fondre.

Abidon était son seul ami en ces lieux, le seul à ne pas le considérer comme un maudit. Et après tout leurs rapports n'avaient jamais été ceux d'un maître et de son esclave. Il feignit pourtant d'être toujours en colère et, tandis qu'Abidon haussait un sourcil, intrigué, Aaron lui sauta dessus et le propulsa dans l'eau, dans un cri de vengeance. Abidon tomba à la renverse et Aaron vint se placer près de lui, les mains sur les hanches, un sourire carnassier aux lèvres. Abidon, d'abord surpris, finit par reprendre son rire et se jeta à nouveau sur le jeune homme. S'engagea alors une bataille amicale, chacun cherchant à faire avaler le plus d'eau possible à l'autre. Si Aaron eut d'abord le dessus, Abidon eut vite fait de renverser la situation à son avantage. Il était bien plus fort que son jeune maître et bien plus habitué à se défendre avec ses poings. Ils finit par renverser le jeune homme dans l'eau et s'assit sur lui satisfait de sa victoire.

- Bon ça va, grommela Aaron, vexé de s'être encore une fois laissé battre.

Abidon sut qu'il devait s'en tenir à cette victoire. Il aida Aaron à se relever et tous deux regagnèrent la rive. Aaron se laissa tomber dans l'herbe, dans un soupir de contentement, un sourire éclatant aux lèvres. Abidon prit place à ses côtés et ils restèrent un long moment à écouter l'eau murmurer le long de la berge.

- Que fais-tu ici? demanda finalement Aaron en arrachant un brin d'herbe pour le mâchouiller.

- J'avais moi aussi besoin de me rafraîchir, répondit Abidon, dans un sourire ironique. J'espère que ma présence ne te dérange pas, Seigneur, ajouta-t-il aussitôt pour effacer sa première insolence.

Aaron le fixa un moment. Il était plus âgé que lui de quelques années et il en avait déjà vu bien plus de la vie que lui-même. Il avait été fait prisonnier par un Seigneur voisin lors d'une de ces croisades contre les sauvages du Nord, cinq ans auparavant. Puis il avait été donné au Seigneur Edouard en paiement d'une vieille dette. Il n'avait pas été question, au début, que le jeune Picte échut au service d'Aaron mais Abidon n'était pas de ces esclaves que l'on peut mater à coup d'insultes et d'humiliations. Il était jeune, certes, mais reconnaissait déjà l'honneur comme seule vertu. Il avait été arraché à sa famille et il ne se gênait pas pour rappeler à ses nouveaux maîtres qu'un jour il regagnerait sa liberté et Aaron savait que, si Abidon pouvait être la douceur et la bonté incarnée, sa vengeance serait terrible. Et il était heureux d'avoir su apprivoiser le jeune homme. Car lorsque le Seigneur Edouard avait compris que ce jeune esclave était plus un poids que des bras utiles, il s'était empressé de le mettre au service de son fils cadet, laissant à Aaron le soin de se débrouiller avec ce petit rebelle.

Les premiers mois les rapports entre les deux garçons avaient été difficiles. Abidon ne voyait en Aaron que le fils de celui qui le maintenait en esclavage et Aaron, fier de son ascendance noble ne voyait en Abidon qu'un serviteur ayant autant de valeur qu'un insecte. Et il n'avait pu supporter les yeux noirs au regard si hautain du jeune garçon, ses traits fins et orgueilleux, son assurance insultante, ses manières insolentes… Mais le temps avait fait son œuvre. Les déboires d'Aaron avec son père et son frère avaient piqué la curiosité d'Abidon. Durant de longues semaines il s'était surpris à vouloir en savoir un peu plus sur son maître. Là où il n'avait vu qu'un Britton, un envahisseur, un ennemi, il commençait à percevoir le courage, la noblesse de cœur et la détresse.

Puis il y avait eu ce jour où le Seigneur Alfred avait voulut le battre simplement parce qu'il lui avait trouvé un regard trop insolent. Aaron s'était interposé et avait envoyé son frère à l'autre bout de la cour sans que personne ne l'ait vu lever la main. Abidon était resté perplexe face à ce phénomène mais les sentiments qu'il avait pour son maître avaient changé. L'un et l'autre avaient appris à se respecter pour ce qu'ils étaient, tous deux rejetés, tous deux, anormaux, chacun cherchant sa place dans ce monde qui s'obstinait à leur faire mal, lui l'esclave et l'autre, le maudit. Et ils étaient devenus amis. Une amitié encore fragile certes, une amitié qui ne pouvait complètement effacer la servitude de l'un et l'ascendance de l'autre mais une amitié qui leur permettait de ne pas s'effondrer complètement, une amitié qui leur apportait réconfort et chaleur dans les moments difficiles. Aaron dirigeait mais Abidon lui rappelait sans cesse, par sa simple présence que le monde ne s'arrête pas aux frontières du domaine familial.

- Tu ne me déranges jamais, répondit finalement Aaron.

Abidon eut un sourire franc qu'Aaron ne vit pas. Ils restèrent encore un long moment silencieux. Aaron arrachait des brins d'herbe les uns après les autres et les jetaient dans le lac. Mouches et abeilles bourdonnaient dans l'air immobile et des insectes tournaient en petits cercles sur le courant paresseux. Abidon s'allongea, les bras repliés sous sa nuque, savourant cet instant où il se sentait presque libre. Aaron, de son côté commença à s'agiter. Il s'échinait à briser une brindille de bois, jetant chaque morceau dans le lac, au fur et à mesure, regardait autour de lui, comme pour s'assurer qu'ils étaient bien seuls et se mordillait les lèvres. Abidon sut qu'il allait lui demander quelque chose mais qu'il ne savait pas comment faire. Le jeune homme avait toujours cette hésitation touchante avant de se confier à son serviteur, comme si, à chaque fois, il devait se rappeler qu'être le maître ne devait pas l'empêcher de prendre conseil auprès d'un esclave.

- Tu te souviens, il y a trois ans, de cet homme qui est arrivé au château ? commença finalement Aaron.

Abidon hocha lentement la tête. Comment aurait-il pu oublier ? Il n'y avait plus grand monde pour se souvenir de cet évènement mais Aaron lui ne pouvait en détacher ses pensées même plusieurs années après et il n'était pas rare qu'il y fasse allusion au détour d'une conversation. Aussi Abidon n'avait pas eu l'occasion de sortir ces quelques instants sans grand intérêt de son esprit.

- Que crois-tu que cet homme soit venu annoncer à mon père ? demanda Aaron, d'une voix un peu absente.

Abidon haussa les épaules. Il s'était souvent posé cette question à la demande de son maître mais il ne pouvait que reconnaître son ignorance. Tout ce qu'il savait c'était qu'un homme était arrivé comme un fou au château, après une chevauchée de plusieurs jours où il n'avait même pas pris la peine de se reposer, qu'il arrivait du palais du Grand Roi et qu'il s'était longtemps entretenu avec les Seigneurs Edouard et Alfred. Après cela le Seigneur Edouard avait rayonné de bonheur et avait ordonné un festin pour fêter cette nouvelle qui, selon lui, allait enfin libérer le monde de sa malédiction. C'était la première fois que le Seigneur Edouard avait bu à la santé du Bretwalda Athelstan. Personne n'avait compris la teneur de cette grande nouvelle, mais quelle importance cela a-t-il lorsque vous vous retrouvez devant une coupe d'une bière sombre et amère et d'une assiette pleine des mets les plus alléchants ?

- Pourquoi est-ce donc si important pour toi ? interrogea Abidon qui n'avait guère le cœur à remettre cette conversation sur le tapis.

Aaron haussa les épaules et poussa un long soupir.

- Beaucoup de choses ont changé après cela, expliqua-t-il. J'aimerais juste comprendre pourquoi.

- Qu'est-ce que ça peut faire que le monde change, renchérit Abidon. Toi comme moi sommes coincés ici, il peut bien se passer n'importe quoi au palais du Grand Roi, ça ne fait pas de grande différence pour nous.

Aaron tourna brusquement la tête vers lui et le fixa comme s'il venait d'entendre la plus grande absurdité qui puisse être dite.

- Je suis fils du Seigneur Edouard, s'exclama-t-il. Les affaires du Royaume me concernent ! Il se peut qu'un jour j'ai moi aussi à diriger, il est normal que je sois averti de ce qu'il se passe !

Abidon eut un sourire ironique. Il était loin de partager l'enthousiasme d'Aaron quant à son avenir.

- Douterais-tu de moi ? s'empourpra Aaron. Dois-je te rappeler mon rang !

- Second fils d'un Seigneur de seconde zone que tout le monde ignore, marmonna Abidon, en détournant la tête.

Aaron devint écarlate. Il se redressa de toute sa hauteur et fixa son ami avec colère.

- Tu peux rire autant que tu le souhaites, asséna-t-il. Un grand destin m'attend. Je deviendrais chevalier et consacrerais ma vie à défendre ma terre contre tous les peuples sauvages et païens qui cherchent à la détruire. On verra alors qui aura encore l'occasion de rire, Abidon, le Picte.

Il avait prononcé ce mot avec tout le dégoût qu'il pouvait y mettre et il sut qu'il était allé trop loin lorsque Abidon se redressa à son tour pour le fixer de sa taille supérieure, un air navré collé au visage.

- Tu me fais pitié, petit Seigneur. Je suis peut-être Picte mais je n'ai pas pour habitude de réduire en esclavage d'autres êtres humains. Crois-moi, il se peut que l'avenir te réserve bien des surprises et que tu découvres bien vite que tu n'es peut-être pas si différent de ces « sauvages », Aaron, le Sorcier.

Puis il se détourna et quitta les lieux presque en courant, laissant derrière lui un Aaron hors de lui. Il était rare qu'ils se disputent mais Aaron ne pouvait accepter que l'on remette ainsi son destin en cause surtout lorsque la critique venait d'un esclave picte. Il resta plusieurs minutes à ruminer sa colère, serrant et desserrant les poings et mordillant sa lèvre. Puis peu à peu la colère laissa place à une grande lassitude. Il prit conscience qu'il venait peut-être de perdre son seul ami et que ce même ami n'était peut-être pas si loin de la vérité dans ces propos. Après tout, c'était vrai qu'il n'était pas grand-chose.

Il se laissa tomber dans l'herbe dans un long soupir. Un coq de bruyère s'envola soudain, brisant le silence pesant qui hantait les lieux depuis le départ d'Abidon. Aaron sursauta et ne put que constater, à regret, qu'il se retrouvait de nouveau seul. Il poussa un long soupir de frustration et leva les yeux vers le verdoyant lacis des branches. Et soudain, il sentit son angoisse du matin revenir avec plus de force encore. Le ciel était chargé, l'air, oppressant. L'atmosphère lourde et étouffante se muait en une chape de plomb. Il entendit le profond roulement d'un orage d'été. D'énormes nuages noirs se lancèrent soudain à l'assaut du ciel comme une armée de cavalier chargeant à pleine vitesse.

Aaron fronça les sourcils. Ce n'était pas normal. Il avait assisté à beaucoup de ces orages provoqués par la trop grande chaleur mais il comprit tout de suite que cette fois-ci était différente. Il passa une main sur sa gorge, avalant difficilement sa salive. Il se rendit compte qu'il était trempé. Une sueur poisseuse et citronnée rendait tout son corps humide. Aaron fut sur ses jambes en un instant. Sa respiration était plus hésitante dans l'atmosphère moite et étouffante. Lorsque lui parvint l'écho d'un sinistre grondement, Aaron courut jusqu'à sa jument, monta en selle et l'obligea à galoper vers le village. Satan lui-même était à l'œuvre, il le sentait. Quelque chose de terrible se préparait, la malédiction céleste allait s'abattre sur le domaine. Il quitta la forêt quelques instants plus tard. Morgane ralentit l'allure à flanc de colline mais Aaron ne lui laissa pas un instant de répit et l'obligea à reprendre sa course. Il lui fallut quelques minutes qui pourtant lui parurent des heures pour atteindre les premières maisons.

Aussitôt, il sauta à terre et courut vers les paysans qui avaient momentanément arrêté leur travail pour scruter le ciel.

- Il faut tout mettre à l'abri ! hurla Aaron, d'aussi loin qu'il le put.

Les paysans tournèrent vers lui un visage étonné. Certains firent immédiatement le signe contre le mauvais sort.
Aaron parvint enfin à leur hauteur.

- Vite, dépêchez-vous, leur dit-il sans même prendre le temps de reprendre son souffle. Il faut mettre toutes les récoltes à l'abri !

Quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber d'un ciel si noir qu'il semblait que la nuit était déjà là. Les paysans regardèrent le jeune homme avec amusement.

- Mais dépêchez-vous, hurla Aaron, en se saisissant lui-même d'une gerbe de blé. Ne voyez-vous donc pas ce qui est en train de se préparer ?

- Cela s'appelle un orage, railla un des hommes, faisant ricaner toute l'assistance.

Aaron, trop inquiet pour relever l'insolence, ramassa encore une autre gerbe de blé.

- Nous n'avons pas le temps, vite ! continua-t-il à psalmodier. Cela va bientôt arriver. Nous avons encore une chance de sauver la récolte.

Les paysans eurent un sourire à peine dissimulé. Ils regardaient le jeune homme s'exciter tout seul, avec un certain amusement. Ils étaient habitués à ses excentricités mais cela dépassait tout ce qu'ils n'avaient jamais vu. Aaron continuait de ramasser le blé, remarquant à peine le ridicule de la situation. Il savait que quelque chose allait arriver et il était clair pour lui que tout le monde l'avait senti. Mais soudain il trébucha légèrement dans sa précipitation et laissa échapper les fagots qui tombèrent à terre dans un joyeux désordre. Les paysans froncèrent les sourcils. Que leur jeune Seigneur veuille se donner en spectacle était une chose, qu'il détruise leur travail en était une autre. L'un des hommes s'approcha d'Aaron, toujours concentré sur sa tache et le saisit par l'épaule.

- Eh gamin ! lança-t-il. Va t'amuser ailleurs et laisse nous travailler.

Aaron releva la tête, les yeux écarquillés lorsqu'il constata que personne ne l'avait imité.

- Je ne m'amuse pas, asséna-t-il, au moment où un nouveau roulement de tonnerre retentissait.

Aaron frissonna et leva la tête vers le ciel. Cela arrivait, il le sentait. Quelque chose de terrible et de destructeur approchait. Il se remit aussitôt au travail, persuadé qu'en agissant vite, ils avaient encore une chance de sauver les récoltes. Le paysan qui l'avait saisi par l'épaule fit signe à l'un de ses camarades d'aller chercher quelqu'un ayant suffisamment d'autorité pour éloigner ce sale gosse. Aaron ne remarqua rien, enlisé par l'inquiétude qui se déversait en lui comme une vague de fond mortelle.

- Il faut se dépêcher, murmurait-il, plié en deux dans sa tache. Tout va être perdu !

La pluie qui tombait se fit plus violente. Aaron accéléra la cadence, rassemblant tout le blé près des chariots. Soudain une voix terrible et rageuse retentit. Aaron se redressa. Son frère Alfred arrivait à grandes enjambées, furieux. Aaron fronça les sourcils.

- Dégage de là, la fourmi, hurla Alfred.

- Mais…murmura Aaron, tandis que le rideau de pluie se faisait plus intense.

- Je t'ai dit de dégager, reprit Alfred, en le poussant de la main.

Aaron recula légèrement, tandis que les paysans reprenaient leur travail, amusé par la scène à laquelle ils assistaient.

- Mais que faites-vous ? s'exclama Aaron, trempé jusqu'aux os. Ça va bientôt arriver ! Il faut tout protéger.

- Et qu'est-ce qui va bientôt arriver ? demanda Alfred, sarcastique, se penchant vers son frère comme s'il s'adressait à un imbécile.

- La malédiction ! s'écria Aaron.

Alfred ouvrit de grands yeux. Aaron fronça les sourcils. Il ne savait d'où lui venait cette certitude mais elle était bien ancrée en lui. Dans quelques minutes, la malédiction allait leur tomber dessus.

- Je ne connais qu'une malédiction, ricana Alfred. Et elle est devant moi. Dégage maintenant et laisse les vrais hommes s'occuper de ce petit orage qui a l'air de te faire si peur.

Puis il donna un coup de pied à Aaron qui, glissant sur la terre devenue boue, s'étala de tout son long. Au même moment, un éclair fendit les cieux de sa lumière terrifiante.

- ça commence, murmura Aaron, dans un violent frisson.

La pluie se transforma alors, en un véritable déluge. Le grondement du tonnerre se fit si assourdissant que tous portèrent leurs mains à leurs oreilles pour se protéger du vacarme. Les éclairs fendaient le ciel, embrasant les nuages noirs, comme autant de blessures sanguinolentes. Les gouttes de pluie devinrent grêle et s'écrasèrent sur les cultures déjà vaincues. Les paysans ne mirent pas longtemps à comprendre ce qu'il se passait, tandis qu'ils essayaient de se protéger des grêlons de plus en plus gros. Alfred resta un moment sans bouger les yeux fixés sur la silhouette désespérée de son jeune frère. Soudain un cri retentit depuis le village. Un vieil homme au dos voûté et à la barbe hirsute qui le faisait ressembler à un ours bondit jusqu'aux champs et hurla de mettre à l'abri tout ce qui pouvait être sauvé. Aussitôt les paysans se secouèrent et entreprirent de poursuivre la tâche qu'Aaron avait commencée.

Aaron resta prostré encore un moment, le désespoir s'abattant sur lui à chaque grêlon qui lui tombait dessus. C'était trop tard, il le savait. Quelques minutes avant, ils auraient pu mais à présent…Et en écho à ses propres pensées, le phénomène amplifia encore, massacrant sans le moindre remord les champs, les cultures, et le maigre espoir que la famine était finie. Aaron ne bougea pas pour aider. C'était déjà trop tard, tout était déjà décidé.

Mais il se trompait lourdement en pensant que le pire était fait car, quelques minutes après, la grêle se fit plus drue encore, comme si le ciel bombardait la terre de boulets de plus en plus imposants. Le vieux paysan qui ressemblait à un ours finit par hurler aux hommes de s'abriter, lorsque la situation devint telle qu'il fut évident que même les êtres humains risquaient leur vie à présent. Tous coururent vers l'abri le plus proche, se précipitant dans les maisons, assaillis par la violence inouïe qui se déversait sur eux. Seul un homme resta sur place. Un paysan entre deux âges, aux bras et jambes aussi solides que du chêne, était tombé à genoux, la tête renversée en arrière, les bras ouverts en croix, implorant la pitié du Créateur. Aaron qui n'avait toujours pas bougé constata que personne ne se préoccupait de cet homme. Il se précipita vers lui et l'attrapa par le bras.

- Venez ! cria-t-il. Il est trop tard ! Il faut vous protéger !

Mais l'homme, tout à ses prières fanatiques ne l'entendit pas. Il continuait à psalmodier psaumes et incantations. Aaron tira un peu plus fort.

- Dépêchez-vous ! Vous risquez d'être blessé !

L'homme tourna alors vers lui un visage illuminé et fou.

- Nous allons tous mourir ! hurla-t-il d'une voix de dément. Dieu nous punit de nos pêchés ! Il nous a abandonné !

Puis il s'écroula dans un gémissement de douleur. Un grêlon énorme l'avait assommé. Aaron le saisit alors sous les épaules et, s'arc-boutant sous l'effort, le traîna vers l'abri le plus proche. Il remarqua que les autres l'observaient de loin. Il leur hurla de venir l'aider mais nul ne bougea. C'était risquer sa vie que de sortir. Tous s'étonnaient d'ailleurs qu'Aaron n'ait pas encore été lapidé par les boulets du ciel. Aaron, comprenant qu'il n'obtiendrait pas d'aide, redoubla ses efforts et parvint à traîner le corps inerte jusqu'à la première maison. Les paysans lui laissèrent le passage et il déposa son lourd fardeau au milieu du cercle des spectateurs, laissant aux femmes le soin de s'occuper du blessé. Il eut à peine le temps de reprendre son souffle que la voix de son frère tonna couvrant le vacarme de la tempête.

- Sors d'ici, créature du diable ! criait-il.

Aaron fronça les sourcils, se demandant à qui son frère pouvait bien s'adresser. Il le comprit vite cependant, lorsque il vit les paysans faire le signe contre le mauvais sort.

- Mais je n'ai rien fait, balbutia-t-il, pris au dépourvu par cette soudaine agressivité.

- Ta présence n'apporte que le malheur ! poursuivit son frère. Il a fallu que tu sois là pour que le malheur s'abatte sur nous, fils de Satan !

Les paysans commencèrent à murmurer. Aaron comprenant que tout se liguait contre lui sentit la peur lui tirailler l'estomac.

- J'ai toujours su que tu voulais la ruine du domaine, reprit son frère. Il ne te suffisait donc pas d'apporter le malheur sur ta maison, il faut encore que tu t'en prennes à de pauvres hères affamés.

Les murmures amplifièrent. Au travers de la profonde obscurité qui les entourait, Aaron ne percevait que les yeux brillants des hommes, distinguant à peine les traits de leurs visages. Mais ces iris rétrécis, la flamme brûlante de haine qui les habitait, lui suffisait à comprendre qu'il allait servir de victime expiatoire si son frère continuait à l'accuser.

- Dieu nous punit pour tous tes pêchés, aboyait Alfred.

Aaron recula vers la porte, tandis que le cercle des paysans se resserrait autour de lui. Les villageois marmonnaient dans leur barbe des paroles de colère. Il était vrai que le désastre était venu de l'arrivée de ce gamin maudit. N'avait-il pas, d'ailleurs, prédit ce qu'il allait se passer ? C'était un signe ! Il était de connivence avec le malin pour les plonger, tous, dans les souffrances insupportables de la famine. Le vieux « paysan-ours » se plaça alors entre Aaron et les autres.

- Avez-vous perdu la tête ! cria-t-il. Ce n'est qu'un enfant ! Comment pouvez-vous l'accuser ?

- Tout est de sa faute ! hurla la voix d'une femme qui serrait contre son sein un bébé braillant. Regarde donc mon fils, regarde-le ! Il n'a que la peau sur les os ! A cause des pêchés d'un autre, je n'ai plus de quoi le nourrir. Il est le troisième de mes fils que je vois mourir à petit feu !

Aaron eut un haut le cœur en contemplant le minuscule paquet que la femme tendait devant ses yeux. Les os du bébé saillaient sous la peau, ses yeux étaient morts et son teint maladif.

- Silence femme ! hurla le vieil homme. Crois-tu que j'ignore ce qu'il nous arrive à tous ? Tu n'es pas la seule à avoir du enterrer tes fils et filles en cette triste période. Mais comment peux-tu rendre responsable de cela un autre enfant ! Surveille tes paroles !

- On sait tous que cet enfant, comme tu le dis, est maudit ! lança une autre femme, à la taille gironde et qui arborait une abondante crinière rousse. Depuis sa naissance, le malheur s'est abattu sur nous ! Souviens-toi du jour de sa naissance, Aneurin !

Le cercle se resserra encore. Aaron s'était réfugié derrière Aneurin, son seul défenseur. Il regarda autour de lui inquiet et reconnut dans un coin de la cabane la silhouette imposante de son frère, qui arborait un sourire féroce, satisfait de ce qu'il avait provoqué.

- Je me fiche pas mal de ce qu'est cet enfant ! vitupéra le dénommé Aneurin. Vous feriez mieux de trouver un moyen pour faire face à cette catastrophe plutôt que de vous perdre en discussions futiles de bonnes femmes ! Il y a des choses plus importantes à régler ! Dieu s'occupera lui-même de punir le coupable !

Les paysans se calmèrent brusquement et jetèrent un œil par la fenêtre pour voir la grêle continuer à anéantir leur dur labeur. Ils oublièrent aussitôt Aaron et sa malédiction, attendant que le ciel retrouve sa clémence. Aneurin hocha la tête satisfait tandis qu'Alfred comprenait l'échec de sa manœuvre. Aaron osait à peine respirer. La colère des villageois n'avait pas disparu, il le savait. Et il suffirait d'un simple souffle, d'une seule parole inconsidérée pour qu'elle s'embrase à nouveau. Il se réfugia dans l'angle que formait le mur et la porte et attendit, sursautant presque chaque fois qu'un des boulets du ciel tombait près de lui. Il avait mal au cœur et le goût de la bile emplissait sa bouche. Se put-il qu'il soit réellement responsable de ce désastre ? Il n'avait pourtant voulu que les aider en les prévenant du danger qui les menaçait.

L'attente se poursuivit durant des heures. Les hommes se collaient les uns aux autres dans cette atmosphère étouffante de désespoir et de malheur, cherchant en l'autre la chaleur qui leur manquait, les sens tendus vers ce qui se passait au-delà des murs fragiles de ce pauvre abri de fortune. Nul n'osait parler et seuls les cris des bébés et les sanglots des quelques enfants, collés à leurs mères, dérangeaient le vacarme presque rythmé de la grêle.

Puis, enfin, il sembla que la lumière revenait. Le fracas de la tempête s'éloigna, bientôt remplacé par le silence expectatif des paysans. Quand enfin, tous furent sûrs que c'était fini, les hommes quittèrent leur abris, d'un pas inquiet, sortant les uns après les autres pour constater l'ampleur des dégâts. Aaron quitta son refuge le dernier et s'avança d'une démarche incertaine vers les champs, ou plutôt ce qu'il en restait. Tout n'était plus que ruine autour de lui. Les épis de blé lapidés, se répandaient sur le sol ruisselant, les grains s'enfouissaient sous cette terre devenue presque rivière. Il ne restait rien. Tous les espoirs que les paysans avaient fondé en cette récolte qui se prédisait abondante avaient disparus. Aaron regarda autour de lui, partagé entre la colère et la désolation. Il lui semblait qu'un cimetière trônait là où, auparavant le jaune du blé resplendissait. Le cimetière de l'espérance, le cimetière de la vie, le cimetière de sa vie. Il les avait averti pourtant ! Il aurait suffi d'un rien pour que tout soit sauvé ! Mais ce rien était devenu néant. Et les paysans contemplaient maintenant leur destin : la mort longue et douloureuse de la famine.

Aaron sentit qu'il allait vomir et s'éloigna en quête de sa jument qui, il l'espérait, avait du trouver un abri, tandis que les paysans recherchaient quelques grains qu'ils puissent encore sauver. Il retrouva Morgane sous le couvert d'un auvent à bois et repartit vers le château, les sens encore engourdis, l'esprit empli du vacarme de la tempête et des accusations de tous ces hommes.

La cour du château grouillait d'une animation angoissée. Tous couraient, hurlaient, se précipitaient vers les champs pour revenir, quelques instants après, anéantis et désespérés. Aaron glissa à terre et conduisit sa jument à l'écurie. Les autres chevaux hennissaient, se cabraient, frappaient le sol de leurs sabots, s'agitaient, effrayés par ce qu'il venait de se passer. Les garçons d'écuries passaient d'un box à l'autre, pour calmer celui-ci ou pour soigner celui-là, blessé par l'un des grêlons. Aaron installa sa jument, la caressa un moment et s'éloigna, agacé par le tumulte qui régnait. Il songea d'abord à s'enfermer dans sa chambre, pour fuir la bêtise des humains qui ne savaient écouter mais lorsqu'il arriva près de ses appartements, il constata que la porte était entrouverte. Abidon était accoudé à la fenêtre et regardait le monde comme s'il ne le concernait pas vraiment. Aaron n'eut pas le courage d'entrer. Il n'avait pas la force d'affronter son « ami » ou ce qu'il en restait. Alors, il continua sa route, errant dans les couloirs sans fin, à la recherche d'un endroit tranquille. Sans le vouloir, il finit par arriver devant une porte qu'il connaissait bien, qu'il redoutait et qui l'attirait.

Il resta un moment, les yeux fixés sur la cloison. Une furieuse envie d'entrer se disputait à celle de fuir cet endroit maudit. Puis il se dit que cela ne saurait être pire et, après s'être assuré, que personne ne pouvait le voir, il poussa discrètement la porte, priant pour qu'elle ne grince pas. Il ne voulait que jeter un coup d'œil, rien de plus. Mais il espérait secrètement, au fond de son cœur, qu'il trouverait des réponses à toutes les questions qui le torturaient. Qui sait, tout cela était peut-être vrai.

Voila j'espère que cela vous a plu bien que nous n'avancions pas vraiment dans l'histoire mais ce sont des choses essentielles pour la suite. J'attends vos commentaires (positifs ou négatifs) avec impatience. A bientôt pour le prochain chapitre...