Voilà le second chapitre de cette mini-fic tragique.
On bascule cette fois-ci du côté de Greg et on en apprend davantage sur son passé...
Non loin de là, dissimulé derrière un bosquet, Greg avait assisté à toute la scène.
Il n'avait pu s'empêcher de revenir auprès de sa prétendue pierre tombale, incapable de se détacher de ce lieu. Pourtant , les consignes avaient été claires. Il devait partir et quitter Las Vegas pour toujours.
Mais il souhaitait dire un dernier au revoir à celui qu'il avait été pendant toutes ces années.
Et c'est là qu'il l'avait vu. Nick.
Il l'avait vu se pencher et effleurer si tendrement la stèle. Il l'avait vu essuyer ses larmes et déposer cette rose magnifique.
Et les larmes avaient coulé sur son propre visage. Silencieuses et amères.
Et les regrets ne devraient plus jamais le quitter. Regrets de ne lui avoir jamais dit qu'il n'avait jamais aimé une personne à ce point.
Il hésita. C'était si tentant de le rejoindre, de tout lui expliquer. Lui, il comprendrait pourquoi il avait dû se plier à cette mise en scène. Lui, il pourait lui pardonner.
Mais il n'avait pas le droit de lui infliger cette vie. Il n'avait pas le droit de le mettre en danger.
Alors, il le regarda s'éloigner une dernière fois, le coeur à l'agonie.
L'aimer c'était le laisser partir.
L'aimer , c'était le quitter.
Et tournant le dos à son tour à cette vie, Greg songea à toutes ces années écoulées.
Depuis maintenant quinze ans, il était Greg Sanders. Et c'était très bien comme ça. Son vrai nom ? Il ne s'en souvenait même plus et ça n'avait pas d'importance.
Tout avait commencé ce maudit vendredi soir. Et quand il avait décidé d'emprunter stupidement de fichu raccourci...
Il revenait des cours. Une journée ennuyeuse, comme tant d'autres. Il était pressé de rentrer car ce soir, son père allait enfin lui dire si oui ou non il l'autorisait à passer ce fichu permis moto dont il rêvait tant. Il bouillait d'excitation, mais il savait aussi qu'il devrait le convaincre et que cela ne serait pas une mince affaire...Il avait suivi ce petit sentier et longé les palissades des baraquements du coin. "Glauque ce secteur..." s'était-il dit machinalement. Et là il les avait vus. Trois hommes habillés de noir, lunettes de soleil et cheveux gominés, comme les mafiosos dans les films. Il les avait vu abattre cet homme agenouillé devant eux. Il avait retenu le cri qui voulait s'échapper et avait rebroussé chemin aussi vite que possible, sans faire de bruit.
Aux infos du soir, il avait entendu parler de cette affaire de témoin capital d'un procès retrouvé dans un terrain vague, tué à bout portant. Et il avait compris. Il avait compris que cet assassinat remettrait en liberté un des plus dangereux criminels du pays. Il n'avait pu garder celà pour lui et s'était ouvert à ses parents. Courageusement, ils l'avaient laissé libre de son choix, lui promettant de le respecter quelqu'il soit.
Et il avait poussé la porte du commissariat. Il avait raconté ce qu'il avait vu. Il ne pouvait pas rester sans rien dire, rester sans rien faire devant la mort de cet homme.
Et depuis qu'il avait fait ce choix que lui dictait sa conscience, sa vie en avait été bouleversée.
Rapidement , il avait reçu des menaces à son encontre , mais également concernant ses proches. Puis son père avait été sauvagement agressé. Et il avait su alors que plus rien ne serait comme avant. Il avait longuement réfléchi à ce que cet inspecteur lui avait proposé : le programme de protection des témoins. Il lui avait expliqué qu'il était trop tard, que même s'il renonçait à son témoignage, ces gens le poursuivraient et s'assureraient de son silence. Il pouvait vivre dans la peur. Ou tout recommencer à zéro. L'agent du F.B.I. lui avait confirmé que c'était ce qu'il y avait de mieux dans son cas.
Et en voyant son père allongé dans cette chambre d'hôpital, il avait compris qu'il n'avait plus le choix. Il était hors de questions que les gens qu'il aimait souffrent à cause de lui.
Alors, il avait renoncé à tout : à son identité, à l'avenir qu'il s'était fixé, à ses proches.
Et il était devenu Gregory Sanders. Greg
Il s'était réfugié dans les études, décrochant brillamment ses diplômes.
Et petit à petit, la vie avait repris son cours.
Il l'avait reconstruite ici, à Las Vegas.
Et sa nouvelle famille, c'était l'équipe de nuit de la police scientifique.
Bien entendu, il avait veillé à garder une distance et à ne plus s'investir autant auprès de ceux qu'il appréciait. Il en avait trop souffert déjà.
Alors, il avait développé ce côté déjanté qui lui permettait de ne pas être trop pris au sérieux, d'être le bon copain, mais rien de plus. C'était ce qu'il voulait.
Mais il avoit oublié que le coeur ne se raisonne pas.
Et il était déjà trop tard quand il s'en était rendu compte. Il était amoureux de Nick.
Tous ces moments de complicité quj'il croyait être de l'amitié.. Foutaises...Il avait compris bien trop tard que c'était bien plus que cela.
Alors il avait essayé de s'éloigner, pour se protéger. Et pour le protéger.
Toutes ces semaines, ces mois écoulés à réfréner les sentiments et ce désir qui l'enflammait d'être près de lui.
Et ce soir-là, Greg avait failli craquer.
Ils avaient une fois de plus passé une soirée bien arrosée devant un nanar absolu, une série Z dont il ne savait plus le titre, du genre que l'on se passe pour se vider la tête...
Et ça avait marché d'ailleurs. Presqu'un peu trop.
Tous deux avaient eu l'alcool mauvais ce soir là et la soirée avait rapidement tournée en déprime.
Greg avait été à deux doigts de tout lui révéler : son passé et ses sentiments.
Nick avait enfin confié tout ce qu'il avait ressenti lors de son terrible enlèvement.
Greg, troublé et ému par les larmes silencieuses de son ami s'était rapproché. Nick lui semblait si attendrissant, si touchant. Il lui ouvrait son coeur et Greg n'avait plus qu'une envie : le serrer contre lui et tout lui avouer également.
Doucement, d'un geste empreint de tendresse, il lui avait effleuré la joue et essuyé la dernière larme.
Il y avait eu alors cet instant de flottement où le temps semble s'arrêter et où ils avaient compris tous deux que tout pouvait basculer, que leurs vies pouvaient changer.
Greg avait croisé le regard éperdu et teinté d'appréhension de Nick.
L'espace d'un instant, il se vit déposer un baiser délicat sur ses lèvres.
Mais il avait renoncé. Il n'avait pas le droit.
Et la magie avait été brisée.
Il avait prétexté une quelconque fatigue et était parti précipitamment.
Et c'est sur son visage alors que les larmes avaient ruisselé tandis qu'il s'enfuyait en courant dans la nuit.
Et à présent, tandis qu'il le regardait s'éloigner de sa stèle, elles ne cessaient de couler le long de ses joues creusées.
Trop tard.
Trop tard pour tout : pour revenir en arrière, pour effacer le passé.
Trop tard pour être dans ses bras.
Alors lui aussi était parti.
Il était devenu Jimmy Preston et recommençait tout dans une obscure ville de l'Est, à des milliers de kilomètres de Vegas, loin de tout. Loin de Nick.
Les semaines s'étaient écoulées avec une lenteur effarante. Il n'arrivait pas à l'oublier. Même cet environnement étranger semblait s'évertuer à lui rappeler qu'il avait laissé derrière lui ce qu'il avait de plus cher. Il savait bien qu'il n'avait pas d'autre choix, mais apprendre à vivre sans lui était si difficile. Il ne parvenait pas à l'effacer de sa mémoire.
Il s'était jeté à corps perdu dans son nouveau travail : écrivain. Une bonne couverture lui avait-on dit. Et une passion qui l'habitait depuis si longtemps. Retranché derrière son ordinateur, il n'avait plus guère besoin de sortir et de se heurter au monde. Il ne risquerait plus de s'attacher. Celà faisait trop mal. Soit il faisait souffrir ceux qui le touchaient de trop près, soit son coeur était déchiré de tous les quitter quand la situation l'imposait. Non, plus jamais il ne voulait vivre cela.
En quittant Las Vegas, il avait été meurtri d'une façon qu'il avait espéré ne plus jamais connaître depuis ses 18 ans.
Et toutes ses tentatives pour oublier Nick qui demeuraient désespérément vaines...
Il avait espéré qu'avec le temps il s'habituerait et parviendrait finalement à oublier.
Mais,il n'avait jamais ressenti un attachement aussi violent envers un homme ou une femme.
Les jours et les semaines passant le mettaient à la torture.
Et aujourd'hui, Greg prit une décision qu'il savait déterminante. Il n'aurait droit qu'à une seule chance. Nick devrait comprendre et le suivre ou le rayer définitivement de sa vie.
C'était de la folie et Greg le regretterait certainement dans quelques années. Peut-être que Nick lui reprocherait un jour cette nouvelle vie s'il le suivait. Mais qu'importe. Il était prêt à courir ce risque. Plutôt vivre quelques courtes années de bonheur que de s'imaginer toute une vie ce qu'il se serait passé s'il avait osé... plutôt que de s'imaginer être passé à côté de l'Amour.
Alors il était reparti vers Las Vegas en voiture.
Le trajet avait duré une éternité.
Il avait soigneusement évité tous les endroits fréquentés par ses anciens collègues. Il ne lui avait pas fallu longtemps pour retrouver l'appartement de celui qu'il redoutait mantenant de revoir.
Il s'était inventé mille et un scénarios avec plus ou moins de bonheur. Mais à présent, alors que le moment était si proche, il était terrifié et menait un vif combat avec sa conscience. De quel droit venait-il chambouler sa vie ? Qui sait, leurs sentiments n'existaient peut-être que dans son imagination ? Et de quoi aurait-il l'air alors devant lui ?
Il était méconnaissable. Les cheveux longs et broussailleux teints en brun sombre ainsi que sa barbe naissante et des yeux à présent d'un noir de jais, dissimulés derrière des lunettes bien trop grandes et légèrement teintées. Un look de baroudeur complétait sa mise ainsi qu'une casquette kaki enfoncé jusqu'aux lobes de ses oreilles. Comment Nick pourrai-il le prendre au sérieux ?
Les mains serrées sur le volant, Greg tenta de ralentir les battements de son coeur. Il était sur le point de renoncer. Devait -il prendre le risque de tout mettre en péril juste pour lui avouer ce qu'il ressentait ?
Et la réponse fut immédiate : Oui.
Il savait qu'il ne pourrait pas avoir un instant de repos tant qu'il n'aurait pas essayé. Au moins tout serait clair. Soit son rêve le plus fou se réaliserait et Nick accepterait de vivre dans la clandestinité. Soit il abandonnerait tout espoir et pourrait tourner la page Las Vegas.
Plongé dans ses pensées, il ne remarqua pas que la voiture garée dans l'allée n'était pas celle de Nick.
Et lorsque la porte s'ouvrit sur une sexagénaire dubitative, il n'en crût pas ses yeux.
" C'est pour quoi ?
-Euh, pardon, je dois faire erreur. Je suis à la recher d'un ami et je...J'étais persuadé qu'il habitait ici. Excusez pour le dérangement."
Et il avait rebroussé chemin.
Il ne comprenait pas. S'était-il trompé ? Il regarda attentivement le secteur. Mais il savait qu'il n'avait pas oublié son adresse, qu'elle était gravée dans sa mémoire.
Mais alors cette femme, que faisait-elle chez lui ? Etait-ce une parente en visite ? Oui bien sûr, pourquoi n'y avait-il pas pensé ? Cela ne pouvait être que ça. Ah mais quel idiot il avait été ! Il aurait dû demander Nick et aurait bien vu si elle le connaissait.
Ragaillardi, il retourna sur ses pas, bien décidé cette fois à ne pas commettre la même erreur. Machinalement, il regarda le nom sur la boîte aux lettres : Chesfield. Et une sueur froide l'envahit. Son coeur se serra, comme brusquement saisi par un terrible pressentiment.
Etait-il parti? Avait-il quitté Las Vegas ?
Il devait savoir.
Il ressonna donc et cette fois ce fut la mine méfiante que la nouvelle occupante entrebailla la porte, se retranchant derrière la chaînette argentée:
" Encore vous ?
-Oui, excusez -moi de vous importuner à nouveau, mais j'ai besoin de savoir ...pour mon ami. Je suis certain qu'il logeait là. Peut-être a-t-il déménagé ? "
Elle gardait un oeil sceptique, mais ne semblait pas apeurée:
" Oui, effectivement, il y avait quelqu'un d'autre avant. Un homme . Un peu plus âgé que vous je dirai et un peu plus... étoffé. Sans vouloir vous vexer bien sûr. Par contre son nom, je l'ai su, mais impossible de vous le retrouver, désolée. "
Elle s'apprêtait à refermer, mais la détresse qu'elle décela dans la voix de cet homme la toucha :
" S'il vous plaît un instant. Je vous en prie. Stokes. Nick Stokes, ça ne vous dit rien ? C'est important. S'il vous plaît..."
Sa voix se brisa sous le coup de l'émotion. Il redoutait d'effrayer cette dame aux cheveux grisonnants, mais il devait savoir.
Mais elle n'eut pas peur. Elle ouvrit même complètement sa porte et son visage affichait une compassion sincère :
" Comment ? Vous ne savez donc pas ? "
L'incompréhension se lisait dans le regard de Greg, mais au fond de lui il redoutait d'avoir deviné. Et lorsque cette femme le fit entrer pour tout lui raconter, il comprit. Et le désespoir s'empara de lui.
