Writober 2 : Crise / Ombres
Islande, vers 950 de notre ère.
Dans sa courte vie, qui s'amoncelait déjà en des siècles, étrange paradoxe de l'immortalité, Nóreegr avait déjà vécu des situations de réelles terreurs. Quand l'acier lui ouvrait les chairs, le laissant à l'agonie sans l'espoir d'apercevoir une valkyrja l'appeler sur le chemin de la Valhöll. Quand l'eau salée lui labourait la gorge et les poumons après un naufrage où il dérivait entre la vie et la mort jusqu'à toucher terre. Quand il perdait l'un de ses hommes, auprès desquels il faisait encore l'erreur douloureuse de s'attacher alors qu'ils étaient mortels, et mouraient d'autant plus vite que grande était leur gloire.
Mais le pire de toutes ces terreurs, le maître incontesté de ses frayeurs, était le magicien concurrent.
Nóreegr avait toujours pris garde de rester en bons termes avec les Puissances, tant les Aesir que les Vanir, et toutes les créatures peuplant le Monde du Double. Certaines avaient sous-estimé son pouvoir et il leur avait fait amèrement regretter leur sombre sottise, mais jamais n'avait-il eu à craindre plus que des broutilles de leur part. Les magiciens, c'était une autre histoire. Il suffisait qu'il se retrouve embarqué dans une histoire de vengeance pour avoir un nídh sur les bras.
Sa plus grande terreur : être níddadhr, objet d'un nídh.
Et alors qu'il se débattait contre la présence ombreuse, un álf perverti par la magie de son ennemi, qui lui enserrait le cou et murmurait à ses oreilles de terribles malédictions et d'horribles insultes, Nóreegr sentait le fiel de la peur et les morsures du serpent ronger son ventre, remontant en une bile affreuse jusqu'à sa gorge, brûlant tout sur son passage. Il n'avait même plus la force d'hurler. Pas même celle de parler.
Il était seul. Dès les premiers rayons de la belle saison, Svea et Danmörk avaient embarqué pour retourner qui au Jutland qui à Birka préparer leurs prochaines expéditions. Son Troll était en chasse dans la forêt. S'il sentait le danger qu'il courait, il ne serait jamais à ses côtés à temps. Nóreegr s'était senti tellement en sécurité en ĺsland qu'il n'avait que trop baissé sa garde. Il ne pouvait compter sur l'aide de personne, seulement ses propres ressources.
Qui s'amenuisaient. Il se sentait dériver vers le vide de l'inconscient.
Mais il refusait d'abandonner. Ses yeux, à moitié fermés par la douleur, fixaient férocement la grande ombre vaporeuse qui s'abattait sur lui, et ses mains retenaient les griffes de perforer sa gorge. Il sentait sa magie se rassembler en lui, réagissant à sa détresse. Il ne lui manquerait que la parole. De simples mots de seiðr pour se sauver.
Juste quelques centimètres, pour libérer sa voix, et il serait libre.
- Stori bróðir ? s'éleva soudainement la petite voix endormie, et en passe de s'affoler, d'ĺsland. Une boule subite d'angoisse lui remonta le corps en éclatant en une myriade de pics acérés qui manquèrent de le faire suffoquer. Il sentit la présence sur lui se tourner vers son petit frère.
Son précieux petit frère.
Si fragile. Si petit. Si innocent. Si impuissant.
Le premier sanglot le fit trembler. Le premier cri le fit hurler.
Il venait de trouver une force qu'il ne se connaissait même pas. L'ombre du nídh était allée s'évaporer contre le mur de bois de la skàli où il l'avait repoussé une forte poussée. Nóreegr savait qu'ils n'en avaient pas fini tous les deux. Elle allait revenir à l'assaut. Mais il ne serait plus pris au dépourvu, endormi et sans défense ; c'était maintenant un magicien qui allait accueillir le nídh.
- Nó… Nór… couina ĺsland recroquevillé sur le sol, enfoui sous la fourrure qu'il avait pris avec lui en se levant, réveillé par les bruits de lutte, son petit macareux serré entre ses cheveux, tout aussi tremblant que son maître. Nóreegr se précipita vers lui, affolé, de sombres images en tête.
Et si le nídh vengeait son maître en lui dérobant ce qu'il avait de plus précieux ?
Le battement de cœur niché dans le petit corps qui se serrait contre lui en pleurant sa frayeur. Nóreegr sentit une colère monstrueuse le frapper comme la vague déchaînée de la tempête cogne contre le bois du knörr.
Sans lâcher ĺsland, il se retourna d'une vive volte-face pour recevoir le nouvel assaut du nídh qui se jetait sur eux, griffes et crocs d'épouvante déployés, ses vaporeuses ombres dans son sillage. Nóreegr leva la main, illuminée de sa magie, des mots de pouvoir traversant sa gorge endolorie, les yeux brûlant d'une haine telle le gouffre sans fin du Niflheimr.
Il aurait pu se contenter de commander au nídh de disparaître et d'exploser ainsi la vengeance de son maitre en fumée. Mais les pleurs de son petit frère qui rythmaient une déchirante symphonie à ses oreilles lui soutirèrent toute pitié. Il prit le contrôle du nídh, ignora ses contorsions, se réjouit du cri de l'humain, les lèvres relevées sur les dents du loup attiré par le sang de sa proie.
ĺsland avait arrêté de pleurer. Il sentait ses yeux rivés sur lui, son corps trembler contre sa poigne, mais ça ne l'arrêta pas.
Il referma les griffes de son propre nídh sur le cœur de l'imprudent qui avait cru pouvoir l'attaquer impunément. Un ultime cri résonna dans leurs oreilles depuis le Monde du Double, puis toutes les ombres néfastes disparurent et il ne resta que les douces couleurs d'une nuit de printemps.
- Stori bróðir… murmura ĺsland, son macareux collé contre lui, éloigné de son aîné d'un demi pas, presque effrayé. Mais la crise était passée avec le danger et la colère laissait place à la fatigue. Nóreegr se laissa tomber sur le sol près du bambin et l'attira doucement à lui, caressant ses cheveux et frottant son dos.
- Tout va bien, croassa-t-il de sa voix blessée. Je suis là. Sssss… personne ne te fera jamais du mal. Je te protégerai toujours.
Il y avait un serment dans sa voix.
Nóreegr venait de découvrir une terreur qui surpassait toutes les autres. Une frayeur qu'il ne voulait plus jamais revivre. Rien que l'idée de perdre ĺsland le replongeait dans une fureur aveugle.
