Quelques petites précisions : l'affaire du vampire de Highgate est un fait divers qui s'est réellement produit. David Farrant et Sean Manchester existent vraiment. Elsie et Jane Carpenter sont quant à elles de mon invention.

Chapitre 2.

La Somnambule

Il m'avait semblé que ce jour-là était un peu plus chaud et lumineux que les autres. Qu'il contenait un lot de promesses qui ne vinrent en réalité jamais, mais que je pensais pourtant toucher du bout des doigts, parce que j'étais de nouveau avec lui. Ce bonheur naïf… un peu coupable aussi. Je m'en étais rendue compte pendant la nuit, alors que l'empressement de le revoir et lui parler dès le lendemain m'empêchait de fermer l'oeil j'étais toujours amoureuse…

Jamais une journée de cours ne me parut plus longue que celle-ci. Les heures défilaient avec une lenteur ahurissante, et une seule minute semblait en contenir vingt, si bien que je commençai à penser que toute les horloges de la fac avaient fini par se liguer contre moi.

Lorsque 17h arriva enfin, je me précipitai sur mon vélo et en oubliai le pauvre Yasuhara qui dut courir comme un imbécile derrière moi.

Nous arrivâmes chez les Davis à 18h tapantes, et Lin vint nous ouvrir la porte. Lui non plus n'avait pas changé, et avait conservé ses traits fermés, à moitié dissimulés par ses cheveux et ce regard noir qui me mettait auparavant si mal à l'aise. Nous revoir lui fit plaisir, et il nous offrit le miracle d'un sourire aussi bref qu'une éclaircie dans le ciel londonien, avant de nous laisser entrer.

Naru travaillait, comme à ses habitudes, sur un grand bureau en bois massif, visiblement ancien, mais régulièrement entretenu où s'entassaient des liasses de papiers, de livres et de dossiers à n'en plus finir.

« Je comprends mieux maintenant pourquoi tu voulais que je vienne… »

Je n'avais rien trouvé d'autre à dire, et en se retournant, Naru gratifia ma remarque d'un regard venimeux. Je pouffai intérieurement.

L'appartement des Davis était immense, et occupait à lui-seul deux étages entiers de l'immeuble où nous nous trouvions. L'entrée principale donnait sur un salon décoré de tapis bariolés et de lourdes tentures qui semblaient tout droit sortir d'un autre temps et encadraient paresseusement les baies vitrées. La pièce était flanquée d'une petite cuisine, qui me rappela celle que Naru avait fait aménager à Shibuya, et jouxtée de plusieurs bureaux, dont celui des Davis, qui nous resta jalousement fermé. L'étage comptait quatre chambres, toutes équipées de salles de bain, en plus d'une bibliothèque. Entre les explications de Naru, beaucoup trop bavard par rapport à ses habitudes, et les élucubrations de Yasuhara, qui s'extasia devant chaque ouvrage de la bibliothèque, la visite nous prit quasiment une heure, et c'est avec un soulagement à peine dissimulé que je me laissai choir dans l'un des canapés désignés par Naru. Quelque chose clochait. Je ne savais pas quoi. Ce Naru beaucoup trop bavard, cette visite qui n'en finissait pas, le fait d'ignorer ce que nous faisions là…

« Accouche ! » M'emportai-je tandis que Naru levai vers moi un regard surpris.

On n'est pas là pour admirer tes meubles anciens et tes goûts décoratifs. Crache le morceau.

Toujours aussi bien élevée… » soupira mon ancien patron, en récupérant un dossier qui trainait sur son bureau, et que les multiples strates de papiers n'avaient pas encore enterré.

Je ne vous ai pas fait la visite par simple courtoisie, mais parce que si vous décidez de rester, et de nous aider dans cette affaire, cet appartement deviendra votre lieu de travail, et peut-être de vie.

Comment ça?!

Yasuhara et moi nous étions exclamés en même temps.

Il nous arrivera de finir tard. Des chambres d'amis seront donc à votre disposition. C'est tout.

Ah…

En réalité, les choses n'étaient pas différentes de ce dont nous avions l'habitude à Tokyo. En travail sur le terrain, nous dormions toujours sur place, donc il semblait normal de faire de l'appartement des Davis notre « base » temporaire, même si cela nous paraissait incongru.

Il y aura d'autres personnes ? » hasarda Yasuhara.

Pas pour l'instant.

Très bien », le coupai-je. « Par quoi on commence ? »


– Dans les années 1970, un homme a lancé un appel à témoin pour le moins… curieux. L'individu, de son nom, David Farrant, était amateur d'ésotérisme, et avait pour habitude de rôder dans le cimetière de Highgate une fois la nui tombée… »

– C'est quoi le cimetière de Highgate ?

Coupé alors qu'il venait à peine de commencer son histoire, Kazuya haussa un sourcil vers son ancienne assistante, et rectifia dans la seconde toutes les pensées élogieuses qu'il avait pu nourrir à son encontre depuis l'avant-veille elle était toujours aussi agaçante.

– C'est un cimetière, comme son nom l'indique, construit pendant la seconde moitié du 19e siècle pour accueillir la population de Londres en pleine augmentation. » Soupira-t-il, « Tu n'as jamais lu Dracula ? »

– Moi je connaissais », intervint Yasuhara, sous un air badin, empêchant du même coup Mai de répondre, et de suspendre plus longtemps les explications.

– Je disais donc… », reprit Kazuya en se raclant la gorge. « Ce monsieur, appelons-le David, disait, dans son appel, avoir vu une étrange silhouette grise rôder parmi les tombes et les allées du cimetière, la nuit du 24 décembre, et demandait si d'autres l'avaient vue, comme lui. Contre toute attente, son appel obtint quelques réponses, et fut accompagné de témoignages similaires. L'un de leurs auteurs, Sean Manchester, disait savoir qu'un groupe d'occultistes avait réveillé le cadavre d'un grand seigneur médiéval, revenu sous la forme d'un vampire. Il s'en suivit une chasse au monstre, qui s'avéra n'être qu'un immense carnage, et qui n'aboutit qu'à une extraordinaire somme de dommages, sans le moindre vampire en vue. »

– Ça veut dire qu'on va chasser un vampire ?! » s'exclama Mai.

– Laisse-moi terminer.

– Pardon.

– L'affaire n'était qu'une mascarade. Mais elle recèle néanmoins un fait intriguant qui, à l'époque, n'a pas été pris au sérieux, et qui va nous intéresser aujourd'hui. Quelques semaines après la lettre de David, deux jeunes filles ont eu la bonne idée de traverser le cimetière pour rentrer chez elles, et s'y seraient faites attaquées par une forme inconnue. L'une d'elles, une certaine Mary, présentaient d'étranges commotions, et fut victime par la suite de crises de somnambulisme qui l'amenaient aux pieds d'une tombe anonyme, devant laquelle on la retrouva endormie plusieurs matins de suite. À chaque fois, la jeune femme restait incapable de s'expliquer, et de dire ce qu'elle fabriquait aux pieds du caveau. Son mal s'apaisa avec le temps, et elle vit aujourd'hui aux États-Unis. Son cas semble cependant s'être reproduit sur une autre demoiselle, qui présente les mêmes symptômes et qu'on a retrouvée plusieurs fois, au petit matin, sur la même tombe. Celle-là même que Farrant et Manchesteur désignaient comme « la tombe du vampire ».


Au moment précis où Naru achevait son histoire, trois coups résonnèrent bruyamment contre le panneau de la porte d'entrée, et nous causèrent un sursaut spectaculaire à Yasuhara et moi, qui commencions à nous sentir sérieusement mal à l'aise. En voyant le regard satisfait de Naru, je compris que ce crétin avait fait durer exprès la visite pour ménager son effet et nous offrir ce grand moment de ridicule.

Content de lui, il fringua gaiement jusqu'à l'entrée, et la porte s'ouvrit sur deux silhouettes de tailles similaires, et de faibles carrures. Deux femmes prirent alors place devant nous, et nous saluèrent timidement, tandis que Lin commençait à préparer du thé. L'une d'elle était vêtue d'un tailleur noir impeccable qui laissait deviner son poste de bureaucrate, et arborait une expression rigide et austère. L'autre semblait à peine plus âgée que moi, et souffrait d'une pâleur maladive qui n'entachait en rien son éblouissante beauté. Encore aujourd'hui, après trois longues années, je me rappelle son visage trait pour trait, cette finesse sans pareille, et cette perfection qui m'avait alors fait douter, l'espace d'un instant, de sa nature humaine. L'arrondi de sa bouche, la ligne de son front et le dessin de son nez, cette lumière discrète dans ses yeux couleur de cendre, les teintes pastel qui coloraient ses joues, et ses cheveux très sombres aux reflets argentées, qui tombaient en mèches délicates sur ses épaules trop frêles. Elle avait un charme discret et parfumé auquel Naru ne semblait pas indifférent, et qui me rendit instantanément jalouse.

En l'espace d'un instant, je me suis mise à envier cette femme, qui qu'elle soit, et quoi qu'elle ait vécu, comme je n'avais jamais envié personne, et j'aurais donné n'importe quoi pour que Naru, qui la voyait visiblement pour la première fois, me regarde comme il la regardait elle.

Je m'appelle Jane Carpenter », nous dit la femme dans un anglais fluide et parfaitement intelligible, « et voici ma fille, Elsie ».

La demoiselle hocha la tête en rougissant et nous délivra un petit sourire aussi innocent que celui d'une fillette. Je remarquai alors qu'elle gardait les mains jointes, et tapait discrètement mais nerveusement du pied.

Lin nous servit du thé, et après avoir fait les présentations et échangé les formules d'usage, nous passâmes enfin aux choses sérieuses.

Ma fille a toujours eu un physique fragile », commença Jane à notre adresse, sachant que seul Naru connaissait les détails de l'affaire. « Elle n'a jamais eu de trouble très sérieux, mais depuis environ un mois, elle souffre régulièrement de crises de somnambulisme, et s'aventure parfois en dehors de la maison. Un matin, nous l'avons retrouvée épuisée et frigorifiée sur une tombe, en plein milieu du cimetière de Highgate, et cela s'est depuis renouvelé trois fois », poursuivit-elle, encouragée par les acquiescements de sa fille, qui n'osait visiblement pas prendre la parole. « Comprenez bien que nous sommes très inquiets. »

Question idiote, » enchaîna Yasuhara. « Vous avez pensé à barricader les portes ? »

Bien sûr ! Tout était fermé dès la première nuit, et les fois suivantes, nous avons veillé a garder toutes les clés hors de sa portée. Mais au matin, nous avons trouvé la fenêtre de sa chambre ouverte, alors que nous vivons au deuxième étage. Ce n'est pas si haut, mais cela fait tout de même une sacrée chute !

Je vois. Et vous avez gardé des séquelles ? » dit-il en s'adressant directement à l'intéressée, qui se contenta de secouer la tête d'un air apeuré.

Aucune », confirma la mère.

Bien. Selon vos mails, aucun médecin n'a pu expliquer son état », compléta Naru

C'est exact.

Et vous refusez de la faire interner quelques temps en hôpital psychiatrique ?

Ma fille n'est pas une bête de foire et encore moins un cobaye !

Personne n'a dit le contraire.

Il est hors de question que je la place dans un asile !

Si je puis me permettre, on parlait d'asile encore au 20e siècle, mais le terme est aujourd'hui un peu démodé… On est loin des centres d'aliénés tels qu'on pouvait les trouver au siècle dernier. Enfin… »

Soupirant bruyamment, il s'approcha d'Elsie, et se pencha lentement vers elle, en affichant l'expression et le sourire les plus doux dont il était capable. Je bouillis intérieurement.

Que pouvez-vous nous dire de tout cela ? » murmura-t-il.

Je vous ai déjà tout dit ! » intervint la mère, avant d'être interrompue par Lin qui lui fit poliment signe de se taire et de laisser faire Naru.

Je vous écoute. Personne ne vous jugera ici », poursuivit ce dernier. « Nous sommes là pour vous aider. »

Alors, pour la première fois, la demoiselle se mit à parler, de cette voix claire et cristalline que je ne devais jamais oubliée.

Je fais des rêves… » dit-elle doucement, ces grands yeux plongés dans ceux de Naru. « Je vois sans cesse un homme que je ne connais pas. Un homme très beau, habillé comme dans les temps anciens. Son visage semble très triste, et son sourire n'est jamais sincère. »

Et cet homme vous parle-t-il ?

Oui… » admit-elle sous l'air scandalisé de sa mère, qui n'était visiblement pas au courant des visions nocturnes de sa fille. « Il me dit qu'il a fait quelque chose de terrible, quelque chose qu'il ne peut réparer, et qu'il regrette amèrement. »

Il y a autre chose ?

Elle secoua la tête.

Non… c'est un rêve très bref, mais toujours très… intense, et très mélancolique.

Et la tombe sur laquelle vous vous êtes assoupie ? Vous évoque-t-elle quelque chose ?

À moi non, je n'avais jamais vu cette tombe auparavant. Mais j'ai l'impression que cet homme la connaît, et qu'il cherche à entrer en contact avec la femme qui y est enterrée…

La femme ?

Ce n'est qu'une impression… » souffla-t-elle, en essuyant lentement son front du revers de la main, l'air tout à coup épuisé.

Cessez ! Vous ne voyez donc pas que vous l'accablez ! » intervint Jane en s'asseyant aux côtés de sa fille qui commençait à haleter, les yeux mi-clos. Conscient de la situation, Naru s'éloigna lentement et fit mine de parcourir les notes que Lin lui tendait. Soudain, Elsie se figea. Son teint vira au blanc total, et ses mains se crispèrent tandis qu'elle commençait à convulser, l'oeil révulsé.

Elle fait une crise ! » s'affola la mère, relayée par Lin et Naru qui tentèrent de ramener Elsie à son état normal.

Mai ! De l'eau ! » hurla Naru.

Je m'exécutai sur le champ, et lui ramenai un verre dont il se servit pour asperger d'eau le visage de la jeune femme, sans succès. Elsie convulsa encore quelques secondes, puis finit par s'écrouler dans les bras de Lin. Ses yeux se fermèrent lentement et sa respiration s'approfondit. Elle demeura ainsi, inerte et endormie, jusqu'à ce que Naru s'avance, et aide Lin à l'asseoir.

Comment vous appelez-vous ? » demanda-t-il doucement.

Bien que toujours endormie, la jeune femme sembla réagir à son appel. Une longue inspiration souleva sa poitrine, et un filet de voix traversa doucement ses lèvres.

Je m'appelle Elsie Carpenter », dit-elle de manière faible, mais intelligible.

Savez-vous qui nous sommes ?

Il y eut un bref silence, avant qu'Elsie ne parle de nouveau.

Vous êtes Oliver Davis, un scientifique et chercheur spécialisé dans les phénomènes psychiques », souffla-t-elle, avant de tourner la tête vers Lin, puis vers Yasuhara et moi-même, les yeux toujours fermés. « Lin Koujo, technicien et… Omnyoji, Osamu Yasuhara, étudiant en commerce et linguistique, et Tanyama Mai, étudiante en lettres et médium. »

Nous restâmes perplexes et effrayés. Excepté l'identité de Naru, Elsie ne connaissait de nous que nos noms…

Elle est en état d'extra-lucidité », précisa Naru à notre adresse. « Ça peut arriver dans certains cas de somnambulisme. »

Puis il s'agenouilla face à Elsie, et poursuivit.

Que pouvez-vous nous dire de l'homme que vous voyez en rêve ? Celui dont vous nous avez parlé ? »

Il a disparu de ce monde en 1834. Il s'est suicidé. »

Est-ce lui le fameux vampire de Highgate ?

Non.

Savez-vous quelque chose au sujet de ce personnage ?

Il existe, et rôde encore. Mais ce n'est pas un vampire. Il ne fait pas partie du monde des morts.

C'est un humain ?

Oui.

Et que savez-vous de la tombe auprès de laquelle on vous a retrouvée ?

On l'a tuée…

Pour la seconde fois, Elsie se raidit, et ouvrit brusquement les yeux en poussant des hurlements.

On l'a tuée… on l'a tuée… on l'a tuée… » cria-t-elle jusqu'à sombrer dans l'inconscience, sous nos regards impuissants.

Lin tenta de maîtriser Jane qui se mit à pleurer en nous insultant de tous les noms, et en accusant Naru d'avoir « abusé de sa fille », pendant que Yasuhara appelait une ambulance. Je restai pour ma part avec Naru, qui demeura immobile au chevet de la jeune femme. Sans m'accorder la moindre attention, il prit son pouls, et l'allongea sur le sofa.

« Elle va bien » déclara-t-il enfin. « Yasuhara et toi pouvez rentrer. Rendez-vous demain à 10h au cimetière de Highgate. »


– Alors, qu'en penses-tu ?

C'était les premiers mots que Lin prononçait depuis le départ des deux femmes.

– Ce sera difficile », murmura Kazuya, perdu dans une myriade de réflexions dont il ne parvenait plus à trouver l'issue. « Très difficile… »

– Et la jeune fille ? Tu penses que c'est une possession ?

– Il faudrait l'avis d'un médium, mais si s'en est une, c'est bien la première fois que je vois ça…

– Tu devrais consulter ta messagerie.

– Ma messagerie ?

Kazuya se souvint soudain du motif qui avait amené ses parents jusqu'à Baltimore, et se leva du fauteuil qu'il n'avait pas quitté de la soirée pour s'installer à son bureau. Comme Lin le lui avait signifier, un mail des Davis figurait en tête de sa messagerie.


Mary Wolfstatt, née en 1961 à Londres, a accepté de nous rencontrer dans l'après-midi. Elle ne garde presque aucun souvenir de ses crises de somnambulisme, et se souvient seulement s'être réveillée à plusieurs reprises sur la tombe d'un inconnu. Les médecins n'ont jamais pu expliquer son cas. Les crises ont cessé peu à peu, jusqu'à disparaître complètement, trois années après s'être manifestées pour la première fois. Selon Mary, les crises ont commencé suite à une agression dans le cimetière de Highgate, à la tombée du jour. Alors qu'elle le traversait avec une amie pour rentrer chez elle, elle nous a raconté avoir été saisie au niveau du poignet avant de recevoir un coup à la nuque. Le reste lui échappe. Elle se souvient avoir eu plusieurs visions, dont celle d'une jeune femme, qui hantait souvent ses rêves. Les crises cessèrent complètement après un accident qui la plongea dans le coma pendant deux semaines, et dont elle n'a gardé aucune séquelle.


Le rapport, aussi intriguant que décevant, laissa Kazuya un moment perplexe, avant qu'il ne décide, pour une fois, et contrairement à ses habitudes, de tout éteindre et de remettre au lendemain toute réflexion ou interrogation. Le souvenir de la jeune Elsie, de sa peau d'ivoire et de ses cheveux ébènes ne voulait plus le quitter et l'accompagna jusqu'aux heures les plus tardives de la nuit, l'empêchant de fermer l'oeil. Longuement, il repensa à la délicatesse incroyable de ses traits, à la grâce avec laquelle se déployaient ses gestes et sa manière de s'exprimer, très loin de l'assurance parfois bourrue de Mai, mais aussi aux terribles convulsions qui avaient secoué ses membres si fins et aux tourments qui la hantaient. Pour la première fois, il fut pris du désir de sauver quelqu'un, de lui venir en aide, et de la délivrer de l'état terrifiant dans lequel il l'avait vue.

« Carpenter… » murmura-t-il pour lui-même, en se laissant emporté par le sommeil, persuadé d'avoir déjà entendu ce nom, sans parvenir à déterminer où et quand. La fatigue eut raison de lui, et l'engloutit avant qu'il ne trouve la réponse.