Korestia
Premier chapitre : Spring seeds
Auteur : Rain
Disclaimer : Shaman King ne m'appartient pas, pas plus que ce que vous trouverez dans ces pages de mythologie grecque. J'ai aussi été inspirée par quelques posts tumblr qui voulaient un Enlèvement de Perséphone revisité. L'exécution, cependant, est la mienne.
Note : Bon, apparemment ff coopère... ou il y a moins de fics de Nowel... donc je peux poster ce chapitre là! Bon Noël et joyeuses fêtes à tout le monde, pour de vrai cette fois!^^
Marco était aussi gentil qu'il le paraissait. De ses récoltes, il parvenait à produire des plats que Tamao n'aurait pu imaginer, ce qui lui faisait penser qu'ils sortaient droit de l'imagination du dieu des champs. Plus elle en apprenait sur la façon dont les dieux maniaient leurs pouvoirs, au gré des discussions avec le grand blond, moins elle avait l'impression de faire réellement partie de cette espèce. Non, elle ne sentait pas ses pensées tourner constamment autour d'un sujet, non, la nature ne se pliait pas à ses désirs. En face de Marco, en fait, elle se sentait assez petite et humaine. Ce qui était d'autant plus inquiétant, et même terrifiant, qu'elle n'avait aucun souvenir de son existence mortelle. Selon Marco, elle en aurait même eu plusieurs… mais à part ce sentiment d'appartenance à l'espèce, elle n'en avait rien gardé. Même la langue, elle le pressentait, était différente, et Marco le lui avait confirmé : ils s'exprimaient tous deux, sans qu'elle n'ait aucun problème pour le suivre, dans un langage propre aux dieux, qu'un humain ne comprendrait pas plus que la mélodie du vent, ou des chants des geysers.
C'était comme si quelqu'un avait volé sa maison, et effacé tous les souvenirs qu'elle aurait pu en avoir. La perte était d'autant plus complète qu'elle avait conscience de ce qui lui manquait. Avait-elle eu une mère, un père ? Elle comprenait le concept, mais il ne lui évoquait rien, pas une image, pas un nom. De quel royaume venait-elle? Elle savait qu'il existait des royaumes, et elle pouvait même citer leurs noms; mais aucun ne lui semblait familier.
Marco, d'un geste, pouvait faire apparaître des fruits de toutes sortes, mais rien ne lui paraissait exotique, ou plutôt si, tout l'était. Il semblait si confiant, si peu troublé par cette puissance… Tamao ne le comprenait pas.
« Tu sais, je suis un des plus vieux dieux existants, » tenta-t-il de la rassurer. « En fait, je suis même le premier à apparaître dans les prés après le triumvirat.
- Le triumvirat ? »
Marco sourit devant les grands yeux de Tamao. « Les trois premiers dieux à avoir pris possession de l'Olympe. On ne sait pas bien s'ils sont nés ici, ou bien s'ils sont venus ici par d'autres moyens. Leurs pouvoirs sont plus grands que tous les nôtres, et ils règnent sur les mondes. Mais ils sont assez… solitaires. Ils s'occupent des humains comme nous – d'une façon différente, bien sûr – mais ils le font de leur côté. C'est très rare de les voir. »
Tamao fronça les sourcils. « Mais… s'ils sont si rarement présents, comment sait-on qu'ils existent ? Je veux dire… qu'est-ce qu'on sait d'eux ?
- Eh bien, j'ai dit que c'était rare, mais pas impossible. J'ai parfois traité avec eux, » révéla le grand blond. La curiosité dévorante de la petite déesse semblait beaucoup lui plaire, et sans doute le flatter. « Je connais leurs noms, aussi. Ren règne sur les cieux et les tempêtes. Il partage le trône de l'Olympe avec Horokeu, dieu des océans, et Hao, maître de l'Hadès.
- L'Hadès ? » Elle ne connaissait pas le mot.
« Les mondes souterrains, où les âmes humaines vont à leur mort. Elles sont ensuite jugées et, selon ce jugement, traitées en conséquence. Hao a des juges qui l'aident à la tâche, mais c'est lui qui garde ce monde, tout aussi important que les deux autres. »
Malgré sa patience, Tamao sentit que son guide n'aimait pas beaucoup le roi souterrain. « Il… est mauvais ? »
Marco secoua la tête. « Je ne dirais pas ça. Tu as raison, cependant : je ne l'aime pas, et je suis loin de vouloir m'en cacher. C'est… ça tient à nos attributions. Je suis le dieu de la récolte, qui permet aux hommes de continuer à vivre malgré les rudesses de l'hiver. Lui est… un moissonneur aussi, à sa manière, mais là où je ramasse le blé, il ramasse les âmes.
- Vous êtes rivaux, » comprit la jeune déesse, pensive.
« Voilà. »
Il y eut un silence. Tamao n'était pas spécialement mal à l'aise : elle absorbait toutes ces informations progressivement, tout en mâchant son morceau de pain. Pourtant, son guide sembla l'interpréter comme un signe d'ennui, et se racla la gorge nerveusement.
« Je me disais que je pouvais… enfin, il y a certains dieux qui ne sont pas si vieux que ça. Je pensais justement à deux déesses qui pourraient peut-être te guider et t'aider à t'habituer à ce monde… enfin, pas que je veuille t'abandonner, mais… » Il fit une nouvelle pause, visiblement peu sûr de lui. Tamao le regarda, perplexe, et finit par comprendre qu'il attendait une réponse.
« Je… je pense que c'est une bonne idée ! Enfin, je ne veux pas les embêter…
- Ne t'inquiète pas pour ça. Elles sont très… enfin, une est très gentille, » se corrigea le dieu des récoltes. « L'autre est… enthousiaste. Ce sont des jumelles. Elles seront sûrement de très bonnes amies… »
Les choses étaient décidées. Tamao rencontra donc les dernières-nées des prés, les déesses du jour et de la nuit, l'Apollone et l'Artémise.
Elles ne se ressemblaient en rien, et Tamao crut d'abord avoir mal compris.
La première était trapue et secouée de rires. Ses cheveux bouclés rougeoyaient comme un soleil et rebondissaient à chacun de ses mouvements. Elle tendit la main à Tamao et la secoua avec enthousiasme; sa peau était étonnamment chaude, et sa joie communicative.
« Je suis Mathilda, maintenant avant-dernière née de la plaine ! Et toi ?
- T-Tamao, » répondit l'intéressée avec un sourire timide, avant de tourner son attention vers la seconde jeune fille.
Celle-ci était un peu plus grande que Mathilda, mais aussi plus menue. Ses poignets étaient si minces qu'on aurait pu les prendre pour des tiges de fleur, et la peau si diaphane qu'elle en semblait presque transparente. Seules ses joues semblaient légèrement rosées – mais c'était peut-être l'influence de ses yeux rouges qui donnait cette impression.
Elles ne surent pas immédiatement quoi dire. Puis l'inconnue sourit et lui tendit la main. « Je m'appelle Jeanne. Je suis l'aînée de Mathilda. »
Surprise, Tamao prit la main tendue et la serra doucement. « Je croyais que… Marco m'a dit qu'il n'y avait pas de liens de parenté entre les deux… »
Mathilda éclata de rire. « Il n'y en a pas ! Nous ne sommes pas « sœurs, » c'est juste une façon de parler. Marco nous a trouvées le même jour, voilà tout. »
Jeanne acquiesça, toute souriante. Sans bien savoir pourquoi, Tamao se sentit un peu jalouse. Cela devait être bien doux, d'avoir quelqu'un rien qu'à soi. Chassant cette pensée, elle leur sourit en retour.
« Je dois m'occuper des humains aujourd'hui, » expliqua le grand blond qui se tenait près d'elle. « Je compte sur vous pour bien vous occuper de Tamao. Ça veut dire ne pas l'entraîner dans des histoires impossibles, Mathilda, entendu ?
- Entendu, » chantonna l'intéressée en roulant des yeux. « On ne va pas la casser, ta poupée… »
Tamao fronça les sourcils, sans bien savoir comment elle devait le prendre. Jeanne, comme consciente de son malaise, posa une main sur le bras de sa jumelle. « Tout doux, Mattie. Il faudrait peut-être lui dire qui nous sommes, d'abord, non… ?
- Bonne idée, » approuva Marco. « Je rentrerai ce soir au plus tard. Amusez-vous ! »
Et il disparut dans un tourbillon de blé. Tamao, confuse, se demanda où il pouvait bien être passé. « Euh…
- Il est allé dans le monde des hommes, » expliqua Jeanne. « L'Olympe n'est pas… dans le même espace, si tu veux. Pour aller voir les humains, il ne sert à rien de marcher, il faut utiliser ses pouvoirs. Quand tu auras les tiens, tu pourras y aller aussi. »
Elle semblait si confiante que Tamao acquiesça. Elles en connaissaient tellement, elles devaient bien savoir comment les choses se passeraient, non… ?
« On n'a pas encore bien pu se présenter, » s'excusa la jeune femme. « Je suis Jeanne, donc. Les humains m'appellent aussi Artémis, ou l'Artémise…
- Ils adorent nous affubler de surnoms, oui, » coupa Mathilda. « Je suis l'ApolloneApollonene, me demande pas pourquoi.
- Ahem, je disais donc, je suis la déesse de la lune et de la chasse. Mathilda…
- Je suis chargée du soleil ! Ainsi que des arts et des devins.
- Des jumelles à l'opposé l'une de l'autre, » comprit Tamao.
« Tu as tout compris ! »
Tamao sourit, puis hésita. « Je… je ne sais pas du tout de quoi je serai chargée, pour le moment. »
Mathilda dut sentir sa détresse, car elle la prit contre elle avec un grand sourire. « Ne t'inquiète pas, ça viendra vite ! Chacun doit prendre son temps. Tu sais déjà ce que tu aimes faire ? »
Tamao hésita. « Pas vraiment. J'aime bien… vivre ici, et aider Marco, mais je n'ai pas vraiment ressenti de connexion profonde avec ce travail… et c'est le sien, de toute façon. Si je suis la déesse de quelque chose, c'est sûrement… quelque chose de petit. Une rivière, peut-être ? »
Mathilda secoua la tête. « Impossible. Les naïades, les nymphes, tout ça – tous ceux qui « aident » les dieux naissent à l'endroit où on a besoin d'eux. Les prés du commencement sont réservés aux dieux uniquement.
- Et puis ce n'est pas bon de te dévaloriser comme ça, » sourit Jeanne. « Tu viens d'arriver, c'est normal de ne pas encore savoir ce que tu vas être. Je suis sûre que tu seras une grande déesse. »
Tamao rosit. « S-si vous le dites… »
Mathilda s'étira. « Bon. Tu es prête ? »
Froncement de sourcils. « Prête pour quoi ? »
Le sourire de Mathilda faisait un peu peur. « Pour faire plein de bêtises. »
Tamao cligna des yeux.
Puis Mathilda éclata de rire, et elle décida de l'imiter.
« Tu aurais dû voir ta tête !
- Mattie, tu n'es pas gentille, » souffla Jeanne. L'aînée semblait bien plus posée que sa cadette, et Tamao lui envoya un regard plein de reconnaissance. Qui s'altéra lorsqu'elle remarqua que le sourire de la déesse lunaire n'était pas franchement innocent.
« Cela dit, elle n'a pas tort… »
Dans quel monde de fous était-elle tombée ?
Il s'avéra qu'il s'agissait en effet d'un monde empreint de folie, mais une folie bien douce et des plus agréables. Jeanne et Mathilda, malgré leur malice apparente, n'avaient en tête que des aventures bien inoffensives. Elles allèrent voler des framboises dans les champs de Marco, puis elles apprivoisèrent un corbeau qui menaçait les fruits à l'aide de blé trop mûr. Ensuite, Jeanne les guida dans les bois autour des prés pour observer, incognito, une sorte de grande biche avec un plumage multicolore.
Au retour de Marco, elles furent grondées pour avoir dévoré, de ce qu'il savait, du blé dur sans attendre qu'il le prépare. Puis la nuit vint, et les trois jeunes déesses dormirent côte à côte dans les herbes hautes. Il faisait doux, et il semblait que le pré lui-même se faisait moelleux pour les aider à dormir. Les herbes s'étaient même tissées en couvertures pour les recouvrir. Ce lieu était une sorte de paradis…
Un jour s'était passé, puis deux. Ils n'étaient pas toujours tous avec elle. Le cycle des jours n'était pas accordé à celui des humains, alors souvent leur absence ne durait pas. Jeanne était celle qui passait le plus de temps avec Tamao. Leurs tempéraments s'accordaient parfaitement; si Tamao ne manquait pas d'affection pour Mathilda, elle préférait les longues escapades silencieuses aux côtés de la chasseresse plutôt que la tornade de folie dans laquelle les entraînait régulièrement sa sœur.
Un jour, Jeanne apparut cependant sur la plaine avec un sourire plus mutin qu'à son habitude. Tamao, curieuse, ouvrit la bouche pour lui demander ce qu'il en était; mais la déesse de la chasse ne lui laissa pas le temps de formuler la moindre question.
« Suis-moi et pas un bruit, » fit-elle en lui faisant passer un grand manteau brun. Elle avait les yeux qui pétillaient, et un sourire adorable, alors Tamao n'émit aucune protestation.
Jeanne revêtit ensuite un manteau similaire, puis lui prit la main et la guida hors du champ fleuri. Elles s'engagèrent rapidement dans un sombre sous-bois. Le sol couvert de brindilles piquait les pieds nus de Tamao. Pourtant, elle n'osa pas se plaindre, contaminée par le sentiment d'urgence qui faisait bondir Jeanne au-dessus des branchages inconnus.
Elle ne s'était jamais promenée de ce côté. D'abord, Marco avait été plutôt clair : les forêts autour du pré n'étaient pas sûres. Certains dieux, grâce à leurs attributions, y étaient bienvenus; tant qu'elle ne connaissait pas les siennes, il valait mieux les éviter. Et puis elle n'avait pas eu envie d'y mettre les pieds précisément parce qu'il s'agissait d'une forêt sombre, et inquiétante, et pleine de ronces terribles.
Pourtant, main dans la main avec Jeanne, elle devait admettre que ce n'était pas désagréable. La fièvre de l'aventure, le vent qui jouait dans ses mèches, la sensation de braver un interdit encore confus... les fous battements de son cœur, elle le savait, ne pouvaient s'expliquer simplement par la course.
Bientôt les deux jeunes femmes étaient parvenues au bord d'une rivière plutôt bavarde. Sur un signe de Jeanne, Tamao s'allongea dans l'herbe douce. L'ombre et la distance les rendait presque invisibles depuis l'autre côté de la rivière, et bientôt Tamao comprit pourquoi Jeanne avait choisi cette tenue et cet emplacement pour ce qui était, en fait, une partie de chasse.
Sur l'autre berge surgit une première silhouette. Tamao ne l'avait pas vu venir: l'instant d'avant, il n'était pas là; le suivant, comme par magie, il avait pris place sur le sentier qui longeait la rivière. Il marchait vite, du pas décidé des guerriers irascibles. Ses cheveux sombres étaient couleur d'orage, et il semblait que l'air crépitait à son approche. Presque en face des jeunes filles, il s'arrêta et prit place sur une pierre plate, haute comme un fauteuil, ou peut-être un trône.
Tamao se sentait paralysée. Elle avait l'impression confuse d'interrompre un rituel sacré, de violer un sanctuaire. Jeanne ne semblait pourtant pas soucieuse...
Puis elle le vit. Cette fois, elle regardait directement la rivière, alors elle était sûre de ne pas se tromper. Le chuintement doux de l'eau se transforma en rugissement sauvage, et une grande vague frappa la berge près de la première silhouette. Celui-ci ne broncha pas devant le bruit formidable, pas plus que devant l'individu déposé par l'eau près de lui.
Il était clairement sorti de la rivière. Pourtant, il ne semblait pas mouillé. Il avait la chevelure impétueuse et les bras épais des rameurs de galère, mais aussi une certaine grandeur, une certaine noblesse dans sa sauvagerie. Sans adresser la parole à l'autre dieu, il vint s'asseoir sur une autre pierre plate, plus proche de l'eau, et se mit lui aussi à attendre. Une tension électrique régnait entre les deux êtres immobiles.
Tamao n'osait pas comprendre ce qu'elle voyait.
Pourtant, quand la troisième silhouette apparut, il fallut qu'elle se rende à l'évidence.
L'apparition du dernier dieu fut tout aussi improbable. La terre s'ouvrit dans un grondement animal pour le laisser passer, se tordant en une longue volée de marches veinées d'or qui semblaient mener droit au centre de la terre. Il ne se pressa pas pour arriver au niveau du sol, non, et Tamao put le découvrir lentement, du haut du crâne jusqu'à ses talons chaussés.
Il avait le port altier, comme les deux autres. Sa peau semblait étrangement hâlée pour un habitant des mondes souterrains, et il y avait une certaine malice dans son regard. D'ailleurs, dès qu'il apparut, il ouvrit la bouche, et ses paroles devaient être piquantes, car les deux autres répliquèrent avec hargne. Alors, comme victorieux, il s'approcha et prit place sur la dernière des pierres-trônes...
Tamao entendait les mots de Marco comme si le dieu des moissons s'était trouvé à côté d'elle. Il y avait multitude de dieux vivant sur le massif de l'Olympe, mais les trois premiers étaient les seuls à exercer une quelconque autorité sur les autres. Eux, qui avaient triomphé des Titans, ces monstres qui mangeaient les graines de dieux sans défenses et frappaient la planète mère de leur violence, avaient pour eux pouvoir et autorité. Ils veillaient sur les vivants et les morts et n'avaient d'amour ni pour eux-mêmes, ni pour les autres dieux. La foudre, l'océan, l'Hadès...
Il n'y avait plus de doute pour celle qui n'était, elle aussi, qu'une graine de déesse : Jeanne avait découvert le lieu où ces trois forces se rencontraient et délibéraient du sort des hommes.
Ces informations passaient et repassaient dans la tête de Tamao sans que ses yeux quittent le seigneur de l'Hadès. Hao. Malgré elle, quelque chose de douloureux s'était mis à serrer sa poitrine. Elle ne le connaissait pas, non, pas comme elle connaissait les deux déesses qui fréquentaient encore les champs de Marco. Pourtant, elle avait l'impression de l'avoir déjà rencontré... C'était pure folie, elle en avait bien conscience.
Coulant un regard curieux vers Jeanne, elle découvrit que sa compagne aussi semblait fascinée par ce qu'elle voyait. Ce ne pouvait être la première fois qu'elle venait, si ? Ou avait-elle découvert l'endroit et supposé qu'il devait servir à ces dieux ? Tamao savait que le moindre mot les trahirait. Alors, voulant tout de même communiquer l'émotion qu'elle ressentait, elle serra la main de Jeanne dans la sienne, et reçut un sourire éclatant de la part de la déesse lunaire.
Les deux filles restèrent longtemps allongées dans la mousse.
Une fois Hao assis à bonne distance des deux autres, les seigneurs de l'Olympe s'étaient mis à parler à voix basse. Le conciliabule n'était pas toujours calme : à plusieurs reprises, des poings s'étaient levés, des mots de puissance avaient été prononcés par le dieu aux cheveux océan, ou par le dieu des foudres. Le prince des mondes souterrains, lui, était resté impassible presque tout le temps, et semblait même provoquer à loisir ses influents camarades. Pourtant, cela n'avait pas dégénéré, au grand soulagement des deux espionnes.
Quand la rencontre s'acheva enfin, Tamao et Jeanne purent assister à un nouveau spectacle. Ren était le premier, semblait-il, à s'être lassé : il se leva, se détourna, et frappa du pied le sol de la clairière. Cette fois-ci, Tamao avait les yeux bien ouverts, et elle avait distinctement vu la foudre jaillir d'un ciel pourtant bleu et avaler le jeune homme. Comme délivré de ses obligations par cette disparition soudaine, Horokeu s'était levé à son tour et avait pénétré dans la rivière, disparaissant dans les rouleaux limpides.
Le maître de l'Hadès, cependant, ne disparut pas aussitôt, contraignant les deux espionnes à rester encore en place. La tension dans ses épaules semblait s'être évanouie : de raide sur son trône, il s'était relâché, et avait laissé aller sa tête sur la pierre, les yeux clos. Il semblait soudain tout épuisé. Dormait-il ? Tamao consulta encore Jeanne du regard. C'était peut-être le moment de s'esquiver… mais la chasseuse aguerrie secoua la tête. Et elle avait raison : une seconde après, l'œil rougeoyant d'Hao se rouvrait, comme s'il avait senti quelque chose. Le cœur de Tamao manqua un battement; mais il ne les vit pas.
Hao resta longtemps dans la fraîche clairière. Tamao avait froid, un peu faim, et un peu peur surtout; et pourtant, elle ne voulait pas que ce moment s'achève. Elle était fascinée par le tableau que le prince de l'Hadès semblait créer de sa seule présence. La lumière tombait, éparse, sur le front noble, parant tout le visage de teintes d'aurore. Il était tout auréolé de ce halo pâle, et si elle ne l'avait pas vu bouger elle aurait pu le prendre pour une statue de pierre. Elle pensait bien qu'il devait dormir, mais elle n'osait toujours pas bouger.
Au bout d'une petite éternité, Hao rouvrit les yeux et se releva. Il ne semblait pas plus reposé qu'auparavant, pas plus révérencieux non plus, à en juger par le regard qu'il jeta aux deux autres trônes.
Puis il frappa dans ses mains, et le sol bougea de nouveau. Une grande langue de feu l'enveloppa sans le blesser, révélant un immense tunnel veiné d'or dans lequel le dieu s'engouffra. Derrière lui le sol vint se refermer, comme s'il ne s'était rien passé.
Et puis ce fut tout.
Il fallut un long moment pour que les deux filles songent à se redresser. Finalement, agitée par l'idée de promener Tamao dans la nuit forestière, Jeanne se redressa silencieusement et lui fit signe de la suivre. Ce fut toute rêveuse que la déesse sans domaine obéit, et toute rêveuse aussi qu'elle rejoignit les prés du commencement.
En fermant les yeux, elle prit conscience qu'elle avait envie de recommencer.
