L'Éphèbe venait de regagner son habitation. Sa demeure consistait en une petite maison de bois rudimentaire, pauvrement décorée. Elle se composait de trois pièces principales : la première faisait office de séjour et de salle à manger, dans laquelle figuraient quatre chaises disposées tout autour d'une antique table ronde, tandis que les deux autres se trouvaient être des chambres. L'habitat se complétait de quelques dépendances.
Il vivait avec sa mère depuis le décès de son père survenu des années auparavant. Sa mère était une femme forte, surtout eu égard à tout ce qu'elle avait enduré durant sa vie. Orpheline, elle avait commencé à travailler dès l'âge de douze ans dans les champs, puis avait été contrainte de quitter sa famille d'adoption pour échapper à l'épidémie de peste qui se répandait alors. L'édifice de sa vie avait été une suite d'épreuves, mais dont elle était parvenue à sortir victorieuse à de nombreuses reprises, grâce à son tempérament pragmatique.
Cependant, le décès de son mari, emporté par la maladie, s'est révélée être une des plus effroyables flétrissures qu'elle eut subie. Cela se répercutait jusque dans son regard, jadis si vif et perçant. L'Éphèbe percevait très nettement de temps en temps dans les yeux de sa mère cette blessure dont il savait qu'elle ne cicatriserait jamais.
Elle prenait soin de son beau jouvenceau. Il était tout ce que la vie lui avait permis de conserver.
Tandis que le crépuscule commença à faire poindre les astres du firmament, ils se mirent à table. Comme le plus souvent, le repas s'annonçait frugal : soupe et pain. En effet, les maigres revenus de la mère ne permettaient guère davantage.
L'Éphèbe se mit à avaler par toutes petites gorgées sa soupe. Sa mère le contemplait avec curiosité. Son fils était resté muet durant une bonne partie de l'après-midi, en fait depuis qu'il était rentré de sa balade dans la forêt jouxtant le petit chemin de terre à proximité duquel se trouvait leur maison. Non pas qu'il était de nature bavarde d'ordinaire, mais il lui paraissait prisonnier de pensées inextricables. Elle prit la parole :
- Mon fils, depuis que tu es rentré, tu es resté une bonne partie de ton temps debout à la fenêtre de ta chambre à observer au loin. Peux-tu me dire ce qui te tracasse tant ?
- Mais tout va bien, Maman.
- Mon fils, tu dois savoir que toute mère possède la faculté de lire dans l'esprit de son fils comme dans un livre ouvert. Je te vois tracassé par quelque chose.
- Mais non, je t'assure, je vais bien.
Il releva la tête et croisa le regard de sa mère. Il était manifeste qu'elle n'avait pas été convaincue par son fils. Elle s'apprêta à parler, quand l'Éphèbe lui dit :
- J'ai pensé à Papa pendant que je me promenais.
Ces mots suffirent à faire s'éteindre les yeux de sa mère. Ils n'ajoutèrent rien jusqu'à la fin du repas. L'Éphèbe se sentait profondément honteux. Il venait d'exciper son père comme étant la source de son malaise, sachant que cela suffirait à faire taire sa mère. Il ne se serait d'ordinaire pas condescendu à évoquer la figure paternelle, mais les circonstances actuelles étaient des plus inhabituelles. Il avait assisté à ce qui lui semblait toujours une fantasmagorie, une création de son esprit qu'il souhaitait garder pour lui. « Mais j'ai touché la peau de Yoshiki, elle était si délicate, c'était réel ! », pensa-t-il.
Yoshiki habitait toujours les pensées de l'Éphèbe lorsqu'il alla se coucher. Alors que la maison plongeait dans l'obscurité, un fort sentiment de tristesse s'empara de lui, sentiment qui l'accompagna jusqu'à la venue de Morphée.
