Le procureur Miles Edgeworth regarda sa montre au moment où il pénétra dans l'enceinte du palais de justice. Il n'était pas encore 9h25, il avait largement le temps de rejoindre la salle d'attente prévue pour l'accusation de la cour numéro trois. Il avait donné rendez-vous à la secrétaire juridique qui devait participer au procès avec lui dans à peine 5 minutes, et il espérait qu'elle soit déjà là. Plus tôt ils pourraient s'accorder sur la ligne de conduite qu'ils devront adopter pendant le procès, mieux ça sera.

Il pénétra dans la salle, vide. Il s'installa dans l'un des fauteuils mis à disposition et ouvrit son attaché case pour en sortir le dossier de l'affaire, qu'il reprit point par point en attendant. Il patienta près d'un quart d'heure ainsi, jetant de temps à autres de petits coups d'œil impatients à sa montre, jusqu'à ce que Lisa Desyeux entre à son tour dans la pièce. Le procureur se leva et la salua. La jeune fille, timide, lui répondit d'une voix faible. Il l'invita à s'installer, puis s'assit face à elle.

« Mademoiselle Desyeux, nous allons reprendre quelques points ensemble avant le procès, si vous le voulez bien. »

Elle acquiesça sans un mot.

« Votre témoignage est crucial dans cette affaire, car vous êtes la seule à avoir vu l'accusé sur les lieux du crime au moment où celui-ci s'est passé. Il va s'agir de vous montrer sûre de vous et convaincante dans vos propos. N'hésitez pas, soyez persuadée de vos paroles, et le juge ne doutera pas de leur véracité. »

Lisa se contentait de hocher la tête à chaque nouvelle phrase du procureur, ses yeux cachés derrière ses lunettes rivés sur ses genoux. Edgeworth regarda de nouveau sa montre. Le procès allait commencer dans moins d'un quart d'heure.

« Et… Mademoiselle Dunham n'est pas là ? »

La petite voix légèrement tremblante de Lisa lui fit soudain prendre conscience qu'effectivement, l'intéressée n'était toujours pas arrivée. Il tourna son regard vers la porte, désespérément fermée.

« Normalement, elle devrait. » Répondit-il simplement.

Ils attendirent dans le silence. Edgeworth lançait régulièrement de brefs coups d'œil aux aiguilles de sa montre. Le temps passait sans qu'ils aient la moindre nouvelle de la jeune femme. Ce fut au bout de quelques minutes que la porte s'ouvrit précipitamment pour laisser apparaître une Anna Dunham visiblement paniquée.

« Je suis désolée ! » S'excusa-t-elle immédiatement, à bout de souffle. « J'ai travaillé sur le dossier jusque tard dans la nuit et ce matin mon téléphone n'avait plus de batterie du coup mon réveil n'a pas sonné. Ma voiture a refusé de démarrer alors j'ai couru pour aller prendre le train que bien sûr j'ai raté… » Elle haleta difficilement, essayant de reprendre sa respiration.

Elle semblait dans un état de stress tel que des larmes commençaient à perler aux coins de ses yeux alors qu'elle tentait de calmer sa respiration haletante. Le procureur retint un soupir.

« Le principal, c'est que vous soyez là. » Dit simplement Edgeworth sur un ton monocorde.

Il leur restait à peine dix minutes pour faire un dernier débriefing avant le début de la séance. Miles conseilla à Anna de ne pas intervenir pendant la plaidoirie, ce avec quoi elle parut tout à fait d'accord. A dix heures, ils furent appelés à entrer dans la salle d'audience numéro trois, laissant Lisa seule dans la pièce. Anna lui adressa un dernier sourire d'encouragement avant de disparaître de son champ de vision.

Ils furent guidés par un huissier jusqu'au bout du couloir, et passèrent une large porte en bois massif. La salle d'audience était une pièce vaste et magnifique, dont tous les éléments étaient en bois somptueusement sculpté. Face à la porte, on pouvait voir la barre à laquelle se tenaient l'accusé ainsi que les personnes appelées à témoigner. De part et d'autre de la pièce se trouvaient de hauts gradins surplombant les espaces réservés à l'accusation d'un côté, et à la défense de l'autre. Enfin, dominant la salle de toute sa hauteur, le mur du fond était totalement occupé par l'immense fauteuil où siégeait le juge. Impressionnée, Anna observa autour d'elle l'espace d'un instant avant de suivre Edgeworth qui se dirigeait d'un pas assuré vers sa place. Elle était déjà venue au palais de justice, mais jamais elle n'avait pu pénétrer dans une salle d'audience jusque-là. Elle s'avança aux côtés d'Edgeworth et prit place près de lui au banc de l'accusation. Elle observa les gradins se remplir progressivement de gens divers et variés venus assister au procès. Une petite moue boudeuse apparue sur son visage. Elle n'aimait pas trop le côté voyeuriste de ces séances ouvertes au public.

Un homme d'âge moyen, le front légèrement dégarni et l'air fatigué, se détacha de la foule pour se rendre dans le box en face d'eux. Edgeworth le regarda, le visage impassible. Cette personne était donc l'avocat de Nemmard, et il ne lui disait absolument rien. Il devrait donc jouer avec l'incertitude des réactions que pourrait avoir cet avocat, et qu'il ne pourrait pas prévoir à l'avance. Mais au final peu lui importait, cela ne rendait son travail que plus amusant, et sa victoire plus belle.

Une fois tout le monde installé, l'accusé fut amené par deux huissiers jusqu'à sa place, sur laquelle il s'assit lentement. Ce fut ensuite au tour du juge de faire son entrée. Il se hissa jusqu'à son siège et prit place en silence, avant de placer quelques feuilles face à lui. Sans un mot, il se saisit de son marteau et l'abaissa soudainement, le faisant résonner dans toute la pièce. Anna Dunham sursauta légèrement.

« La séance pour le procès de monsieur Jean Nemmard. »

« L'accusation est prête, votre Honneur. » Annonça Edgeworth d'une voix claire et forte.

« La défense est prête. » Fit l'homme face à eux.

« Il ne me semble pas vous connaître… » Hésita le magistrat en fixant l'avocat. « Vous êtes ? »

« Mon nom est Angelo Wyeur, avocat libéral. »

« Très bien, monsieur Ouyeur. Monsieur Edgeworth, votre introduction s'il vous plait. »

« La victime s'appelait Kad Avre, agent d'accueil dans un hôtel. Il a été tué d'une balle en pleine poitrine. L'arme du crime a été retrouvée près du lieu du meurtre. » Il présenta le revolver sous scellé sur le pupitre devant lui. « L'accusé a été vu sur les lieux au moment précis du meurtre, et nous avons également trouvé des traces de semelles correspondant aux chaussures qu'il portait le jour du meurtre. »

L'avocat de la défense resta silencieux, observant Edgeworth et Dunham du coin de l'œil.

« Hum, je vois. » Souffla le juge, l'air pensif. « Procureur, veillez appeler votre premier témoin, je vous prie.»

« Bien, Votre Honneur. Il s'agit de l'inspecteur chargé de l'enquête. »

Un huissier quitta la pièce pour revenir peu de temps après en compagnie de l'inspecteur Dick Gumshoe, qui vint se placer à la barre. Il donna son nom et sa profession comme Edgeworth le lui demanda, non sans un certain enthousiasme visible.

« Racontez nous ce que vous avez vu sur le lieu du crime, inspecteur. » Demanda calmement le juge.

« Oui, monsieur. On a reçu un appel de la part de collègues qui se trouvaient près du parc au moment du crime. Ils nous ont dit qu'un corps avait été trouvé. On a retrouvé une empreinte de chaussure près du corps, et un révolver dans une poubelle non loin du lieu du crime. La balistique a prouvé que la balle tirée sur la victime provenait bien de l'arme retrouvée. »

« Objection. »

Tous se tournèrent tous vers Angelo Wyeur, l'avocat de la défense, en affichant des mines stupéfaites.

« Votre Honneur, les chaussures que porte mon client sont un modèle populaire, que la plupart des habitants de cette ville porte sans doute également. Il n'y a aucune certitude à cent pour cent que ces marques aient bien été laissées par monsieur Nemmard. »

Anna tourna lentement son regard vers Edgeworth, soucieuse. Cependant, le procureur affichait un petit sourire satisfait.

« Si cette empreinte était la seule preuve que nous ayons retrouvée, je vous accorderais que cette objection aurait du poids. Seulement, je ne base pas mon accusation sur ce simple fait. »

« Expliquez votre pensée, monsieur Edgeworth. » L'incita le juge à continuer.

Miles Edgeworth fit un signe vers un huissier qui lui apporta un sac transparent dans lequel se trouvait une paire de chaussures boueuses. L'avocat de la défense sembla soudain se tendre.

« Ces chaussures sont celles que portait l'accusé au moment de son arrestation, soit moins de deux heures après que le meurtre n'ait eu lieu. Et comme vous vous en doutez certainement… » Il fit une brève pause pour marquer son effet, et secoua lentement la tête. « La boue qui se trouve dessus a été analysée et est en tout point semblable à celle présente dans le parc à l'endroit où le crime a été commis. »

Un vague murmure s'éleva dans l'assistance. La réponse d'Edgeworth avait eu son petit effet. Anna profita du léger brouhaha ambiant pour se pencher vers le procureur.

« Quand est-ce que vous avez eu ça ? » Lui chuchota-t-elle.

« Je suis passé au poste de police hier soir. » Répondit-il sans plus de détail.

La jeune femme, bien qu'assez peu satisfaite par cette réponse, s'en contenta et se replaça un peu plus loin. Le juge fit s'abattre son marteau trois fois pour réclamer le silence dans la salle.

« Avez-vous autre chose à dire, monsieur Oueur ? »

« Mon nom est Wyeur. Mais oui, tout à fait votre honneur. Je souhaiterais demander à l'accusation s'ils avaient la moindre preuve que mon client est bel et bien la personne qui a tiré sur ce pauvre homme. Des preuves telles que, par exemple, ses empreintes digitales sur l'arme du crime ? »

Edgeworth se crispa légèrement. Anna se mordit la lèvre. C'était leur gros point faible dans cette affaire. Il n'y avait effectivement aucune empreinte sur le revolver qui avait servi à tuer Avre.

« Et bien, procureur Edgeworth ? » S'impatienta le juge face au silence de l'accusation.

« Il est vrai que l'arme a été nettoyée avant d'être jetée. Cependant… » Le sourire satisfait qui commençait à apparaitre sur les lèvres d'Angelo Wyeur s'effaça brutalement. « Nous avons découvert que l'accusé avait récemment fait une demande de port d'arme après l'intrusion d'un cambrioleur dans son appartement il y a cinq mois, et que le revolver qu'il s'est procuré suite à l'obtention de cette autorisation n'était autre que l'arme qui a tué la victime. »

Un souffle de surprise balaya la pièce. Anna jeta un regard à la fois étonné et médusé sur le procureur. C'était comme si les preuves se matérialisaient au moment précis où ils en avaient besoin. Cet homme savait décidément bien mener ses plaidoiries, poussant la défense à ouvrir elle-même des brèches qui au final donneront plus de poids à l'accusation. Il n'y avait pas à dire, c'était un excellent procureur.

« En êtes-vous sûr ? » S'exclama le juge en se penchant légèrement en avant pour mieux voir l'arme posée devant Edgeworth.

« Certain, votre Honneur. J'ai moi-même demandé à ce que le numéro de série de ce pistolet soit vérifié, et il se trouve qu'il a été enregistré au nom de Jean Nemmard. »

La foule se faisait de plus en plus bruyante au fil des révélations. Edgeworth affichait à présent un sourire satisfait.

« Et bien, je crois que l'on peut dire que vous avez ici une preuve décisive, procureur Edgeworth. Je pense que nous pouvons nous mettre d'accord sur un verdict… »

« Objection ! » Intervint Wyeur. « Votre Honneur, l'accusation vient de préciser que mon client possédait bien cette arme… Encore faut-il prouver qu'il l'avait en sa possession le jour du meurtre. »

Edgeworth soupira. Certains avocats pouvaient avoir du mal à accepter leur défaite.

« Rien n'indique le contraire. » Répondit le procureur sur un ton confiant.

« C'est là que vous vous trompez. »

Miles se renfrogna soudain. Il n'aimait pas l'attitude de l'avocat, un peu trop sûr de lui.

« Mon client m'a fait part d'une chose très intéressante. Le jour du meurtre, au moment où il a été interpellé, il était en route pour le commissariat afin de faire une déclaration de vol… Pour son arme. »

Edgeworth paru soudainement déstabilisé. Le public s'agita, faisant s'élever un bourdonnement sonore dans toute la salle. Le procureur défiait du regard l'avocat qui affichait à présent un sourire satisfait.

« Attendez un instant… » Souffla une voix.

Miles se tourna vers Anna qui semblait être perdue en pleine réflexion.

« S'il dit avoir été arrêté en allant au commissariat, ça veut donc dire qu'il n'a pas pu déposer sa plainte. » Chuchota-t-elle.

Doucement, Edgeworth laissa apparaître un léger sourire.

« Bonne remarque. » Murmura-t-il avant de hausser le ton afin d'être entendu par toute l'assistance. « Et cette déclaration, où est-elle ? » Demanda-t-il calmement. « Sans elle, il sera impossible de confirmer que les dires de l'accusé sont bien réels. Dans un tribunal, seules les preuves comptent, et la parole d'un homme accusé de meurtre ne constitue pas une preuve tangible. Votre client aurait très bien pu inventer cette histoire de vol d'arme. »

« C'est bien vrai. » Commenta le juge avant de se tourner vers la défense. « Qu'avez-vous à répondre, monsieur Ouwyeur ? »

« Wyeur. »

« Wyeur. » Se reprit le magistrat.

« Il est aisé de condamner un homme quand son alibi a été rendu impossible à vérifier par la police elle-même. »

« C'est quand même une sacré coïncidence, non ? »

Le silence se fit alors qu'Anna plaçait une main honteuse sur ses lèvres. Tout le monde la regardait à présent, attendant la suite de sa phrase. Elle lança un regard timide vers Edgeworth, elle lui avait pourtant promis de ne pas intervenir. La phrase était sortie toute seule, et plus fort qu'elle aurait aimé. Elle croisa les yeux du procureur qui semblait plutôt surpris de son intervention.

« Continuez, mademoiselle. » L'invita alors le juge.

Edgeworth lui fit signe de s'avancer pour parler. Elle se racla la gorge, et fit un pas un avant pour se tenir au plus prêt du pupitre devant elle.

« Je veux dire…Le fait que l'accusé se fasse voler son arme et soit arrêté en allant déclarer le vol pour un meurtre justement commis par l'arme qu'on lui a dérobée...» Elle hésita une seconde. « Je sais pas, ça me paraît un peu gros. »

« Admettez en effet que le hasard fait plutôt bien les choses, monsieur Wyeur. » Ironisa Miles. « Votre client n'a vraiment pas de chance. »

L'avocat se mura dans un silence tendu, un regard sévère fixé sur Anna. La jeune femme avala difficilement sa salive avant de faire un pas en arrière. Le bruit sourd du marteau du juge se fit alors entendre.

« Je pense que nous n'obtiendront rien de plus de ce témoignage. » Annonça-t-il. « Cependant, la situation actuelle ne nous permet pas d'établir un verdict certains concernant cette affaire. »

« Votre Honneur, l'accusation souhaiterait appeler un nouveau témoin à la barre. » Fit la voix claire d'Edgeworth.

De nouveau, un bruit ambiant de discussions chuchotées s'éleva dans la salle alors qu'un huissiers quittait la pièce pour aller chercher Lisa Desyeux. La jeune fille entra lentement dans la pièce quelques instants plus tard. Elle s'installa à la barre et scruta la pièce et tous ses occupants d'un air à la fois inquiet et méfiant.

« Veuillez s'il-vous-plait décliner vos noms et profession, mademoiselle. » Annonça Edgeworth d'une voix qu'il essayait visiblement d'adoucir. Brusquer ce témoin ne leur apporterait rien de concluant.

« Je… » Commença-t-elle, hésitante, impressionnée par la foule. « Je m'appelle Lisa Desyeux. Je suis étudiante en histoire des arts. »

« Bien, mademoiselle Desyeux, voulez-vous bien nous raconter ce que vous avez vu le soir du meurtre. »

Lisa prit une lente et profonde inspiration. Ses yeux se tournèrent vers Anna qui lui offrit un léger sourire encourageant. La jeune fille répondit à son sourire et sembla se détendre légèrement. Lentement, elle prit alors la parole.

« Ce soir-là, j'étais allée dans le parc pour dessiner le coucher du soleil sur le lac pour un projet scolaire. En chemin, je suis passée près de deux hommes que j'ai entendu se disputer. J'ai continué à avancer sans y faire attention. Et c'est à ce moment que j'ai entendu un coup de feu. Je me suis retournée vers eux et j'ai vu l'un des hommes s'effondrer au sol. Et en face de lui... »

Elle tourna son regard vers l'accusé, qui la fixait intensément. Lisa soutint son regard quelques secondes, déglutit difficilement et se racla la gorge avant de reporter son attention vers le centre de la salle.

« J'ai vu l'accusé. »

Un souffle bruyant de discussions envahit la salle pendant quelques secondes, rapidement calmés par les coups de marteau du juge.

« Il est resté sur place sans bouger pendant quelques secondes, puis il est parti en courant. Je me suis approchée, et j'ai vu la victime, au sol, avec du sang partout autour de lui. » Continua-t-elle avec difficulté. « J'ai… J'ai hurlé, et ça a alerté la police. »

Un léger silence plana, à peine brisé par les quelques murmures qui parcouraient l'assemblée. Debout à la barre, Lisa semblait mal à l'aise, hors de ce monde.

« Bien. » Annonça le juge. « Monsieur Wyeur, vous pouvez commencer votre contre-interrogatoire. »

« Merci, votre Honneur. Mademoiselle Desyeux, vous dites avoir voulu dessiner le coucher de soleil sur le lac. Mais aux alentours de 19h, le soleil devait être un peu bas pour se refléter sur le lac, non ? »

Le visage de Lisa pâlit. De son côté, Anna se mordit discrètement l'intérieur de la joue. Voilà un détail auquel ils n'avaient pas pensé. Elle jeta un regard vers Edgeworth qui, lui, restait totalement impassible, attendant de voir la tournure que prendraient les choses.

« Et bien, c'est que… » commença timidement Lisa. « Le projet que je fais en ce moment consiste à représenter le lac à différents moments de la soirée. Ce jour-là, je ne cherchais pas vraiment à voir le reflet du soleil sur l'eau, parce que je l'avais déjà fait la vieille… »

« Je vois. Et quand vous avez entendu le coup de feu, vous étiez loin des deux hommes ? »

« Euh, non, pas trop. Seulement quelques mètres. »

L'avocat laissa passer un moment, comme s'il prenait le temps de réfléchir. L'attente paraissait interminable, comme si les secondes prenaient un malin plaisir à s'allonger.

« Mademoiselle, avez-vous une bonne vue ? »

La jeune femme le regarda avec stupéfaction, la bouche entrouverte, trop interloquée pour pouvoir répondre. La question sembla d'ailleurs surprendre tout le monde dans la salle, si bien qu'un faible murmure s'éleva doucement.

« Objection ! » Scanda soudain la voix d'Edgeworth. « Tout le monde ici peut voir que le témoin porte des lunettes, la question de la défense n'a pas de sens. »

« Ma question trouvera son sens si vous me laissez aller jusqu'au bout de ma pensée, monsieur le Procureur. » Lui lança Wyeur d'un air assuré.

Edgeworth fronça légèrement les sourcils. Le ton employé par cet avocat n'annonçait rien de bon pour eux, et il n'aimait pas ça.

« Mademoiselle Desyeux, avez-vous besoin d'une forte correction pour vos lunettes ? » Demanda doucement l'avocat.

« Pas... Pas vraiment non. Je suis juste un petit peu myope... » Bredouilla la jeune fille.

« Et vous avez vos lunettes actuelles depuis longtemps ? »

« Quelques... Quelques années... je ne sais plus... »

« Pouvez-vous assurer devant cette cour que la correction de vos lunettes est à ce jour toujours parfaitement adaptée à votre vue ? »

Lisa bafouilla, désorientée. Elle tourna un regard suppliant vers le box de l'accusation. Malheureusement pour elle, elle n'y trouva aucun réconfort, les deux personnes se tenant derrière ayant leur attention tout entière portée sur l'avocat de la défense.

« Objection ! Même si ses lunettes n'étaient plus exactement à la vue du témoin, cela ne l'aurait pas empêchée de reconnaître une personne à une distance d'à peine quelques mètres. » Fit remarquer Edgeworth, sur la défensive.

« Il n'empêche que le doute subsiste. » Insista l'avocat. « Ajoutons à cela le fait que le soleil était presque couché au moment du meurtre, pouvez-vous affirmer avec certitude que c'est bien mon client que vous avez vu ce soir-là dans le parc, mademoiselle Desyeux ? »

La jeune fille ne répondit rien, balançant des regards paniqués tout autour d'elle. L'ambiance dans la salle d'audience devenait tendue à mesure que la foule autour d'eux commençait à s'agiter. Un sourire victorieux apparut alors sur les lèvres de l'avocat, qui profita du chaos pour reprendre la parole.

« Votre Honneur, pouvons-nous réellement mettre un homme en prison sur la base d'un témoignage aussi bancal ? » Acheva finalement Wyeur.

Le juge joua du marteau plusieurs fois avant que le public ne finisse enfin par se calmer. Dans le box de l'accusation, Anna Dunham se retenait de ronger tous les ongles de ses mains. Le procès partait dans une direction que ne les arrangeait pas. Elle tourna ses yeux vers Edgeworth. Il se tenait droit, le visage fermé, glacial. Un frisson désagréable parcourut le dos de la jeune secrétaire juridique quand son regard se posa sur les yeux durs et froid du procureur. A cet instant précis, elle aurait donné tout ce qu'elle avait pour ne plus se tenir là, dans cette salle.

Intérieurement, Miles Edgeworth bouillonnait. Il avait appris à contrôler, modérer et cacher ses émotions, mais sentir la situation lui glisser ainsi des doigts commençait à réellement l'agacer. Il se doutait que le contre-interrogatoire de mademoiselle Desyeux risquait d'être compliqué, mais il ne s'était pas imaginé que cela soit si rapide, si facile. Comme il le craignait, la jeune fille avait perdu tous ses moyens à une vitesse folle, laissant tout le loisir à la défense de se frayer un chemin dans son témoignage pour venir y dénicher la moindre petite incohérence.

Il posa son regard sévère sur l'avocat qui semblait déjà savourer sa victoire. Il le fixa, observa chaque détail de son faciès. Il voulait le garder en mémoire, ne jamais l'oublier. Le visage de cet homme sorti de nulle part qui avait eu l'outrecuidance de se tenir face à lui ce jour-là.

« Procureur Edgeworth, avez-vous quelque chose à dire pour contrer les arguments de la défense ? » Demanda le juge une fois le silence revenu.

« … Malheureusement non, votre Honneur. » Dût-il admettre à contre cœur.

Le brouhaha ambiant s'intensifia légèrement, faisant de nouveau s'abattre le marteau du juge. Wyeur semblait jubiler.

« Votre Honneur, aux vues de l'absence de preuve irréfutable et de ce témoignage plus que bancal, la défense demande le retrait des poursuites à l'encontre de mon client. »

« Hum… » Sembla hésiter le magistrat avant de se tourner vers l'accusation. « Quel est votre avis sur la question, monsieur Edgeworth ? »

Il n'allait pas se laisser avoir aussi facilement. Cet avocat avait certes eu quelques facilités à démonter son témoin, mais il était hors de question qu'il abandonne aussi facilement.

Ce qui importait vraiment, c'était la victoire.

« Et bien… » Commença lentement le procureur, choisissant ses mots avec précaution. « Même si ce qu'avance la défense se tient, il n'empêche que les preuves en notre possession pointent toutes en direction de l'accusé. Afin d'éviter toute erreur de verdict, l'accusation demande un ajournement de la séance dans le but de mener une enquête plus poussée. »

« Je partage votre avis. » Affirma le juge. « Vous reviendrez donc demain avec je l'espère de nouveaux éléments qui lèveront le voile sur cette histoire. La séance est ajournée. »

Le bruit sourd du marteau s'abattant sur son socle résonna dans toute la salle.