Chapitre II


Faut-il se réjouir d'être le seul à savoir et pouvoir cicatriser des plaies aussi béantes ? Est-ce un privilège que d'être celui auquel on demande en offrande, sa vie, son corps et son esprit ?

Dans ce genre d'existence, le mensonge, omniprésent, est un rempart solide. Et qui peut se targuer d'en être un maître aussi brillant que moi ? Mais il en est un auprès duquel mentir est à proscrire. Celui devant lequel seule la transparence de mes pensées permet encore de résister.


Le sanctuaire – Quelques années auparavant

- Lequel, Aphrodite, dis moi lequel ?!

Allongé sur les draps de soie grise, les bras sagement repliés autour de son visage et le corps presque entièrement nu, ne portant plus qu'une chemise aussi immaculée que froissée ne tenant plus qu'à ses bras, Aphrodite le regarde, camouflant son inquiétude sous un regard mutin et séducteur.

Les draps étirés et froissés ne sont désormais plus que dans les tons gris ou brun. Saga ne supporte plus d'autres couleurs pour tout ce qui a trait à ses propriétés. Au début, rien dans son comportement ne laissait présager l'existence de certaines obsessions. Et puis le temps a passé, les domestiques ont vite compris. Puis son fanatisme des couleurs s'est étendu à lui et très vite, Saga n'a plus voulu le voir qu'en blanc ou en bleu. Pourquoi pas, après tout. Il chérit ces couleurs autant que le Pope et Saga prétendait qu'il ne subirait pas, ainsi, les contrecoups de sa folie.

Ou comment se convaincre de la pureté d'un homme que l'on condamne soi-même au déshonneur ?

Au dessus de lui, logé entre ses cuisses, les bras appuyés de chaque coté de son visage, Saga le dévisage avec angoisse.

Trois fois déjà, qu'il lui fait l'amour depuis ce soir. Trois fois, plus attentives les unes que les autres, cherchant avec un désespoir quasi détestable la meilleure formule de plaisir. Dans le sexe aussi, le comportement de Saga empire. Les dernières jouissances d'une nuit sont souvent désespérées. Le gémeau tente comme il le peut de surpasser cet Autre qui parfois profite lui aussi du corps parfait de son amant.

Ancré au plus profond de lui, Saga a cessé de bouger et plonge dans son regard des yeux chargés d'espoir quant à la réponse attendue.

Cette question, Aphrodite la craint depuis des mois déjà. Depuis ce jour où, alors qu'il allait s'endormir dans ses bras, le dos lové contre le torse puissant du gémeau, la voix de Saga l'a ramené à la réalité.

- Je sais qu'il te fait l'amour Lui aussi.

Le poisson avait ouvert grand ses yeux bleus, sans bouger et surtout sans frémir. Ne rien laisser paraître à celui qui derrière lui, faisait l'objet de sa plus grande attention depuis ce fameux jours ou la lâcheté du bélier avait libéré sa place.

Aphrodite avait gardé le silence. Après tout, la phrase de Saga n'était pas une question et n'appelait donc pas de réponse. Le Pope avait soupiré, avant de poser ses lèvres sur sa nuque et de caler son visage contre celle-ci.

- Je suis désolé, avait-il simplement murmuré.

Mais sa réponse, aujourd'hui, Saga l'attendait.

Oui, de plus en plus présent, l'Autre de Saga, s'était octroyé le droit de jouir lui aussi des mêmes bénéfices que son hôte. Depuis qu' à huit ans, devant ce miroir, Aphrodite avait croisé ce double et qu'il l'avait laissé en vie, ils avaient eux aussi passé un accord silencieux. Il avait vu en l'enfant un allié de taille, un esprit intelligent et profitable à ses desseins. Et au fil du temps, Aphrodite avait appris, très, voir trop, rapidement, à gérer cet Autre. Aussi bien politiquement, qu'intimement. Sans complexe, le dernier gardien s'adaptait dans la seconde. Mais il avait semblé intéressant à l'esprit malsain de Saga, de le laisser se souvenir de ces moments, lorsqu'à son tour, il reprenait sa place.

- Aphrodite, réponds moi, s'il te plaît... Dis moi lequel est-ce que tu préfères...

Mentir n'est pas possible. Saga le devinerait, or, ils n'ont que ça pour avancer, cet espèce de sincérité affranchie de remords et qui leur permet d'avoir un unique mais invulnérable soutien l'un envers l'autre.

Par contre, il n'est pas interdit de lui faire oublier la question.

Un sourire mutin se dessine sur les lèvres rosies du jeune chevalier encore essoufflé par ses derniers plaisirs et celui que lui promet cette hampe de chair encore logée en lui. Sa main remonte le long du torse popal, jouant parfois de ses ongles soignés pour le faire frémir. Aphrodite se redresse sur un coude, laissant glisser ses lèvres dans son cou, jusqu'à frôler les siennes. D'ordinaire, il n'en faut pas plus pour plier le Pope à ses caprices, mais au demeurant, le regard de Saga s'est voilé. Une pointe de colère se mêle au besoin douloureux de savoir.

- Réponds moi !

Oui, même avec lui, Saga fait parfois preuve d'une autorité menaçante. Aphrodite se laisse retomber sur les draps sans le quitter du regard.

- Tu me demandes avec lequel de vous deux je préfère faire l'amour ? C'est bien cela Saga ?

- Oui... Je t'en prie réponds-moi...

Une supplique chuchotée, tandis que les lèvres du gémeau explorent délicatement sa gorge offerte.

- Alors, c'est Lui.

Ses lèvres comme son corps se sont immobilisés sous l'impact de cette révélation dont il se doutait depuis plusieurs jours. Saga ferme les yeux et laisse son front retomber sur le torse de son amant en un long soupir.

Un moment de silence s'écoule avant qu'Aphrodite ne glisse une main dans ses cheveux.

Saga redresse légèrement son visage. Au fond de son esprit, il pourrait presque entendre le rire victorieux de celui qui lui vole le plaisir de son protégé.

Entre deux baisers déposés sous son menton, une nouvelle question tombe.

- Pourquoi... Pourquoi... Pourquoi...

- Lui, ne fait pas semblant. Il ne m'aime pas, mais il me désire, pour moi, ce que je suis, ce que je lui inspire. Ma beauté parvient à le faire succomber. Ma fidélité à votre cause lui est utile. Toi Saga, tu ne m'aimes pas non plus, du moins pas comme cela. Mais tu veux par tous les moyens nous en convaincre. Toi, tu as besoin de moi.

- Tu es celui qui compte le plus pour moi.

- Je n'en doute pas. Et tu connais mes engagements envers toi. Mais l'amour, c'est autre chose.

- Toi non plus, dans ce cas, tu ne m'aimes pas. Il y en a un autre.

- Oui. Mais tu restes celui que nous avons choisi de servir. Toi et moi, nous nous aimons de la même façon. A cela près, que je ne tente pas de l'oublier entre tes bras, moi.

- Arrête.

- Il faudra bien que tu l'admettes.

- En quoi veux tu que l'admettre soit bénéfique ?

- Peut-être qu'en l'admettant, tu vous donnerais une chance.

- Ça n'arrivera jamais !

- Très bien... Alors si tu reprenais ? Je m'impatiente...

- Aphrodite, tu devrais être persuadé que je t'aime.

- Je le suis. Je sais que tu m'aimes. Mais ne fais pas semblant d'être amoureux.


Les premières lueurs de l'aube recouvrent d'une douce chaleur les corps enchevêtrés des deux chevaliers. Dans un demi sommeil, Aphrodite sourit de cette apaisante caresse lumineuse le sortant avec douceur de ses rêves. Félin, le douzième gardien se redresse, sous le regard gourmand de son amant. A plat ventre, les bras croisés autour d'un oreiller, Saga est encore là et le regarde se rhabiller sans un mot.

Être observé, admiré, voir désiré, restent ses plus grands plaisirs. Aphrodite se sait désirable. Il en use et en abuse, trouvant sa propre satisfaction dans les regards licencieux qu'il provoque même chez les plus raisonnables du sanctuaire. Enfant déjà, il les menait à la baguette, chacun cherchant à satisfaire la moindre de ses envies. Aujourd'hui, les jeux sont devenus plus charnels, mais la réussite reste la même et Saga n'échappe pas à la règle.

Leur première fois ensemble n'est pas si lointaine. Aphrodite esquisse un sourire à son souvenir, tout en remontant sur ses hanches, ce pantalon si moulant que Saga s'est acharné à lui enlever la veille.

C'était une matinée, un peu comme celle-ci.

Camus avait été mandé par le Pope à une heure étrangement matinale. L'entretien avait été rapide et le onzième gardien était repassé chez Aphrodite étrangement heureux et nostalgique. Deux sentiments nettement contradictoires dont le positif semblait légèrement surpasser le négatif.

- Je peux t'offrir quelque chose à boire Camus ? Tu m'as l'air plutôt... satisfait... Tu veux partager ?

- Avec plaisir, mais je ne resterai pas longtemps. Je dois aller prévenir Milo également.

- Le prévenir de quoi ? Aphrodite relève vers lui un regard inquisiteur en remplissant élégamment une tasse de thé à la rose.

- Je vais quitter le sanctuaire pour une durée indéterminée. Je dois regagner mon site d'entraînement, afin d'y prendre en charge deux apprentis prétendant à une armure de bronze.

S'il n'avait eu cette si chère maîtrise de lui même, nul doute que la tasse aurait débordé. Au lieu de ça, le visage du poisson se para d'un sourire idéalement feint, emprunt d'une fausse joie particulièrement réussie.

- Tu dois être fier.

- Et honoré qu'il m'ait confié cette charge.

- Je comprends oui...

Le verseau était resté quelques minutes avant de reprendre sa route, en laissant un poisson au visage défait et inquiet. Comme lors de ses huit ans, mais sans la moindre chute cette fois, il s'était mis à courir pour rejoindre Saga. La même stupéfaction s'empara de son regard en entrant dans la salle popale que celle qu'il avait connue huit ans plus tôt. Mais cette fois, sans l'effroi. Saga. Oui, c'était bien Saga en face de lui, derrière son masque et non pas l'Autre. Saga avait reçu Camus, alors que Saga, par prudence s'efforçait constamment de ne recevoir personne, laissant à son Autre cette grave opportunité.

Reprenant le dessus sur ses émotions, le poissons s'était approché, lentement, redessinant ce sourire habituel sur ses lèvres. Saga avait ôté le masque, dévoilant la douceur de son regard et confirmant ses doutes.

- Saga ? Pourquoi tu as fait ça ?

- Tant que je le peux, je l'éloigne d'ici.

- Tu ne m'éloignes pas, moi.

- Toi... Toi Aphrodite, il ne te fera rien. Et puis tu le connais, ton avenir est ici, ton devoir l'est aussi.

- Et quel est son devoir à lui ? Car tu ne peux faire ça juste pour le protéger. Ça ne te ressemble pas. Il y a forcément autre chose...

- En effet, il y a autre chose. Il doit...

Un léger frémissement de sourcils. Saga s'était appuyé sur l'accoudoir du trône, avant de s'y laisser tomber. Aphrodite s'était précipité à genoux devant lui, croisant ses bras sur ses cuisses en saisissant sa main libre.

- Tu vas revenir ne t'inquiète pas...

- Aphrodite, occupe le jusqu'à ce que Camus soit loin...

Et Aphrodite l'avait occupé. Non pas physiquement, Saga ne l'entendait pas ainsi, mais Aphrodite avait poussé plus loin ses jeux de séduction jusqu'à en saisir l'influence qu'il pouvait en tirer sur cet Autre. Cet Autre et lui étaient devenus un « tout » presque aussi liés qu'il pouvait l'être à Saga. Son coté sombre donnait au poisson la satisfaction de pouvoir exprimer ses désirs inavoués et bien souvent l'opportunité de les réaliser. Ce Saga maléfique donnait à Aphrodite la possibilité d'exprimer ses plus sournois défauts sans risque d'être inquiété. Et il n'était pas seul à en profiter.

Comme il le lui avait promis, Saga avait fini par revenir. Usé, mais satisfait et rassuré de ne plus sentir au sanctuaire le cosmos du verseau. A genoux près du trône, le buste et le visage sagement installés sur ses cuisses, Aphrodite attendait, une main de Saga caressant ses cheveux, qu'il daigne lui expliquer le départ de Camus.

- Redis moi que tu ne me laisseras jamais... Je ne le veux plus.

En huit ans, de plus en plus marqué par l'emprise de l'entité, le discours de Saga avait évolué. Au départ, il avait cru pouvoir lutter. Aphrodite l'avait cru lui aussi et lui apportait sons soutien dans ce sens. Et puis, il avait fallu se rendre à l'évidence. C'est l'Autre, qui prenait le dessus, de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps. Se sentir condamné lorsqu'on incarne pendant si longtemps une puissance proche de celle d'un dieu, révèle les personnalités. Saga en mourrait. Il le savait. Comment ? Pour le moment, c'était encore vague. Mas il mourrait sûrement et ce, dès le jour où l'autre prendrait un contrôle total sur lui même.

Mais hors de question qu'il meurt seul. Hors de question également, qu' ils meurent ainsi, sans lutter jusque leurs dernières forces, lui et ceux qui l'accompagneront. Un dieu ne meurt pas seul et ceux qui le servent se doivent de l'accompagner dans ce dernier voyage. C'est une fidélité comme une autre, un besoin, de l'égoïsme plus sûrement.

Alors si dans un premier temps il avait tenté de repousser l'aide d'Aphrodite, s'il l'avait mis en garde contre sa volonté de proximité, s'il avait avoué lui même ne pas avoir le droit de lui demander ça, aujourd'hui, Saga exprimait clairement sa volonté de ne plus le laisser faire machine arrière. Il ne veut plus, qu'il parte. Aphrodite lui appartient, tout comme son destin.

- Je ne te laisserai jamais. Tu le sais. Pourquoi l'as tu écarté ?

- Il veut s'en servir, Il ne l'aura pas... Il n'en fera pas ce que nous sommes devenus. Pas lui. Au Japon, les Kido prétendent faire adouber d'armures de bronze, plusieurs orphelins qu'ils ont pris sous leur protection. L'armure du cygne est concernée. Camus accomplira une partie de son destin de cette façon, en formant son détendeur, loin d'ici, loin de moi. Il doute, il va comprendre s'il reste ici. Je refuse. Camus est trop droit, et je tiens à ce qu'il le reste. Il ne devra savoir qu'au dernier moment.

- Tu ne lui fais pas confiance ?

- Si. Mais il n'est pas temps pour lui.

- Et Milo ?

Les doigts de Saga s'étaient crispés dans ses cheveux.

- Milo restera ici. Il ne se doute de rien de toute façon.

- Ça n'est pas surprenant. Lui, n'a affaire qu'à ton Autre, alors que tu te permets de recevoir Camus lorsque tu parviens à le garder endormi.

- Milo... n'a pas le même caractère. Il a l'envie et le besoin d'agir. Camus est nettement plus réservé. Milo est un homme de terrain.

- Je ne doute pas une seconde que tu vois pour Camus un avenir enseignant pour le service d'Athéna. Je ne doute pas une seconde qu'il ait, en vertu de ses privilèges auprès de toi, la possibilité de comprendre la vérité plus rapidement que les autres. Mais ai-je tort de penser que Milo n'est pas totalement étranger à son éloignement ? Ai-je tort d'imaginer que tu vois dangereusement muer leur amitié vers quelque chose de plus charnel ? Et ça te déplaît...

- Tous deux comptent énormément pour moi.

Aphrodite sourit, laissant glisser un doigt le long de sa cuisse.

- Tu es gourmand. J'aime assez cela.

- Je ne les toucherai pas.

- Tu es épuisé, autant physiquement que moralement. Tu es frustré aussi, parce que tu aimes sans t'autoriser à l'exprimer. Je ne suis pas Camus, ni Milo, mais..

- Aphrodite, tu comptes tout autant pour moi.

- Et je ne suis pas inaccessible, moi.

Le dernier gardien avait relevé son visage, cherchant à croiser le regard surpris mais non moins frémissant du Pope. Il put y lire l'envie, mais l'effroi aussi, de son propre sentiment et de ses conséquences, si l'autre venait à se manifester en cet instant. Aphrodite sourit. Plaire et conquérir. Le plaisir de sa vie. Souplement, il escalada ses genoux, le chevauchant à même le trône en écartant sournoisement les pans de sa toge pour y glisser ses doigts agiles.

- Tu en as besoin, autant que j'en ai envie. Alors à quoi bon refuser ?

Saga n'avait pas résisté longtemps. Même si au plus profond de lui, cette nouvelle étape dans leur relation condamnait plus encore l'avenir d'Aphrodite. Il y a quelque chose de rassurant à savoir qu'un autre se couvre volontairement d'autant de culpabilité. Même si l'honneur qu'il se doit d'afficher lui dicte de ne pas davantage entraîner avec lui celui qui ne l'a jamais abandonné et toujours protégé.

Une première fois qui en promettait beaucoup d'autres.


Pour l'heure, Aphrodite se rhabille sous le regard rêveur de son amant.

- Tu vas rejoindre Masque de Mort ?

- Oui. Nous faisons le tour des arènes ce matin, pour veiller à ce qui s'y passe. Il nous faut connaître tes alliés, écouter les bruits et rumeurs. C'est nécessaire.

Une fois totalement vêtu, le poisson soupire et s'assoit près de lui sur le lit.

- Saga, es tu certain de ce que tu fais ?

- Non, mais les réponses ne tarderont plus. D'ici un an, deux tout au plus, nous saurons.

- Tu penses réellement tenir jusque là ?

- Je n'ai pas le choix. Pour Athéna. Pour... vous également et pour quelques autres aussi.

- Saga... Sois objectif... Plus le temps passe et plus...

- Plus quoi, Aphrodite ?

- Plus le temps passe et moins tu le contrôles. Tu regardes, les choses se faire plus que tu ne peux les défaire. Le jour où il te maîtrisera totalement, le projet que tu nous promets ne sera plus qu'un souvenir.

Lâchant l'oreiller, Saga se retourne dans les coussins, le drap couvrant à peine son corps, les yeux plongés dans ceux de son amant.

- Et que préconises tu dans ce cas ? Le suicide ? Je dois prendre le risque et je réussirai, crois moi. Il est trop tard pour abandonner, d'autant que vous êtes impliqués tout autant que moi. Faire cela me soulagerait, mais cela vous condamnerait. Nous avons tous une épreuve à surmonter. Celle-ci est la mienne. Crois moi, j'y arriverai.

- Tu pourrais au moins te... faciliter la vie.

- Je ne veux pas entendre ce qui va suivre.

- Tu ne te contentes plus de moi.

- Je ne peux me contenter de personne. C'est un dérivatif comme un autre.

- Tu pourrais te contenter de... lui. Sans compter qu'il t'aiderait à tenir. Tu dis un ou deux ans, c'est énorme étant donné ton état.

- Jamais.

- Jamais tu ne t'en contenterais, ou jamais tu n'y toucheras ?

Saga interrompt juste à temps sa réponse impulsive et pose sur Aphrodite un regard lourd de reproches.

- Tu ne m'auras pas si facilement.

- Trop tard, cette réponse me suffit. Jamais tu n'y toucheras mais tu sais parfaitement que de lui tu pourrais te contenter. Tu nous as impliqués, nous, alors pourquoi pas lui ? Tu...

Le poisson ne peut achever sa phrase, Saga venant de le plaquer sur le matelas de tout son poids.

- Aphrodite, s'il te plaît, ne le réveille pas... Quant à Milo... Ne lui dis rien de nos secrets...

- Tu sais parfaitement que je ne te trahirai pas. Mais Saga... Cela fait un moment que les rumeurs circulent. Tu as participé toi même, à ta façon, aux formations des porteurs de bronze en mettant Camus hors de danger pour former l'un d'entre eux et en laissant l'armure du pégase être emportée par un de leur protégés. Je ne comprends d'ailleurs pas pourquoi mais je suppose que cela fait partie des signes que tu attends. Quoiqu'il en soit, nos pairs ont besoin de soutien. Le tournoi galactique provoque bon nombre de questions. La plupart d'entre nous pensent que c'est une stupide initiative, naïve, dangereuse et déshonorante. Estimer qu'une armure d'or peut ainsi de laisser maîtriser...

- Mais j'attendais ce moment... Puisse t-il Lui aussi avoir ce genre d'opinion. Il n'en sera que plus prompt à commettre une erreur.

- Tu m'écrases...

Saga s'esclaffe. L'un de ces rares sourires, si précieux qu'Aphrodite pourrait y voir un heureux présage s'il n'était pas si objectif. Le gémeau se redresse, aussitôt imité par un poisson qui l'enlace comme ont refermerait des bras autour d'un être fragile et précieux comme l'or. Logé sur son épaule, le poisson reste contre lui.

- Quand me diras tu les tenants et aboutissants de ton plan ?

- Dès que les étoiles auront répondu à mes dernières questions... En attendant, Aphrodite, je voudrais que tu chasses tout cela de ton esprit, que tu parviennes à ne plus y penser et que tu profites. Vraiment, si tu voulais me faire plaisir, tu pourrais faire cela. Tu devrais filer. Je vous rejoindrai aux arènes...

- Vraiment ? Tu vas enfin sortir un peu ?

- C'est toi qui m'as dit que certains commencent à douter... Je ferai ce que je peux tant que je le pourrai.


Les mois ne s'écoulaient pas autrement... Saga demeurait divisé et de plus en plus impuissant face aux manifestations de cet autre... Il était presque rassurant, de ne pas le voir réapparaître durant toute une journée. Au moins ainsi, ne voyait-il pas les conséquences de plus en plus nombreuses des assassinats que le monstre commanditait. De retour, Saga constatait avec un calme feint l'étendue des dégâts. Malgré cela, il restait impassible. Parfois, une décision était prise, contrecarrant en partie les plans machiavéliques. Mais force est de constater, qu'il agissait de moins en moins.

Était-ce pour anéantir ses soupçons ? Lui laisser croire une reddition et s'octroyer du temps ? Ou bien s'évitait-il les souffrances des punitions infligées par cet Autre ?

Saga s'octroyait du temps, durant lequel lui et Aphrodite profitaient presque innocemment du calme apparent pour s'aimer, un peu, et parfois même, feindre le plus parfait bonheur.

C'était le défi qu'il s'était lancé, offrir à Saga la possibilité d'oublier, durant quelques heures. Même si son objectivité le raccrochait à la réalité. Que Saga fasse semblant d'y croire était aussi feint que le reste. Mais au moins ils s'en donnaient tous deux l'illusion.

Aurait-il voulu que le gémeau lâche les armes ? Combien de fois s'est-il posé la question, lorsque le trouvant effondré dans la salle Popale, Aphrodite n'avait que la chaleur de ses bras à lui offrir en attendant que la douleur passe et que Saga affiche à nouveau la plus parfaite neutralité.

Combien de fois ces derniers temps, avait-il essuyé des larmes plus abondantes encore que celles qu'il épongeait de ses mains d'enfant durant les premières années de calvaire ?

Combien de fois avait-il dû se mordre la lèvre à sang pour ne pas lui proposer de... Lui venir en aide ? En finir. Lui offrir le cadeau de supprimer sa vie, devenue parfaitement insupportable. Car combien d'entre eux, pourtant au dessus de l'humanité pour ce qui est du courage et de la force, auraient eu cette volonté de supporter, pendant presque treize ans, de couvrir le plus lentement possible, son âme du déshonneur le plus infâme ?

Aphrodite rêvait de lui offrir la douceur méritée d'un tapis de roses pour s'éteindre. Comme sur ce tapis popal devenu si familier, il l'aurait enserré de ses bras, en attendant qu'il s'apaise, définitivement cette fois.

Un jour, il le lui avait proposé. A demi-mot certes, mais l'aîné avait compris.


C'était un jour très chaud du mois de juillet de l'année précédente. En soirée, Saga était venu se rafraîchir auprès de lui, profitant d'un peu de ce bonheur floral qui pourtant s'étalait à leurs pieds dans une couleur proscrite depuis bien longtemps de sa vie. Allongé entre les fleurs, il contemplait avec espoir la statue d'Athéna que la proximité du dernier temple leur permettait d'apercevoir.

Aphrodite, installé au dessus de lui, l'observait, le sourire rêveur, un doigt s'amusant à parcourir la peau ambrée du grec qu'une tenue plus civile, la toge popale n'ayant pas résisté longtemps, laissait apercevoir.

- Mes roses sont-elles les seules auxquelles tu permets de porter du rouge ?

- Le rouge ne t'irait pas, de toute façon... Et puis, elles sont parfaites en rouge... Le bonheur et la mort... Tout à fait ce qui convient, non ?

Bien que parfaitement vrai, Aphrodite avait lutté pour que son sourire ne se fane pas. Associer le bonheur et la mort sur une seule et même couleur...Il avait repris, d'une voix plus hésitante.

- Saga... Si tu devais choisir ta mort, tu la leur confierais ?

- Si je devais choisir ma mort, je crois sans nul doute, que tu as de nous tous, la façon la plus agréable de l'offrir. « Offrir » oui. Auprès de toi, ce doit-être un cadeau. Tu es cette incarnation de douceur camouflant une efficacité redoutable.

- Je ne te refuserai jamais rien.

La main de Saga s'était glissée sur ses reins, remontant lentement le long de sa colonne vertébrale en se frayant un passage sous sa chemise de satin bleu.

- Je n'en ai pas le droit. Mais si ce jour devait arriver, si Athéna m'en offrait la possibilité, oui, je voudrais que ce soit toi, qui me l'offres cette mort.

Aphrodite s'était contenté d'acquiescer, mesurant la portée de cette requête discrète.

Puis à nouveau, Saga s'était détaché de la statue d'Athéna pour plonger son regard dans le sien.

- Crois tu qu'elle m'en offrira la possibilité ? Crois tu que je le mérite ?

- Tu mérites d'avoir le droit de ne pas souffrir dans ta mort, comme tu souffres dans ta vie, oui.

- Tu ne devras pas regretter.

- D'après ce que j'ai cru comprendre de l'avenir que tu nous sous-entends, nous ne serons pas séparés longtemps.

Leurs regards s'étaient unis longuement, pesant le poids de chaque mot pour en saisir le sens.


Et depuis toutes ces années, Saga résistait, s'accrochant à cette idée que son sort était l'épreuve infligée. Une épreuve plus cruelle encore que n'importe quelle autre, mais dont il était en devoir de trouver le sens pour accomplir sa mission, son service d'Athéna. Il attendait, et tenait aussi bien qu'il pouvait, une date, une fameuse nuit, durant laquelle, en montant au sommet de Star Hill, il obtiendrait ses réponses en lisant les étoiles.

Cela faisait presque treize ans maintenant et la date approchait. Cette nuit serait celle du réveil d'Athéna. La seule nuit qui lui donnerait une chance de comprendre. Et depuis toutes ces années, Saga tenait, juste pour cet espoir.

- Encore combien de temps Saga ?

- Seulement trois mois.

- Encore trois mois...

- Ne t'inquiètes pas.

- Et si durant cette fameuse nuit, Il ne te laissait aucun répit ? Tout ce que tu as enduré n'aurait servi à rien. Tout ce que nous avons fait, ne se résumerait plus à rien...

- Si tu n'as pas confiance en moi, tu dois au moins garder confiance en Athéna. Elle m'aidera.

- Il serait temps !

- Aphrodite !

Un long soupir désolé s'en était suivi.

- Alors, vivement dans trois mois.


Et ces trois mois s'étaient écoulés, sans qu'Athéna ne l'abandonne. Cette fameuse nuit, Saga était monté, au sommet de Star Hill. Il avait vu. Il avait lu. Jusqu'à l'aube, Aphrodite l'avait attendu, à l'ombre du trône, sans même fermer l'œil.

Lorsque Saga pénétra enfin dans la salle popale, le poisson se leva. A quelques centimètres de lui, le pope s'était immobilisé, prenant délicatement son visage entre ses mains, accrochant son regard sur le sien. Une invitation muette à la lecture, celle de ses yeux, pour y deviner les réponses à la question qu'Aphrodite n'osait poser.

Fatigue. Désespoir. Inquiétude. Mais surtout, un retour de courage et une lueur étrange devant laquelle Aphrodite arbora un rictus délicieusement confus.

- Aphrodite, Saga posa son front contre le sien, il capitulera. Athéna vaincra. Je dois juste... être prudent, ne pas lui donner l'occasion de s'en rendre compte, il ne faut pas qu'il puisse facilement lire en moi, tout comme tu devras être prudent, lorsqu'Il sera avec toi.

Aphrodite esquissa un sourire quelque peu éteint.

- Je me débrouille parfaitement avec lui, il ne saura rien. Mais Saga, à quel prix penses-tu le vaincre ?

- Le plus cher qu'il me faudra payer.

Aphrodite perdit presque immédiatement son sourire et le repoussa pour s'éloigner de quelques pas, les mains posées sur les hanches. Il arrive qu'une échéance soit moins douloureuse à imaginer. A cette étape, elle conserve un certain degré de doute qui permet de croire en une possible fin heureuse. Maintenant, cet espoir ne lui est plus permis.

- Depuis le temps que tu me le souhaites, ne peux tu pas te réjouir ?

- Si... Bien entendu.

Se glissant contre son dos, Saga dépose dans les mèches azur un délicat baiser, non sans en apprécier le parfum de rose.

- Ça n'est pas tout, mais j'aimerais que tu ailles te reposer. Nous en reparlerons plus tard. Nous avons besoin de sommeil.

Aphrodite se retourne gracieusement, le sourire mutin.

- Je ne peux rester avec toi ?

- Pas cette fois. Je dois... réfléchir à tout ça.

Et Aphrodite s'en était allé.

Paraître.

L'image est tout aussi importante pour lui qu'elle peut l'être pour le dernier gardien. Importante, certes, mais différente. Treize années d'attente sur le point de s'achever, et toujours cette même nécessité de leur sembler solide, de leur servir de guide. Oh bien entendu, Aphrodite lui en a essuyé des larmes. Mais c'est d'en voir vu autant couler sur son visage sans jamais parvenir à l'achever, qui l'a convaincu de sa puissance.

Paraître, encore et toujours, devant tous, gérer les imprévus, repousser leur dangereuse proximité par une autorité et une froideur sans pareilles.

C'était chose aisée, oui. Sauf devant un seul.