Assis. Calme. Dans un vieux canapé déteint.
La maison semble avoir été abandonnée et ses meubles laissés en état.
Le regard plongé dans la gamelle d'un plat surgelé rapidement réchauffé de manière non uniforme, elle ne distingue que les chaussures usées de l'homme.
Le cuir est passé.
Le pardessus repose à côté, de même que la veste bleue.
Sur ses cuisses, le Smith & Wesson façon argent.
Elle grimace en mangeant. C'est infecte. Et c'est encore gelé par endroit.
"On ne... fait pas la fine... bouche." rectifie la voix nasillarde.
Et comment donc ! c'était meilleur en taule !
"... surtout lorsqu'on a... tant d'âmes sur la... conscience."
"Patron ! le camion est là."
"Dans le sous-sol. On passe la nuit... ici."
Du bout du canon de l'arme, il avance une petite bouteille d'eau vers elle.
"Maintenant dis-moi... que va penser... l'opinion publique... si elle apprenait... que c'est une innocente qui a... fait sauter le ferry ? huh ?"
"Je n'ai pas..."
Le corps se penche en avant.
"Pardon ?"
"Vous savez que... mon casier n'est pas vierge et que je n'ai pas sciemment appuyé sur le détonateur."
"Ouiiii ! mais il faut... que les gens y croient. Demain... lorsque je vous filmerai... vous avouerez tout. Un simple effort de... volonté suffira. En attendant..." tout en se levant.
Il la mène jusqu'au sofa et la pousse : "Dormez. Je ne voudrais pas... que les gens vous découvrent... avec le teint... brouillé."
Il lui balance une couverture rongée par les mites.
Lui-même reprend place sur le canapé, jambes montées sans être déchaussé, arme sous le bras, pardessus vaguement positionné sur le corps.
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Satané parquet grinçant !
La porte est toute proche. Avancer le poignet et...
"Revenez... vous coucher." reprend une voix reconnaissable.
"Je dois... aller aux toilettes. Ou vous préférez que je me fasse dessus ?"
Il repousse le pardessus et se lève.
"Va pour... cette fois. Veillez à fermer les vannes... pour le restant de la nuit, compris ?"
Sans ménagement, il la pousse dans le couloir, armé.
Le frottement des yeux a laissé des traces noires sur ses mains et élargit les orbites sombres.
Toilettes... une horreur !
Pas de chasse d'eau, une puanteur sans nulle autre pareille !
Il aurait mieux valu se faire dessus, en effet !
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Assis au bord du canapé, il se gratte la nuque. Raide.
Les sbires s'activent à côté.
"Biiien !"
Le déjeuner ? biscottes passées de date avec café lyophylisé.
"Mangez."
Mine de dégoût.
"MANGEZ !"
De la moisissure...
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L'enfilage du pardessus a réveillé l'odeur dans la pièce.
"Longe les docks. Arrête-toi au 185. Prenez ce qu'il faut."
Directif.
"Prête pour votre... premier direct ?"
***
En fait de studio, il s'agit d'une ancienne station radio...
En tête de file, il ouvre la porte poussiéreuse lorsque soudain...
Le choc est violent. Il a frappé en pleine poitrine et sitôt projetée en arrière, les sbires se font la malle avec elle !
Face-à-face avec le Batman.
"Rends-moi l'otage."
Claquement de langue désapprobateur contre le palais pour signifier le refus de négocier.
"Rends-la moi, je te dis !!!"
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Elle tape du pied contre le pied du meuble pour se divertir.
"Hey ! t'arrêtes ça de suite !..." lui lance un homme à masque. Stressé ?
Le bruit d'un moteur. D'une porte. Des pas.
Et voici le grand patron en personne !
"C'est bon. Levez le camp."
Devant l'évier ébréché, il a retiré le lourd pardessus puis la veste. Le gilet. La chemise.
Les yeux, après avoir sillonné le sol, osent.
Par tous les ciels de l'enfer !
Le haut du corps est parsemé d'ecchymoses plus ou moins marquées.
Le regard balaie. Les jambes. Les bretelles qui pendent de chaque côté des cuisses. Le dos. Large. Solide. Stigmatisé par les coups reçus.
"Il a pigé... ce que j'avais en tête. Sans... importance. Rien ne vaut... un plan modifié à la dernière minute." monologue le clown en se frottant la nuque.
Ces coups laissés sur son corps doivent lui faire un mal de chien !
Mal ?... il a appris à déconnecter. C'est ce qui le rend extrêmement dangereux. Il ne sent plus les coups à leur juste niveau.
Il se passe vaguement quelque chose sur le corps et soigne à l'alcool brut une plaie laissée sur l'avant-bras gauche.
D'un seul et même tenant, il se retourne vivement, attrape sa chemise et la boutonne à la va-vite.
"Biiiien ! parfaiiiiit ! maintenant... le plan !"
Il déplie un immense plan sur la table et se met à y tracer des lignes au crayon, notant des heures, des durées, ajoutant des effets pour le moins explosifs.
Elle a faim et soif.
Son estomac grogne.
"Il y a... de quoi calmer votre fauve... dans le frigo là-bas." désigne-t-il du bout du stylo sans la regarder.
Elle commence à ne plus sentir la teneur de la nourriture qu'elle avale.
Assise sur le canapé, jambes en tailleur, elle observe le clown au travail. Les reflets dans ses cheveux bouclés et crasseux apportés par les phares des véhicules circulant à l'extérieur.
La chemise ouverte sur le torse aussi solide que le dos.
"Patron ! y'a un problème !" hurle une voix qui vient de franchir la porte.
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Il pose les jumelles près de lui.
"Ca m'étonnerait fort... qu'il fasse partie de l'unité... de Gordon, celui-là. Naaaan... à mon avis... c'est un privé qui veut... se faire un nom."
"On s'en occupe ?"
Le clown glisse en bas de la toiture : "On va lui jouer... un petit tour à notre façon."
Cette voiture, postée là depuis le début d'après-midi, inquiète les sbires, d'autant plus qu'il y a un individu à son bord.
On sort le camion du sous-sol par un passage dérobé.
Petit tour du pâté de maisons... et le voici engagé dans la rue.
Quand il s'agit de s'amuser, le Joker n'est jamais en reste !
Revêtu de son pardessus, il vient poser son séant sur le capot de la voiture, tournant le dos au conducteur.
"Hey toi ! tire-toi d'ici !"
Mais le Joker fait mine de ne pas entendre.
"Casse-toi !"
Oui. C'est un privé. Un amateur en plus ! un petit joueur !...
Lorsqu'il réalise qu'il vient de parler au visage peint le plus recherché de Gotham, un camion lui fonce dessus à vitesse ahurissante, emboutissant le véhicule sans laisser grande chance au conducteur.
Seulement voilà... un amusement pareil revient à changer de Q.G.
Ce qui se passe à l'instant même.
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Usine désaffectée.
Le cadre est bien moins sympathique que celui d'une maison, aussi délabrée soit-elle.
Ici aussi, même principe : les moyens du bord.
Même galère. Sans les rames cette fois.
