Ce qui nous fait trembler

Chapitre 2

La plupart du temps, lorsqu'on se réveille, avant le retour de voyage de notre conscience, on procède à une brève vérification, de pure routine : où sui-je, qui suis-je, qui c'est celui-là/celle-là, bon Dieu pourquoi est-ce que je fais un câlin au casque d'un flic, qu'est-ce qui s'est passé hier soir ?

Tout cela parce que le doute hante l'être humain. Le doute est le ressort de l'esprit, qu'on étire puis relâche au cours de la vie humaine, jusqu'à ce qu'il se forme des nœuds. Le moment du réveil est le pire : celui de la panique, au cas où l'esprit se serait envolé au cours de la nuit et qu'autre chose y ait emménagé à sa place.

Cela n'était jamais arrivé à Allen Walker. Celui-ci passait instantanément du sommeil profond à l'activité intense, ceci parce qu'il avait toujours su ce qu'il faisait.

Imaginez donc son désarroi lorsqu'il se réveilla, découvrant une jolie jeune fille chinoise penchée au-dessus de lui, un sourire quelque peu préoccupé sur le visage.

-Bonjour, dit doucement la jeune fille, comment te sens-tu ce matin ?

-Wscz.

-Pardon ?

Un roulement de tambour parcourut la pièce en écho, faisant sursauter la chinoise.

-Je…Vais aller te chercher quelque chose à manger.


Pendant ce temps, quelque part en Angleterre, les jumeaux David et Jasdero débarquaient à la résidence Kamelot. Ils arrivèrent en plein milieu du repas.

-Salut, les aristos ! chantonna Jasdero.

-On vous dérange pas au moins ! continua David.

-Non, répondit Sheryl, vous nous interrompez juste en plein milieu du repas.

Tricia se leva et se retira. La présence des jumeaux n'avait jamais amusé la femme. Elle les trouvait mal élevés au possible.

-On a croisé le nabot, hier soir, ricana Jasdero.

-Ah oui ? s'exclama Road.

-Oui, on l'a jeté dans le fleuve, hihi !

Sheryl arrêta sa fourchette à trois centimètres de sa bouche.

-Il est remonté, au moins ?

-Hein ?

-Est-ce qu'il est remonté à la surface ? répéta-t-il avec lassitude.

Les jumeaux se regardèrent.

-Tu l'as vu, toi ?

-On est parti sans se retourner, hihi ! Pour courir après Cross !

-Ben, en tout cas, on n'a pas entendu d'insultes derrière nous, conclut David.

Road les regarda, impassible, sans rien dire. Sheryl reposa ses couverts et se dirigea vers le téléphone.

-Je vais appeler le comte.


Allen salivait. Devant lui s'étalait toute une garnison de viennoiseries. La boulangère lui lança un sourire crispé.

-Je vais prendre, annonça-t-il, trois pains au chocolat, cinq croissants, cinq brioches, coupées s'il vous plait, trois, non quatre, quatre chaussons aux pommes, deux baguettes viennoises avec des pépites de chocolat, un pain au lait, un autre aux raisins. Et pour finir…Hum, une vingtaine de chouquettes.

La boulangère le regarda d'un air incertain.

-Ce sera tout, monsieur ?

-Oui.

La vieille dame alla chercher deux gros sacs dans lesquels elle commença à empiler avec soin les pâtisseries.

Une jeune fille s'approcha d'Allen.

-Tu vas manger tout ça ?

-Oui. Et encore, mon tuteur m'a dit de ne pas dépenser trop d'argent en nourriture. Oh, mais je suis bête ! Je ne t'ai rien proposé ! Tu voulais quelque chose, Lenalee ?

-Oh non ! Non merci ! Je préfère…Regarder.

Allen haussa les épaules. Les deux adolescents s'installèrent sur un banc, devant Notre Dame de Paris, et Allen put enfin s'empiffrer. Même après avoir fini les dernières miettes, il avait encore faim. Après tout, il n'avait pas eu l'occasion de dîner la veille. Tout ça à cause-Allen ferma à demi les yeux-d'une sale bande d'empotés de première, couillons extrêmes et dégénérés de naissance. Allen n'aimait pas employer des termes grossiers, car le comte n'aimait pas cela non plus, mais les enfants suivent l'exemple qu'on leur donne. Or, tout le monde chez les Noé n'était pas aussi innocent qu'il voulait bien le dire. Allen eut soudain une odeur de cigarette dans les narines. Si seulement Tyki arrêtait au moins de fumer comme un…

-Ah ! Les voilà !

-Qui ?

Allen suivit son regard. Deux hommes leur faisaient signe, ou plutôt deux adolescents, à peu près du même age que lui. L'un était rouquin, l'air sympathique, très souriant. Il faisait signe à Lenalee. L'autre était japonais, une longue queue de chev-Oh bon sang la saleté qui m'a envoyer valdinguer dans l'eau !

-Oh le…

-Attends ! Je t'en pris, écoute-moi, Allen ! Ce n'est pas ce que tu crois ! Kanda est une personne…

-Psychopathe dégénéré qui m'a re-foutu dans l'eau à coups de botte, une espèce de dingue ! Ce type n'a rien à faire en liberté, on devrait l'isoler dans un…

Le jeune homme roux sembla comprendre la situation, et se précipita vers eux en courant. L'autre n'avança pas plus vite. Au contraire, il détourna les yeux d'un air ennuyé.

-Et en plus il m'ignore ! Il ose ! Lâche moi, Lenalee, je vais régler mes comptes avec ce sal type …

-Hey, hey, hey ! s'exclama le rouquin. Saluuuuuuuuut m'sieur dame ! Comment ça va ? Bien dormi ?

-J'vais l'buter !

-T'as l'air en forme. Je suis Lavi. Un collègue de Lenalee. Et le type là-bas, c'est Yu.

-Je t'ai dit de ne pas m'appeler comme ça, murmura une voix dangereuse derrière lui.

-J'énonçais simplement ton nom en entier. Tu ne m'as pas laissé finir. Yu Kanda, donc. Et toi, c'est comment ?

Lavi passa son bras autour de l'épaule d'Allen et serra, lui frottant le crâne de son autre main.

Quand soudain…Allen se retrouva à exactement deux centimètres d'une espèce de croix. La croix de rosaire, insigne de la Congrégation de l'Ombre. Trois exorcistes.

Merde.

Qu'avait dit le comte, déjà ? Ah oui. Se cacher des exorcistes.

Il allait falloir être discret. Feindre l'innocence et l'ignorance les plus totales…ce qui voulait dire ne pas tuer la tronche d'anguille. Bon. Attention attention, transformation mode visage d'ange…Oook !

-Allen, répondit-il, un doux sourire sur le visage. Ravi de faire ta connaissance, Lavi.

Le japonais le toisa, en fronçant les sourcils.

-Pff. Pousse de soja.

Lavi sentit le jeune homme se contracter.

-C'est Allen ! T'es sourd ou quoi ?

-Une pousse de soja reste une pousse de soja.

-Bakanda !

-Dans la civilisation japonaise, commença Lavi, pousse de soja est un titre honorifi…

-Une insulte ! C'est une insulte !

-Attention, pousse de soja…Si tu m'appelles encore une fois…

PAF

Lenalee abattit son sac sur le crâne de Kanda, sèchement, sans la moindre pitié pour son camarade.

-Kanda a un sal caractère, dit-elle à Allen. Il ne faut pas y faire attention.


Le comte posa le combiné et tapota son bureau d'un air préoccupé.

-Ah, les enfants, de nos jours…

La porte s'entrouvrit sur un chat au pelage noir, qui se glissa silencieusement sur le bureau. Le maître des lieux lui caressa la tête.

-Lulubell ! Combien de fois t'ai-je dit de ne pas monter là ! Les chats n'ont pas à monter sur les meubles, voyons !

Il prit l'animal dans ses bras et l'installa sur ses genoux. Il le gratta entre les oreilles. La bête se roula en boule confortablement et se mit à ronronner. Elle appuya ses pattes sur le ventre rebondi de son maître et lui mordilla gentiment un doigt. Le comte la souleva subitement, et la regarda droit dans les yeux.

-Écoute-moi bien. J'ai une mission pour toi. Tu vas aller à Paris…


-Des choses étranges, répéta Allen. Non, pas ces derniers temps. Pourquoi ?

-Nous sommes à la recherche d'un objet assez petit, qui émet une lumière verte. Il s'est produit des évènements inhabituels, récemment, dans un des quartiers de Paris.

-Où ça ? demanda innocemment Allen.

-Autour de la rue Mouftard, répondit Lavi.

-Je n'ai pas encore eu l'occasion d'y aller, dit Allen, mais j'en ai entendu parler !

-Ah oui ?

-Oui !

Des étoiles emplirent soudain ses yeux.

-Il paraît qu'on y vend plein de bonnes choses à manger !

-C'est bien, ça ! dit Lavi.

Un sourire prit place sur son visage.

-Ca te dit qu'on aille y faire un tour ?

-Tous les deux ?

-Ben oui ! Lenalee a ramené Yu à l'hôtel, alors on pourrait faire une petite promenade en attendant qu'elle se réveille.

-Chouette ! Je suis partant.

Les deux adolescents se levèrent et le rouquin déplia une carte.

-Alors, nous sommes à Notre-Dame, marmonna Allen.

-Allen ?

-Hum ?

-Avant qu'on y aille, je veux que tu me promettes quelque chose.

Lavi prit Allen par les épaules et le regarda dans les yeux, tout à coup sérieux. Donc il pouvait être sérieux. En bon point en faveur de l'exorciste.

-Si jamais il se passe quelque chose d'anormal, quel qu'il soit, promets-moi de t'enfuir le plus vite possible, sans regarder en arrière, et de me laisser gérer la situation. D'accord ?

-Te laisser en arrière ? M'enfuir seul ?

-C'est ça.

Allen fronça les sourcils. Cette idée ne lui plaisait pas du tout. Non pas parce qu'il s'inquiétait pour l'exorciste, mais parce qu'en faisant cette promesse, il se privait lui-même de son divertissement favori, à savoir les combats entre akumas et exorcistes.

Néanmoins, le jeune Noé se sentait un peu d'affection pour Lavi. Après tout, lui-même possédait une innocence, il était semblable aux exorcistes. Il lui suffirait d'ordonner aux akumas de détruire son innocence mais de le laisser en vie.

-D'accord. Si tu insistes, déclara-t-il lentement après quelques instants. Mais je ne vois pas du tout ce qui pourrait se produire d'anormal.

Lavi lui sourit et lança un « Let's go ! » retentissant.

Intérieurement, Allen sourit.

J'ai trouvé ma porte de sortie.

FIN DU CHAPITRE 2

Ah, Allen et Kanda…. On pourrait écrire des livres entiers de philosophie sur leur relation, à ces deux là. Au début, j'ai hésité entre faire une histoire entre Allen et Tyki, deux Noé, ou Allen et Kanda, un Noé et un exorciste. Peut-être plus tard…

J'ai aussi pensé transposer les deux adolescents à notre époque, mais bon…Chaque chose en son temps !