Variation 15
Cannone alla quinta, andante

Clarice Starling ouvre une paupière engourdie.

11:29 – Su 12-22

Les chiffres scintillants du réveil diffusent leur lumière écarlate. Elle sursaute et se redresse, frottant ses yeux fatigués. Un mélange d'inquiétude et d'excitation bourdonne dans son estomac quand elle pose un regard sur l'ordinateur en veille.

Bien que rassurée par le fait que le F.B.I. ait renoncé à la mettre sous surveillance, elle repense souvent à cette époque où son courrier était passé au peigne fin. Si Hannibal Lecter se faisait repérer, elle ne se le pardonnerait pas. Mais la tentation de mesurer sa sincérité est trop forte pour qu'elle cède au principe de précaution.

Elle s'assoit face à la machine. L'écran étale sur son visage sa lueur bleuâtre. Ses yeux brillent d'excitation.

11 :37

Après plusieurs essais nom/mot de passe, elle soupire. La solution est dans la lettre. Hannibal Lecter propose peu de devinettes insolvables.

11h43

Cinq tentatives infructueuses avec des assemblages aussi incongrus les uns que les autres (de Krendler à Chesapeake, en passant par Hannah et Clarice). Elle porte ses paumes à ses yeux.

-Merde. Je ne suis pas aussi alambiquée que vous, Docteur Lecter, soupire-t-elle.

11h44

Elle essuie encore quelques « erreur – le mot de passe / pseudonyme entrés sont incorrects » puis se lève, serrant les poings de rage. Elle se saisit de la bouteille de Jack Daniels et emplit le fond d'un verre.

-S'il avait vraiment voulu me voir, il aurait été plus clair. Salaud, fulmine-t-elle en vissant le bouchon à fond.

11 :45

À peine le liquide ambré a-t-il effleuré ses lèvres qu'elle repose bruyamment le verre. « connectez-vous à un logiciel de vidéoconférence sous le nom, c'est prévisible, que vous connaissez. Le mot de passe est facilement décryptable. »

« C'est prévisible » fait partie de sa mise en page. « que vous connaissez » et « facilement décryptable » en revanche…Nom : que vous connaissez. Mot de passe : facilement décryptable. Connexion. Bienvenue.

Bingo. Un sourire fier s'étale sur ses lèvres.

-À nous deux, Docteur.

Elle ne s'attend pas à le voir, ni même à l'entendre. Il serait même plus enclin à l'écouter et lui répondre à l'écrit. Elle s'en satisfera, pourvu qu'elle puisse éclaircir ses intentions.

Les effluves d'une camomille fumante, le crépitement des braises. Sa joue contre la cuisse de sa mère. L'attente du coup de téléphone rituel du père. Le soulagement attendri à la sonnerie du téléphone. À minuit, à chaque nuit qu'il passe dehors. Jusqu'à cette alerte qui ne fut pas de lui.

Starling soupire.

11 :52

Il n'est pas en retard. Il a simplement prévu le sien. Elle oriente la caméra vers le mur.

11 :55

Soudain, la sonnerie retentit.

« Appel de 182d7c81 »

Ok. Décrochons.


Variation 16
Ouverture

Clarice Starling plisse les yeux. L'écran est noir mais l'image est instable. Son correspondant n'est juste pas dans le champ de l'objectif.

-Bonsoir, Clarice, raisonne le timbre métallique de la voix de Lecter.

-Bonsoir Docteur.

L'anxiété a laissé place à un calme étrange. Un léger rire se fait entendre.

-Je ne nie pas vouloir connaître votre environnement, mais j'avoue préférer voir votre visage à votre verre de whisky. Des soucis, Clarice ?

Elle détourne la caméra vers la fenêtre.

-Je buvais à votre santé, Docteur. Qui vous dit que nous ne sommes pas sur le point d'identifier la provenance de l'appel ?

-Je vous fait confiance, et vous ne pouvez pas trahir la confiance. Cela vous agace passablement, d'ailleurs.

Un bruissement de tissus. Il a croisé, ou décroisé les jambes.

-Allons, dites-moi, craignez-vous que je sois à votre porte dans… deux minutes ?

-Non. Non vous n'y êtes pas, Docteur. Vous variez les méthodes, c'est dans votre nature.

-Cela vous plairait-il ?

-Non.

-Non, « hors de question». Hors de question que je m'arrête, vous vous souvenez ? Refusiez-vous simplement de me supplier ce soir-là, Clarice, ou vouliez-vous que je continue ?

Elle avale une gorgée de Jack Daniels.

-Un peu des deux, je suppose.

Hannibal Lecter fait claquer sa langue et semble sourire.

-Allons, allons…Vous pouvez me le dire, je comprendrai.

-Docteur Lecter, est-ce que vous voulez me parler ce soir uniquement pour flatter votre égo ?

Elle sait qu'il pince les lèvres et plisse les yeux, elle semble le voir, là, assis à son bureau fier comme Artaban. Elle tente tant bien que mal de prendre le dessus sur la discussion.

-Bien, bien, bien…Nous sommes le 23 décembre. Joyeux anniversaire, Clarice. Les services postaux sont moins ponctuels que moi et déposeront votre cadeau chez vous aux alentours de quatorze heures, je suppose.

Un silence consenti s'installe.

-Pourquoi tenez-vous tant à cette entrevue, Docteur ? Est-ce que par hasard je vous manquerais ? provoque-t-elle.

Il rit sous cape et soupire.

-Petite maligne, retournez-vous la question d'abord. Et ne vous méprenez pas, je sais ce qui se trame en vous. Allons, trêve de badinages. Si vous mourrez d'envie de me rendre visite, faites-le à une date proche qui vous inspire.

Il fait entrer dans le champ un verre à vin. Le tire-bouchon raisonne, le liquide carmin emplit le fond du récipient. Lentement, il dépose la bouteille.

« Château la Domèque, Corbières, 1998 », s'empresse-t-elle de noter.

-Vous semblez triste et seule, tâchez de vous amuser un peu. Dites-moi dans votre politesse légendaire… quand vous jouissez, Clarice, est-ce que vous vous écriez « Docteur » ou « Hannibal » ?

Sans lui laisser le temps de s'indigner, la main droite de Lecter, ornée de sa chevalière, entre dans le champ. Un clic et la communication est coupée.


Variation 21
Cannone alla settima

Clarice Starling fulmine. L'insulte. Le maudit. Une réflexion test. L'aiguille pour faire hurler le muet simulateur. La triturer jusque dans son intimité la plus refoulée, un but qu'il n'avait jusqu'ici jamais poursuivi.

Sa sexualité. Un seul mot pour la définir : ennuyée. Elle a récolté des amants, elle les a même collectionnés au sortir de Quantico. Elle s'est crue satisfaite pendant des années jusqu'à rencontrer à nouveau la piste Lecter au moment propice : l'hésitation professionnelle, la désillusion sentimentale. Cocktail explosif et remise en question. Lasse des tentatives autosatisfaites de jeunots auxquels il en faut peu, épuisée par les vieux beaux trop sûrs de leur expérience, elle se laisse entrevoir des ébats plus exotiques. Plus passionnels. Plus raffinés mais bien plus naturels. Pendant la chasse à l'homme qui l'a conduite à Chesapeake, des craintes teintées d'érotisme ont infiltré insidieusement leur kaléidoscope de ses fantasmes. Elle l'a désiré et en réponse s'est longuement auto flagellée de ces éclairs oniriques. Elle a vu les mains de Lecter où étaient les siennes et ses soupirs accompagner la moiteur de ses draps. Son baiser l'a donc faite voler en éclat : un verre que l'on chauffe à blanc et qui vous explose au visage. Au lendemain de cette soirée, son mutisme a atteint jusqu'à ses pensées les plus intimes.

Clarice Starling nage parmi les notes qu'elle entasse chaque soir depuis plus d'une semaine. Elle a reçu de la part de Lecter un savon luxueux spécialement composé pour elle. Une fois passée l'offuscation provoquée par les derniers mots du docteur, elle n'a pas hésité un instant à le rechercher.

« Château la Domèque, Corbières », est un millésime français élaboré dans une région du sud, ma foi assez isolée. Elle a les avantages du climat méditerranéen que Lecter semble apprécier sans le fourmillement de la ville italienne et surtout sans la Questura qui ne le connaît que trop bien.

Sa décision est prise, les billets réservés. Le 20 janvier, anniversaire de Lecter, elle atterrira dans sa nouvelle terre d'exil, et il ne restera plus qu'à le trouver. Néanmoins, il va de soi qu'elle lui fait confiance pour se charger de mettre la main sur elle avant qu'elle n'ait pu dire un mot de français.