La porte de son ancien bureau était entrouverte, tout au fond dans le couloir du dernier étage. Le cœur de l'homme se serra et le fiel lui monta de nouveau à la gorge. Le petit devait être encore devant ce maudit portrait. Où d'autre aurait-il pu être ? Raoul de Chagny eut un sourire amer. Il y avait longtemps qu'il avait compris d'où provenait la fascination du gosse pour cet immense tableau.
Il jeta un regard triste vers la pièce d'à côté. La chambre qui devait être celle de Gustave. Une brise faisait virevolter les jolis chevaux blancs au-dessus du berceau vide comme si un enfant avait soufflé dessus. Gustave. Ils avaient tant espéré la venue de cet enfant, Christine et lui. Pour ensoleiller leur vie et effacer à jamais tous ces non-dits que la naissance d'Émile avait provoqués. Leur fils. Conçu de leur amour. Ils avaient passé des jours et des jours à préparer tous ensemble cette pièce et à lui donner des allures de contes de fées.
Il aurait aimé croire que Gustave était devenu un petit ange qui veillait sur eux, comme la bonne ne cessait de répéter à Émile. Mais il y avait longtemps qu'il ne croyait plus en rien. Même pas en lui-même. Il se souvenait encore du fin duvet blond sur la tête du petit cadavre, pas encore tout à fait bien formé, qu'il avait retrouvé dans les bras de Christine. Christine qui avait accouché seule d'un enfant mort-né, après cette foutue représentation, alors qu'il était en Afrique. Il secoua la tête pour chasser l'horrible souvenir. Gustave était mort et Émile avait 240 000 francs entre les mains. Il tapota sa veste d'un air déterminé et se dirigea à pas de loup vers la porte entrouverte et s'arrêta à l'entrée de la petite pièce.
L'état de l'enfant le frappa en plein fouet. Même dans la faible lumière des lampadaires de la rue, il pouvait distinguer les croûtes jaunâtres et grisâtres dans son cou et sur l'épaule que laissait paraitre la chemise de nuit trop grande pour lui. Il vit le petit se gratter machinalement la cheville de son pied poussiéreux. L'enfant était si hypnotisé par le tableau qu'il ne l'avait pas entendu monter. Ses cheveux, beaucoup trop longs pour un garçon de son âge, descendaient, en boucles crasses et sombres sur sa mâchoire. Il tenait ce foutu violon comme une petite fille aurait tenu sa poupée. L'homme recula d'un pas, abasourdi. Mais qui s'occupait de ce garçon? Depuis combien de temps ne l'avait-on pas forcé à prendre un bain ? Un instant, l'horreur le submergea. Comment en étaient-ils tous arrivés là ? Il se racla la gorge et leva la lampe à l'huile vers le garçon, pour signaler sa présence.
- Ah ! C'est là que tu te caches ! Tu n'étais pas dans ta chambre et on te cherchait partout. Mais moi, je savais qu'on te trouverait ici.
Le garçon se retourna d'un geste souple, presque félin, vers la lumière, comme une bête traquée. Les pupilles dilatées par la peur, l'enfant se recroquevilla sur lui-même en serrant l'instrument un peu plus fort. Émile avait tout entendu. Raoul se mordit la lèvre. Les médecins le lui avaient dit, plusieurs fois. Émile n'était pas sourd et encore moins un sot. La fièvre qui l'avait ravagé et qui avait scellé ses lèvres, trois ans plus tôt n'avait rien à voir avec son mutisme et n'avait pas affecté son esprit, en dépit des apparences. Non. Si le petit ne parlait pas c'est qu'il ne voulait pas parler. Quelque chose s'était passé, la nuit où Gustave était né et il s'était emmuré dans son silence. Au début, Raoul avait tout tenté pour retrouver cet enfant vivace qui l'émerveillait par ses questions, toutes plus perspicaces les unes que les autres pour un gosse de son âge. Puis, la rancœur avait pris le dessus. Et l'enfant était devenu un étranger.
Raoul de Chagny aurait tout donné pour un simple mot de la bouche de cet enfant.
Raoul s'accroupi en face de lui et tenta de lui sourire pour l'apaiser. L'effluve d'alcool de sa propre haleine le submergea et l'homme eut un moment de recul. Embarrassé, il fit un geste maladroit pour enlever les cheveux sombres qui cachait le visage de l'enfant et ne vit qu'un masque de terreur. Sa gorge se serra. Où était l'enfant qui se précipitait dans ses bras, lorsqu'il revenait d'Afrique ?
Nerveusement, il fouilla sous sa redingote en jetant un regard noir au tableau qui les surplombait. La resplendissante figure de son frère, Philippe-Georges-Marie de Chagny le narguait, encore et toujours, à travers la toile, entouré d'une armée de soldats fringants qu'il n'avait jamais dirigé de sa vie. Philippe avait toujours eu un don pour le subterfuge et le mensonge. Philippe lui avait tout enlevé. Tout. Son domaine, son rang, sa fortune, son enfance… Il avait bien failli emporter celle que Raoul avait aimé avec lui au fond du lac souterrain… Et maintenant, c'était son fils ainé, devant ce tableau, que Philippe lui volait, un peu plus à chaque jour… Bien sûr, Émile ignorait tout ça. Il y avait longtemps que cette toile aurait dû finir au fond de la Seine… comme celui qu'elle célébrait. Mais ce soir, Philippe et ses beaux soldats allaient lui rendre la monnaie de sa pièce. Il attrapa enfin le jouet de bois qu'il gardait précieusement sous son manteau et le fit tourner dans la lumière de la lampe. Raoul de Chagny fit un discours pompeux au garçon sur les exploits imaginaires de sa famille. Les dorures du petit soldat s'illuminèrent sous la lampe, comme les yeux de l'enfant et l'uniforme bleu marin, bordé de rouge emmena un peu de chaleur sur ses joues. Ses lèvres commencèrent à bouger, lentement. L'enfant allait dire quelque chose. Tout allait revenir comme avant, il le sentait. Raoul avala sa salive et sentit ses yeux s'embuer et tendrement, caressa la joue de son fils.
Mais aucun son ne sortit de la bouche d'Émile.
Décu, l'homme retira sa main et sourit amèrement. Comment avait-il pu croire qu'un simple jouet en bois ferait parler Émile ? Il baissa un instant la tête, pour cacher ses larmes. Puis redressa la tête, les yeux rougis et la gorge serrée et montra le jouet, tout en pointant le violon. Avec 240 000 francs, il pourrait enfin emmener Christine et Émile aller voir ce docteur, à Vienne, dont tout le monde parlait, dans les journaux mondains. Peut-être qu'il lui rendrait sa famille ? Peut-être qu'une petite maison, sur les côtes bretonnes, loin du tapage de cette ville crasseuse, ferait du bien à Christine ? Elle était si heureuse, là-bas, si heureuse…
- Ce soldat est à toi et je t'en achèterai cent autres, si tu veux. Mais il faut que tu me donnes ce violon, Émile.
Tout se passa trop vite. Il voulut agripper le violon avant que l'enfant ne s'échappe. L'enfant lui jeta si regard désespéré qu'il resta pétrifié, le manche de l'instrument dans la main. Mais qu'était-il en train de faire ? Voler le seul objet qu'un enfant possédait ? Quand Raoul était-il devenu aussi lâche ? Quand ? Et s'il ouvrait la main, tout simplement? Le garçon reviendrait-il s'asseoir sur ses genoux pour écouter le récit de ses voyages ? Il eut un moment d'hésitation. Mais il était trop tard. Il avait sous-estimé la force de l'enfant, en proie à la panique. Ce n'est que lorsque le craquement sinistre du bois de l'instrument se fit entendre qu'il comprit qu'il venait de perdre bien plus que 240 000 francs.
Le petit recula d'un pas, le regard rivé sur l'instrument brisé que Raoul tenait encore à la main. Tout venait de s'écrouler, tout. Le traitement de Christine à Vienne, cette maison tranquille près de la mer la chance d'avoir un autre enfant avec celle qu'il aimait... L'homme ne put retenir son propre geste. La gifle qu'il asséna à Émile lui fit un choc. Il vit le petit cracher une dent de lait et le sang apparaître, à la commissure de ses lèvres.
Complètement horrifié, il fit un geste vers l'enfant pour vérifier la blessure mais s'arrêta net devant la haine muette qui écumait des yeux noirs du garçon. Raoul baissa les yeux pris de vertige. Il aurait voulu promettre à l'enfant de lui acheter un autre instrument. Mais il savait qu'il ne le pourrait pas. Il se revoyait, lui-même devant son grand frère complètement hilare de sa colère impuissante. Il secoua la tête. Il n'était pas Philippe. Non! Il n'était pas devenu Philippe!
- Je… Ce n'est pas grave… ce n'est qu'un foutu violon. Ce n'est pas important. Je… je suis là maintenant, d'accord? Je suis là. Je ne vous abandonnerai plus. C'est fini, l'Afrique. Il… il faut que tu me parles, d'accord? Tu es capable de parler, je le sais. Il faut… Il faut que tu me dises ce qui vous est arrivé. Bon dieu, qu'est-ce qui est arrivé,ce soir-là, Émile?
Il avala sa salive. Il sentit la chaleur des larmes couler sur ses joues. Mortifié de honte, il se passa les mains sur le ouvrit la bouche et les mots coulèrent dans sa gorge comme des débris de verre.
- Émile, je…
Lorsqu'il releva ses yeux embués, il ne restait plus que lui, le portrait de son frère et le silence.
Ce ne fut qu'au lever du soleil qu'il osa s'aventurer dans la chambre du petit Gustave. La lumière laiteuse de jour illuminait timidement Paris, au travers des vitres poussiéreuses. L'aube avait beau ressembler à celles qu'il avaient vu, au courant de ces années d'ivrognerie… celle-ci lui parut différente. Les jouets et les peluches, attroupés autour du petit berceau blanc semblaient reprendre vie, autour de lui, dans un décor brumeux et féérique digne des plus grands Opéras. Il écouta doucement le silence de la pièce autour de lui et la respiration de l'enfant qui y dormait. Émile. Émile qui rêvait paisiblement, au pied du berceau de son petit frère qui le protégeait contre les cauchemars. Raoul s'avança délicatement et posa une couverture sur les épaules frêles du garçon, en prenant garde de ne pas le réveiller et s'assit doucement à côté de lui, pour le regarder dormir. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait pas vu Émile dormir ainsi. Il fouilla dans la poche usée de son pantalon et en sortit une pièce de un franc, une des dernières qui lui restait et l'examina un moment. Il s'attarda sur les traits de l'enfant. Ses hautes pommettes typiquement scandinaves, ses yeux légèrement bridés et son petit nez retroussé. L'enfant bougea dans son sommeil et se rapprocha de sa chaleur, le pouce entre les lèvres. Raoul sourit. Comme il ressemblait déjà à sa mère ! Il caressa doucement les longues boucles auburn sombres du garçon, qui ne provenait ni de Christine et encore moins de lui, qui était blond. Il y avait longtemps qu'il savait qu'Émile n'était, à proprement parler, pas son fils. Il le savait. Il sourit doucement et mit la pièce de monnaie sous l'oreiller de fortune que l'enfant s'était trouvé. Peut-être cela porterait-il chance à tous les deux? Il se promit alors de descendre les jouets de cette chambre dans celle d'Émile. Peut-être se sentirait-il enfin en sécurité ? Il se jura que lorsque le garçon serait prêt à raconter son histoire, quelle qu'elle soit, il serait là pour l'écouter ou pour la lire.
Après tout, Émile était le seul fils qu'il lui restait.
