Chapitre 2

L'avion atterrit à l'aéroport de Richmond. Les trois voyageurs prirent une voiture pour rejoindre le quartier tranquille situé à environ une quarantaine de minutes des pistes.

Carrie à l'arrière du véhicule, suivait des yeux les bâtiments ou les passants, ne cherchant pas à lire les devantures des magasins, ne s'intéressant pas réellement à cette ville. Elle n'avait pas ouvert la bouche pendant le vol et continuait à rester muette, n'ayant pas vraiment « étudié » aux yeux des agents sa nouvelle identité, hormis son futur nom.

Non, se reprit-elle pas son futur nom, son nom tout simplement, elle était Clarke Griffin depuis leur arrivée point final, il fallait qu'elle s'adapte et l'accepte.

Kane lui jetait parfois un coup d'œil à travers le rétroviseur. Il était inquiet pour elle, il l'appréciait, c'était une battante, une femme qui s'était retrouvée au mauvais endroit au mauvais moment, et qui voyait sa vie détruite à cause de cela. Malgré les recherches, personne n'avait trouvé d'où venait la fuite, comment Roan avait entendu parler d'un témoin si vite. Il s'en voulait de n'avoir pas empêché la mort de Finn, même s'il savait que ce n'était pas sa faute.

Il aurait aimé rester pour accompagner Carrie dans le premier mois de sa nouvelle existence, mais dorénavant ce serait aux Marshals de la ville de prendre le relais avec une protection discrète. Indra et lui rentreraient à Chicago, et n'auraient plus jamais de contact avec « Clarke Griffin ». Ils avaient pour ordre d'oublier où elle se trouvait et s'y plieraient. Ce n'était pas la première fois qu'ils accompagnaient un témoin jusqu'à la porte de son nouveau destin, et ce ne serait pas la dernière.

Ils garèrent la voiture devant la maison qui serait dorénavant la sienne, Carrie ne la regarda même pas. La nuit était tombée, et même s'il était encore tôt, elle voulait dormir, souhaitait oublier tout ça, se réveiller le lendemain pour s'apercevoir que toute cette histoire n'était qu'un terrible cauchemar, que Finn bien vivant, l'attendait dans la cuisine, et préparait le café en faisant brûler les toasts.

Carrie n'en revenait toujours pas d'espérer ce genre de choses plus de trois semaines après le drame. Elle s'en voulut de son état, puis se reprit, elle était en deuil, celui-ci n'avait pas à avoir de date buttoir. Elle avait perdu un être cher, l'homme de sa vie. Il lui manquerait jusqu'à sa mort, et personne n'avait le droit de lui dire le temps qu'elle mettrait à reprendre goût à la vie sans lui.

Carrie eut un sourire amer, qui pourrait donc lui faire ce genre de remarque aujourd'hui ? Les amis de « Clarke Griffin » ? Elle secoua la tête pour se concentrer sur l'endroit où elle se trouvait et sur la présence des agents à ses côtés.

Ils pénétrèrent dans la petite entrée et marchèrent jusqu'au salon assez sobre. Elle distingua un canapé en tissus clair qui faisait face à une immense télévision sur la droite, alors que trônait une grande table sur la gauche.

Kane lui fit faire le tour du propriétaire, après qu'Indra eût vérifié que le lieu était vide et ne risquait rien. Carrie l'écouta d'une oreille distraite en observant le mobilier. La petite maison à un étage comptait deux chambres, une cuisine tout équipée qui aurait fait pâlir d'envie plus d'une personne, une salle de bain mignonne, des toilettes et le salon qu'ils avaient aperçu à leur arrivé et dans lequel ils s'installèrent pour faire le point.

Carrie assise sur une chaise, grattait distraitement le bois de la grande table. Elle entendait Indra dans la cuisine ouvrir les placards à la recherche de tasses pour un café. Marcus installé à sa gauche, relisait le dossier qu'il lui avait fait passer dans l'avion.

La jeune femme sentait la dureté du bois sous ses ongles, se concentrant sur cette sensation désagréable, ce frottement qui lui rappelait bizarrement le bruit aigu d'un couvert crissant dans une assiette, une impression déplaisante et angoissante. Elle stoppa son geste, son côté médecin l'avertissant assez durement qu'elle devait arrêter ça immédiatement. Il fallait qu'elle cesse d'essayer d'échapper à sa douleur, ce n'était pas bon. Refouler les choses de plus en plus ne l'aiderait pas. Pleurer dans la salle de bain de l'hôtel le matin même lui avait fait du bien. Elle le savait, et ne pas montrer de faiblesse ne marcherait plus dorénavant. Elle était seule, personne pour la « juger », la traiter de « mauviette », pour la rabaisser devant son chagrin.

– Tenez, buvez, ordonna Indra d'un ton plus sec qu'elle ne l'aurait voulu, en posant la tasse sur la table à côté d'elle, et la cafetière un peu plus loin sur un dessous de plat.

Carrie leva la tête vers elle et la remercia doucement. La jeune femme avait fini par vraiment estimer cet agent. Son caractère bougon et froid au premier abord, n'avait pour but que de vous tenir à distance, de vous leurrer, de vous empêcher de voir à quel point elle pouvait être à fleur de peau. Au fond, un peu comme elle-même diagnostiqua la médecin. Carrie l'avait percée à jour et elle la regretterait, elle n'oublierait jamais qu'Indra lui avait sauvée la vie. Ses yeux se fixèrent un instant sur Marcus Kane qui soufflait sur le liquide pour le refroidir, inconscient du regard de la jeune femme sur lui. Cet homme aussi lui manquerait, se dit-elle, détournant rapidement les yeux quand il leva les siens vers elle.

– Mademoiselle « Griffin », je sais que pour le moment vous préfèreriez certainement faire autre chose, mais comme vous le savez nous devons repartir, commença-t-il une moue d'excuse sur son visage doux.

Il referma le dossier et le fit glisser sur la table à sa coéquipière en face de lui.

– Pas de ça entre nous, agent Kane, je vous en prie, appelez-moi « Clarke », répondit Carrie d'un air las.

Elle perçut le léger sourire sur les traits de l'agent Linden et l'étonnement sur ceux de Kane, qui se racla la gorge pour se ressaisir. Indra lui avait expliqué que Carrie Johnson avait un humour pince sans rire, un humour qu'il avait du mal à discerner ne sachant jamais si elle était sérieuse. Il sourit intérieurement en comprenant qu'elle venait de plaisanter. Il s'en émut, certain tout à coup, que la femme à côté de lui survivrait à la tragédie des dernières semaines.

– Oui… Euh, justement « Clarke », vous n'avez pas semblé si intéressée que ça pas votre nouvelle identité dans l'avion…

– Vous avez parcouru le dossier en diagonale et l'avait laissé sur un siège, renchérit Indra.

– ….

– Carrie, ce qui vous est arrivé est terrible, malheureusement vous ne pouvez plus rien y faire, reprit gentiment l'agent du gouvernement. Vous devez devenir cette Clarke Griffin jusqu'au bout des ongles, vous n'avez pas le choix, dit-elle en la regardant dans les yeux. Personne ne doit savoir qui vous étiez. N'oubliez pas que Nia Givens fera tout ce qui est en son pouvoir pour vous retrouver. Sans témoin, son fils fera appel et sera libéré…

Carrie soupira et secoua la tête. Un sourire moqueur se dessinant sur ses lèvres après quelques instants.

– Pour des agents du FBI, vous n'êtes pas très observateurs…

Ils froncèrent les sourcils en même temps se demandant ce qu'elle voulait bien dire.

– Avez-vous déjà entendu parler de la mémoire eidétique ? Demanda l'ancienne urgentiste.

Marcus fit non de la tête pendant qu'Indra, se penchant sur la table, la fixant intensément, répondait :

– C'est un mythe…

Carrie éclata de rire. Elle s'arrêta, soudainement étonnée par son comportement, par cette émotion qu'elle n'avait pas ressentie depuis plus d'un mois.

Elle inspira profondément et répondit à l'agent Linden.

– En effet, il n'a jamais été prouvé scientifiquement que cette mémoire existe…

Indra plissa des yeux et répondit.

– Vous voulez me faire croire que vous l'avez ?

– La mémoire eidétique ? Questionna Marcus.

– La mémoire absolue, ou photographique si tu préfères, lui précisa Indra d'un ton légèrement agacé, sans quitter des yeux la femme face à elle.

Marcus cligna des paupières l'air un peu abasourdi, puis se tourna vers Clarke.

– Vous voulez dire que vous… ? Commença-t-il.

Carrie recula sur la chaise, croisant les bras, en se calant contre le dossier. Baissant les yeux sur les petites rayures engendrées par ses ongles sur la table, elle se mit à réciter d'une voix monotone :

– Je m'appelle Clarke Griffin, je suis née le douze octobre 1986 à Seattle dans l'état de Washington… Un jour de pluie, ajouta-t-elle. « Pour changer », comme l'aurait certainement dit mon père, né lui aussi à Seattle le cinq juillet 1952. Jake Griffin, un architecte modeste, qui a construit notre maison après avoir épousée ma mère Jenny Hawkins, une texane née à Huston, le vingt-deux avril 1954, venue faire des études de journalisme dans cet état et qui n'en n'est jamais repartie. Étant tombée amoureuse du paysage moins aride et moins désertique que sa terre natale. Elle est devenue journaliste pour un petit hebdomadaire de la ville, et c'est en faisant un reportage sur l'architecture de Seattle qu'elle a rencontré « papa ». Je suis née trois ans après leur mariage.

Clarke soupira, commençant à se prendre elle-même à son propre jeu. Remarquant que l'étau qui lui comprimait le cœur se desserrait un peu, comme si prendre au sérieux cette Clarke Griffin, ou « son passée », l'aidait à apaiser sa peine.

Elle continua sous le regard fasciné des deux agents.

– Je suis fille unique. Si vous saviez à quel point j'aurais aimé avoir un frère ou une sœur, et pourtant je sais qu'ils ont essayé pendant des années. Mais sans succès.

Un voile brouilla un instant ses yeux bleus, puis elle reprit en souriant :

– J'ai eu une enfance heureuse, une scolarité banale et mon père aurait vraiment aimé que comme lui, je me tourne vers l'architecture.

Son regard s'assombrit alors qu'elle révélait :

– Ils n'ont jamais accepté que je préfère devenir actrice. Un métier trop dur, impossible et inaccessible, comme ils n'ont jamais accepté le fait que je sois bisexuelle…

Elle s'arrêta et s'interrogea tout haut en les regardant :

– Je me demande bien comment vous avez eu cette information…

– Niylah, répondit simplement Indra.

Carrie hocha la tête et se remit à parler lentement :

– Je ne leur en voulais pas malgré nos relations assez tendues. Voyez-vous, ils venaient tous deux de familles strictes, où ces préférences n'étaient pas comprises. Alors s'apercevoir que leur seule fille pouvait aimer une femme…

Elle se gratta la tête avec un vague sourire sur le visage :

– J'avais vingt ans quand je suis partie en Californie pour tenter ma chance à Hollywood. J'ai vite déchanté, enchaînant les castings, n'étant jamais retenue, devenant serveuse dans différents restaurants pour payer mes cours de théâtre et mon loyer. J'ai rencontré quelques personnes. J'ai même était heureuse un temps avec Jonathan Bradshow, un beau gosse qui me trompait allègrement. Et puis j'ai fait sa connaissance : Joyce Smith. Une fille hors du commun, pétillante, belle, se fichant comme d'une guigne de l'opinion des autres… On a vécu ensemble pendant sept ans, j'ai même voulu la présenter à mes parents… Quand ils ont appris pour Joyce, ma relation avec eux a empiré…

Carrie se leva pour se resservir du café. La cafetière à la main, elle interrogea du regard l'homme et la femme qui lui répondirent négativement, puis se rassit en déclarant d'une voix fatiguée :

– Vous rencontrez quelqu'un, vous vivez avec cette personne en vous disant que c'est la bonne, celle qui fait chavirer votre cœur, avec qui vous décidez même de construire une famille… Et vous la retrouvez au lit avec votre « meilleure amie »…. C'est tellement commun, tellement courant comme histoire.

Elle but une gorgée, puis commenta :

– C'est d'ailleurs pour ça que tout le monde le croira… Enfin bref, j'ai quitté Joyce, arrêté de me monter la tête avec le métier d'actrice, et j'ai décidé de devenir assistante bibliothécaire en parlant avec une de mes anciennes collègues, une serveuse parfois trop timide avec les clients, qui connaissait un établissement qui faisait passer le diplôme. J'ai travaillé et je l'ai obtenu. Peu de temps après, j'ai reçu un coup de téléphone de l'avocat de la famille. Mes parents que je n'avais pas revu depuis plus de cinq ans étaient morts dans un accident de voiture et me léguaient cette maison dans le Fan District à Richmond. Leur avocat m'a expliqué qu'ils la visaient comme résidence pour leur retraite depuis un bout de temps.

Carrie regarda vaguement autour d'elle, avec un petit sourire.

– On peut dire qu'ils se sont rachetés, qu'ils m'ont « gâté ». En même temps vu que « papa » connaissait bien le métier, ils leur étaient difficiles de ne pas acheter une maison avec un minimum de classe...

Elle se concentra à nouveau sur les agents face à elle.

– J'ai quitté la Californie, n'y ayant plus vraiment d'attaches. Pour être honnête, mes amis étaient avant tous ceux de Joyce… J'ai toujours été une solitaire. Et aujourd'hui me voilà en Virginie, prête pour un nouveau départ, loin de Los Angeles ou Seattle, dans une autre ville du pays… J'ai postulé pour un travail, un remplacement à temps partiel dans une des bibliothèques municipales, et j'ai été prise sans passer le moindre entretien. Je vous laisse imaginer mon CV, railla-t-elle pleine de sarcasmes, avant de reprendre plus sérieusement. Je n'aurais jamais pensé venir un jour habiter ici. C'est drôle la vie hein ? Conclut-elle en buvant à nouveau une gorgée.

Un lourd silence suivit son monologue, brisé par le pragmatisme d'Indra :

– Et la maison ? Celle de vos parents à Seattle ?

« Clarke » eut un sourire triste tout d'un coup, les yeux dans le vague, elle déclara :

– Le cabinet de mon père à fait faillite il y a deux ans. Ils ont décidés de vendre la maison, sans me demander mon avis, soit dit en passant, cracha-t-elle. Oh, ils m'ont vaguement prévenu qu'ils partaient vivre ailleurs… en Virginie. C'est la dernière fois que je leur ai parlé, je leur en voulais d'avoir vendu notre maison à Seattle, et je vivais mal le fait de ne pas percer à Hollywood, de stagner. Tout ça n'a réussi qu'à m'éloigner encore un peu plus d'eux.

Carrie envoya un regard plein de haine à la photographie encadrée près de télévision, représentant un couple d'un certain âge souriant à l'objectif. Elle se leva et s'en approcha, la saisissant, elle scruta les traits de ces deux inconnus qui lui souriaient, visiblement heureux de vivre, en se demandant s'ils n'étaient des mannequins sexagénaires. Oui, de simples comédiens, elle avait déjà vu la femme assez belle, sur une publicité dans un magazine pour une marque d'un médicament miracle contre les fuites urinaires… Elle retint un sourire puis reprit un air peiné.

– Vous vous rendez compte, ne même pas prévenir leur fille qu'il vendait leur maison, tous mes souvenir y étaient….

Elle baissa la tête en signe de soumission.

– Enfin, encore une fois, ils se sont plus ou moins rattrapés en me léguant cet endroit.

Elle s'assit dans le canapé, jugea qu'il était de bonne qualité, puis se leva, et revint s'assoir face à eux.

– Je me suis souvent demandé au cours des dernières semaines, pourquoi Richmond… Je suppose qu'ils sont venus faire un voyage dans le coin et ont apprécié cet endroit. Je ne sais pas, j'aimerais leur demander, mais c'est trop tard, et je ne le saurai jamais, conclut-elle la voix brisée.

Elle changea de position sur la chaise, finit sa tasse et demanda :

– Alors, convaincus, j'ai passé le test ?

Marcus la bouche légèrement ouverte ne savait pas quoi dire, Indra, plus maîtresse d'elle-même, fut la plus rapide à se reprendre.

– Comment faites-vous ?

Carrie haussa les épaules.

– Je ne sais pas, ça toujours été comme ça… Et puis, vous connaissez mon histoire, j'ai vécu dans la rue où il fallait parfois inventer, amadouer les services de l'ordre quand je me faisais arrêter. Comme je me souvenais de tout, je reprenais des récits que j'avais lus ou écoutés, les remodelant un peu à ma sauce. Cela m'a parfois sortie de situations délicates.

– Pourquoi ne sommes nous pas au courant de cette particularité ? Répliqua Marcus.

– Parce qu'à par ma famille adoptive, personne ne le sait. Si, Finn, était au courant, finit-elle dans un murmure.

Indra la regarda refouler ses larmes, puis lâcha :

– Vous auriez vraiment pu être actrice.

– La gloire ne m'intéressait pas, répondit Carrie d'un air presque ennuyé.

Indra hocha la tête en souriant, comprenant qu'elle plaisantait, avouant malgré elle :

– Vous auriez dû travailler pour le FBI.

La jeune femme sourit légèrement à cette remarque :

– Vous vous seriez bien entendu avec mon père adoptif. Thelonius Johnson aurait adoré que je travaille pour la police New-yorkaise et finisse inspecteur comme lui… Mais j'ai préféré faire médecine...

Ils restèrent silencieux pendant un petit moment puis la jeune femme déclara, prise tout d'un coup d'un moment de désespoir :

– Je n'y arriverai pas…

Indra se leva et vint s'assoir à ses côtés, alors que Carrie toujours persuadée de sa future défaite, continuait à répéter les mêmes mots.

La jeune médecin leva les yeux vers Indra en sentant les mains chaudes s'emparer des siennes.

– Carrie, vous êtes une jeune femme extraordinaire… Je vais vous avouer une chose. Quand on est entré dans cette maison, j'étais comme vous, pleine de doute à votre égard par rapport à votre nouveau « départ », certaine, que comme vous venez de le dire, que vous n'y arriveriez pas…

Elle pressa doucement les mains de la femme face à elle en continuant :

– Ce que vous venez de faire, raconter votre « vie » comme si vous l'aviez réellement vécue, vous accaparer ainsi ces informations…. Carrie, écoutez-moi, et retenez bien ce que je vais vous dire… J'en ai rencontré des gens, qui comme vous, devaient tout reconstruire. Au bout d'un certain temps, on devine facilement ceux qui y arriveront et ceux qui échoueront. Vous, vous réussirai avec brio. Je nierai totalement avoir dit ça, Mademoiselle Johnson, mais vous m'avez grandement impressionnée ce soir… Ne doutez pas de vous, il n'y a aucune raison à cela.

Carrie baissa les yeux, laissant les larmes couler sur ses joues.

– Merci, chuchota-t-elle.

Indra regarda ailleurs touchée par la jeune femme en larmes, puis serra les mâchoires pour endiguer sa propre émotion. Elle vérifia l'heure à son poignet et expliqua :

– Nous allons quand même revoir quelques détails, voulez-vous ?

Carrie hocha la tête en signe d'acquiescement.

Ils passèrent les deux heures qui suivirent à reprendre différentes choses, et à lui poser des questions sur « Clarke Griffin ». Satisfaits ils se levèrent et elle les suivit, les raccompagnant à la porte.

– Adieu, « Mademoiselle Griffin », lui dit Marcus en lui tendant la main.

Carrie la regarda et lui demanda timidement :

– Je peux vous prendre dans mes bras ?

Pour toute réponse, il l'enlaça, et elle posa sa tête contre son épaule pendant un petit moment avant qu'il se dégage gentiment.

Elle observa Indra. Carrie, encore plus intimidée qu'avec Marcus, n'osait pas bouger. L'agent Linden souffla devant son atermoiement et l'attira à elle en la serrant avec force dans les bras.

– N'oubliez pas, « Clarke », vous y arriverez.

La gorge serrée, Carrie ne répondit pas, déglutissant péniblement pendant qu'Indra brisait leur étreinte et ouvrait la porte.

– Adieu, « Mademoiselle Griffin », dirent-ils d'une même voix.

– Adieu, chuchota-t-elle avant de refermer la porte tout doucement et d'écouter leur voiture s'éloigner.

Carrie marcha en direction de la salle de bain, ouvrit le tube de somnifères, parmi les différents médicaments de ses « parents » et prit un cachet. Cette nuit elle ne voulait pas de cauchemars, elle voulait simplement que son corps récupère un peu.

.

Il était à peu près vingt-trois heures quand ils traversèrent la rue appelée Broad, l'artère principale de la ville. Ils devaient reconnaître que Richmond avait un certain charme, les murs en briques rouges des bâtiments, les restaurants encore remplis à cette heure dénotaient une activité nocturne importante, et les passants affichaient des mines assez confiantes et plutôt heureuses.

Indra leva les yeux vers les étages en approchant du monument, guettant la lumière encore visible dans l'immeuble. Elle la décela au dernière étage du palais de justice, et ordonna à son coéquipier se s'arrêter.

Il tourna la tête vers elle en répondant.

– Le jet nous attend…

– Je n'en ai pas pour longtemps… S'il te plait, Marcus.

– Très bien.

Il se gara et lui demanda si elle voulait qu'il vienne avec elle.

– Non, je te remercie.

– Cela a un rapport avec Carrie, n'est-ce pas ?

– Oui, fut sa seule réponse.

Indra récupéra le dossier de Carrie Johnson sur le fauteuil à l'arrière, et sortit du véhicule.

Marcus n'insista pas. Il connaissait Indra depuis quatre ans, il savait que c'était un bon agent et que si cette visite avait un rapport avec la jeune femme qu'ils venaient de quitter, elle aurait pour but de l'aider, non de la desservir. Il alluma le poste de radio et regarda Indra entrer dans le bâtiment.

L'agent monta au dernier étage. Elle vérifia le nom sur la plaque qui annonçait qu'elle se trouvait au bon endroit et marcha en direction de son bureau, traversant l'open-space froid où quelques tables de travail se faisaient face, et où des affiches de fugitifs recherchés, punaisées sur les murs gris, passaient presque pour de la décoration. À cette heure un simple espace vide, qui devait pourtant bouillonner de personnes compétentes dans la journée. Indra n'était pas vraiment étonnée de le retrouver encore entre ces murs, il avait toujours été un bourreau de travail.

Les parois en verre de la pièce trahirent son arrivée. Le chef assis derrière la table, leva les yeux vers elle en la voyant approcher, masquant parfaitement son étonnement, derrière un visage placide.

Indra sourit intérieurement. À la petite lumière agréable de la lampe en opaline du bureau, le seul éclairage de l'étage, elle remarqua qu'il faisait plus homme, que cela lui allait bien, et qu'il avait toujours autant de prestance dans son costume sombre.

Indra s'arrêta sur le pas de la porte regardant l'homme qui n'avait pas bougé, toujours assis dans son fauteuil, épiant ses moindres faits et gestes en silence. Ses propres yeux lurent brièvement la plaque sur la table et un petit sourire se dessina à la commissure de ses lèvres. Elle reprit néanmoins un visage impassible et la salua d'un ton froid.

– Chef Walnut.

– Agent Linden, répondit l'homme assis de manière tout aussi procédurière.

Ils se détaillèrent calmement pendant quelques instants puis Indra reprit :

– Tu as bonne mine, Lincoln.

– Merci.

– Comment vas-tu ?

– …

Indra indiqua la chaise face à elle de l'index, et s'assit après le léger hochement de tête du chef.

Lincoln la regarda s'installer, puis se leva pour aller chercher dans un petit placard à côté de la porte, une bouteille de bourbon et un verre, sous l'œil un peu étonné d'Indra. Elle revint vers le bureau, et tout en la servant, il questionna :

– Qu'est-ce que tu fais là Indra ? Si c'est pour me demander pardon, ou de revenir au FBI, la réponse est non…

Indra ferma les yeux, se passant la main sur les paupières.

– Lincoln, j'étais obligée de faire un rapport… Tu le sais, tu devenais dangereux pour le bureau, tu as tué un homme sous l'influence de l'héroïne…

– Il ne méritait pas de vivre, répondit-il d'un ton glacial.

– Peut-être, mais ce n'était pas ton rôle de l'exécuter, encore moins en étant remplis de cette saleté.

L'agent du FBI ne continua pas sa phrase. Fatiguée de se justifier à nouveau, de voir que l'homme face à elle n'avait pas compris que sa décision n'avait eu que pour intention de l'empêcher de fiche sa vie en l'air, à défaut de sa carrière au sein du FBI. Lincoln devenait instable, obsessionnel, déviant peu à peu vers la folie, et au final, avait même commencé à être dangereux dans sa quête à vouloir coincer d'importants criminels.

Pendant un an, elle avait essayé de le raisonner, elle l'avait même couvert à une ou deux occasions, mais devant l'évidence, elle s'était résignée. Indra avait fait un rapport sur lui, et après une enquête approfondie sur son coéquipier, l'agent Walnut avait été évincé du bureau. Face à cette décision qu'elle jugeait trop dure, Indra avait au maximum plaidé en sa faveur et passé quelques coups de fils pour qu'il puisse rejoindre le corps des marshals, en demandant expressément à ce que le jeune homme n'apprenne jamais qui était derrière cette faveur.

Lincoln immobile, observait la femme responsable de sa déchéance aux yeux du FBI. Cela faisait quatre ans qu'il ne l'avait pas revue. Après la décision du bureau de le « muter chez les marshals », il était parti loin, avait voyagé pendant plus d'un an pour oublier son travail, et essayé de se sevrer. Puis il était revenu, toujours empli du manque qu'avait à jamais provoqué son addiction à la drogue, cependant, moins amer envers celle qui l'avait accueilli au FBI à ses débuts. Il s'était finalement rendu compte qu'Indra n'avait plus eu le choix, qu'en effet, il s'autodétruisait, pas à petits, mais à grands feux.

Lincoln avait fini par rentrer aux États-Unis pour devenir marshal. La liste des postes, relativement nombreuse un peu plus d'un an auparavant, avait considérablement diminué à son retour.

Finalement, Richmond l'avait remporté sur les autres villes, parce qu'ici il serait le chef des marshals, parce qu'ici, il n'aurait de comptes à rendre à personne. En trois ans, il avait réussi à s'attacher à ce lieu, et aux hommes sous ses ordres. Il menait une existence où le travail avait trop de place, et sa présence à cette heure-ci dans les locaux le prouvait. Peu importait, c'était comme ça dorénavant, parce que maintenant il savait que chaque instant de sa vie était une lutte contre sa dépendance.

Indra déposa le dossier sur la table.

– Je suis venue t'annoncer qu'une jeune femme vient d'emménager à Richmond. Elle fait partie du programme des témoins protégés…

Elle finit son verre, le posa sur la table, puis se leva. En désignant le dossier, elle déclara :

– C'est une fille bien, et très surprenante. Je suis désolée que tout ça te tombe dessus. Mais tu connais l'histoire, je n'ai appris sa destination, son installation ici, il y a tout juste quelques heures, alors j'ai pensé à toi… Je sais que tu la protégeras comme il se doit.

Elle le salua.

– Merci pour le verre… Au revoir, Chef Walnut.

– Au revoir, agent Linden.

Lincoln suivit des yeux Indra qui s'en allait. Ils avaient été coéquipiers, amis pendant plusieurs années, jusqu'à ce soir de mars où la décision de le faire partir du FBI était tombée.

Walnut ferma les yeux. En entendant les pas s'éloigner, il se demanda brièvement si Indra et lui redeviendraient proches comme avant. Peut-être… Mais pas ce soir c'était certain.

Il rouvrit les paupières, s'empara du dossier et détailla la photographie de la jeune femme blonde.

– Clarke Griffin, murmura-t-il. De quoi as-tu pu être témoin pour échouer ici ?

Il commença la lecture en silence jusqu'au nom qu'il connaissait « Givens ». Lincoln découvrit que le fils croupissait en prison grâce à cette Carrie Johnson, appelée aujourd'hui Clarke Griffin. Il inspira et réfléchit, continuant à parcourir le dossier.

Lincoln se leva, rangea la bouteille, et nettoya le verre, qu'il remit également à sa place. Il récupéra le dossier, éteignit la petite lampe en opaline, et se dirigea vers la sortie en déclarant :

– Tu peux compter sur moi, Indra.

.

Le lendemain matin, Carrie allongée dans le lit, écoutait les bruits de la rue. Les voitures roulaient vers des destinations qu'elle ne connaissait pas. Les voix s'apostrophaient. Les tons employés restaient assez gais, quelques rires fusaient parfois, aucun cri de terreur, pas d'hurlements. À Chicago, Finn et elle, vivaient dans une résidence calme, un nid douillé, dont elle prenait chaque jour plus conscience grâce à son métier où la dureté de certains cas, les pleurs, les accès de colère de quelques patients l'atteignaient parfois un peu trop, lui restant toujours en mémoire.

Finn, lui, ne lui avait jamais fait de mal.

Finn, qu'elle ne reverrait plus.

Carrie se leva et s'approcha de la fenêtre. Elle déplaça le léger rideau, détaillant la rue, comprenant qu'elle habitait à nouveau un quartier tranquille. Un quartier touristique où les vieilles maisons étonnaient et rappelaient un temps glorieux de l'état de Virginie.

Le FBI s'était surpassé en lui léguant cet habitat. Un appartement lui aurait parfaitement suffi, vu qu'elle n'avait plus personne avec qui le partageait. Mais non, elle dormait sous un toit rempli d'histoire.

Et dont une des « histoires » n'était pas la sienne.

Elle repensa à sa conversation avec les deux agents. À ce sentiment en elle, presque de liberté, en évoquant la vie fictive de Clarke Griffin. Était-ce Finn qui l'accompagnait, lui témoignant que c'était ce qu'elle devait faire ? Accepter ce nouveau nom, se fondre dans cette chimère, au point qu'elle devienne réalité ? Une façon de faire son deuil ? Peut-être…

Carrie savait une chose, Finn n'aurait pas voulu qu'elle le pleure trop longtemps. Il aurait aimé qu'elle reprenne vite pied sans lui. Elle repoussa cette idée et fondit en larmes, se recouchant, ramenant la couette sur sa tête pour étouffer ses sanglots.

Quand elle sortirait de ce « cocon », elle n'aurait plus le droit à l'erreur, car comment expliquer à des gens, ou même ses nouveaux collègues, qu'elle souffrait de l'absence de celui qui était parti trop tôt, son futur mari qui n'existait plus. Un homme extraordinaire, qui n'avait jamais fait partie de sa nouvelle vie.

La jeune femme resta toute la journée au lit, sans boire ni manger, pleurant toutes les larmes de son corps. Voulant tarir le chagrin qui la martelait en continu, cette douleur sourde dans sa poitrine.

En fin d'après-midi, elle se leva et se doucha. Horrifiée, elle grimaça face à son reflet dans le miroir. Celui d'une femme aux traits tirés, aux yeux rougis, au regard d'une tristesse révélatrice d'un malheur récent.

Il fallait qu'elle se reprenne pour donner le change. Indra lui avait bien dit, Nia la recherchait à un moment ou à un autre, et une personne qui passait son temps à pleurer attirait plus facilement l'attention qu'une femme discrète et « heureuse de vivre ».

Mais comment pouvait-elle faire ?

« En devenant Clarke Griffin jusqu'au bout des ongles » comme lui avait ordonné l'agent Linden.

L'ancien médecin observa son reflet et s'obligea à sourire.

Carrie Johnson avait pris sa décision. Maintenant elle ne serait plus que Clarke Griffin.

Le lire sur un papier et le décider étaient deux choses bien différentes.

Après avoir pleuré Finn et son ancienne vie, elle venait enfin de l'accepter. Elle enfermerait sa peine à double tours, et ne la laisserait plus ressortir. Ou seulement quand elle le voudrait, quand elle serait prête à lui faire face.

C'était sa façon de guérir pour le moment, en la refusant, en l'occultant. Elle avait survécu de cette manière pendant des années, même avec les Johnson, elle continuait à avoir ce réflexe de ne pas affronter les calamités de son existence de fuir encore et toujours. Et son côté médecin qui ne trouvait pas ça très sain, pouvait aller voir ailleurs.

– Adieu, Finn, murmura-t-elle.

C'était l'unique moyen de s'en sortir aujourd'hui, en le laissant partir.

Clarke descendit l'escalier jusqu'à la cuisine au rez-de chaussé. Son estomac criait famine, et le frigidaire l'appelait joyeusement.

Sur son passage, elle remarqua le petit poste de radio sur le comptoir et l'alluma, sélectionnant une station au hasard. Elle reconnut un vieux classique américain, et chantonna l'air en se plaçant devant le frigo.

– Alors Clarke ? S'interrogea-t-elle tout haut. Es-tu le genre de fille qui aime cuisiner ?

Elle connaissait les grandes lignes de « sa vie ». Mais qu'en était-il des détails ? Il suffisait de les inventer, et autant commencer maintenant.

Elle tergiversa, puis se dit en ouvrant la porte, que, oui, Clarke aimait ça. Elle n'était pas un cordon bleu, mais appréciait un repas « sympa » de temps en temps. Car… elle arrêta son geste un poivron à la main… Clarke l'avait appris avec Joyce évidemment !

Ça y était, comme la veille, elle sentait l'étau qu'elle refusait de voir, se desserrer petit à petit. Clarke avait quitté Joyce par choix, pour une nouvelle vie, qu'elle espérait meilleure, ou tout bonnement, parce qu'elle était confiante.

Clarke était même heureuse de tout recommencer ici en Virginie.

Elle épépina les poivrons, éminça les oignons et les échalotes, les mettant à blondir dans la poêle en coupant grossièrement un peu de viande blanche, qu'elle rajouta au mélange. Elle assaisonna le tout avec les épices trouvées dans une petite boîte, pas très loin des plaques de cuissons.

– Apparemment papa et maman aimaient la cuisine relevée, ironisa-t-elle en rangeant les condiments.

Elle tailla deux carottes en julienne, les additionnant au reste en couvrant le tout d'un bouillon de volaille, laissant mijoter à feux doux son repas.

Elle éteignit la radio, et se dirigea vers l'immense télévision.

La jeune femme étudia la programmation, et sélectionna un film de super héros, ne voulant ni d'une comédie romantique ni d'un drame.

Avant de lancer le film, elle repartit vers la cuisine. L'ancien médecin avait remarqué quelques bouteilles de vins, pas très loin du cellier qui servait de réserve. Elle examina les différentes étiquettes, puis sourit devant une qui venait de l'état de Washington… Clarke aimait forcément le Sémillon !

Elle se servit un verre, qu'elle remplit un peu trop, se cala dans le divan puis lança le film en sirotant l'alcool.

La jeune femme mangea le plat devant la télévision, pas vraiment intéressée par l'histoire. Se resservant encore un verre de vin, sentant les effets de l'alcool s'insinuer rapidement dans son corps fatigué.

Carrie s'obligea à faire la vaisselle, retardant le moment où elle retrouverait son lit, et où malgré tout ses efforts, elle sentait que son chagrin tapis en embuscade, qu'elle arrivait à museler, reviendrait la narguer sournoisement malgré tous ses efforts.

Elle qui croyait que ce serait « facile »…

Elle monta les escaliers, et comme la veille s'assomma à l'aide d'un somnifère, en se disant que le lendemain se déroulerait autrement. Du moins l'espérait-elle.

.

Clarke tapa sur le réveil qui la sortit d'un sommeil réparateur. Elle grogna, préférant rester dans le lit plutôt que se lever. Mais elle n'avait pas le choix, car Clarke Griffin commençait le travail dans moins d'une heure.

Elle prit une douche un peu longue, émergeant difficilement. L'alcool et le somnifère n'était pas le meilleur cocktail. Elle le savait pertinemment le soir précédent, et pourtant, elle n'avait pas hésité. La jeune femme se promit de ne plus recommencer ce mélange dangereux et désastreux.

La serviette autour de son corps toujours humide, elle regardait l'intérieur de la penderie avec désolation. Déplaçant sur les cintres ses nouveaux vêtements achetés par la « styliste du FBI ».

La preuve se dressait sous ses yeux, Clarke Griffin n'avait vraiment aucun goût en matière de fringues. Elle soupira, et ricana face à l'idée saugrenue, que les plus moches lui avaient indubitablement été offerts par Joyce…

Clarke allait se reprendre dès aujourd'hui en s'achetant des vêtements décents, c'était la moindre des choses après une rupture !

Elle déjeuna rapidement et ferma la maison, dévalant les marches. Fouillant dans son sac, écartant ses nouveaux papiers, et son téléphone, à la recherche de ses clefs de voitures.

Le mécanisme de déverrouillage s'alluma quand elle pressa le bouton. Elle s'installa derrière le volant, alluma le GPS pour entrer sa destination, puis démarra en direction de la bibliothèque municipale.

Le bâtiment blanc agréable à regarder, lui plut immédiatement. Carrie avait toujours aimé les bibliothèques, le calme imposé, la concentration des abonnées, des étudiants assis en groupe ou seuls. Parmi les personnes installées aux tables se trouvaient peut-être de futurs ingénieurs, avocats, ou médecins comme elle. De jeunes étudiants qui suaient à la lecture de cours et d'écrits souvent capricieux à déchiffrer, révélant leurs secrets avec parcimonie, les obligeant à relire leurs pages encore et toujours. Les abonnés se composaient également d'oisifs lisant le journal, un magazine, effectuant quelques recherches sur ordinateurs, ou encore d'enfants découvrant à travers les pages d'une bande dessiné, les aventures d'un héro improbable qui les marqueraient et resteraient à jamais gravées dans leur mémoire.

La jeune femme jeta un coup d'œil aux rangées alignées, suivit des yeux un homme entre deux âges, monter les escaliers vers le premier étage, puis elle se dirigea vers l'accueil.

Clarke s'adressa à une jeune femme qui consultait un ordinateur derrière le comptoir.

– Bonjour, je cherche Madame Byrne, expliqua-t-elle.

– Et vous êtes… ? Demanda la bibliothécaire en pivotant vers elle.

Elle répondit en affichant un sourire poli :

– Je suis… attendue.

Clarke soutint le regard froid de l'employée qui finit par tourner la tête et désigner vaguement de la main le fond de l'édifice.

– Son bureau est là-bas après le rayon géographie, vous ne pourrez pas le louper, son nom est écrit sur la porte, révéla-t-elle d'un ton agacé.

– Je vous remercie.

Clarke hocha la tête et s'en alla dans la direction donnée. Elle arriva devant le bureau et toqua à la porte.

– Entrez ! Entendit-elle.

Elle s'exécuta, se retrouvant à quelques mètres d'une femme blonde d'un peu plus de quarante ans, un livre à la main, face à la fenêtre qui la regardait par-dessus ses lunettes bleues.

– Madame Byrne ?

– Oui.

– Bonjour, je suis Clarke Griffin.

– Ah.

La jeune femme se demanda un instant ce qui pouvait expliquer qu'on la batte aussi froid dès son arrivée. Puis se dit qu'elle pouvait également se tromper, et qu'il s'agissait peut-être là d'une des caractéristiques « affables » des personnes habitant Richmond. Elle fut interrompue dans ses pensées par le ton sec de sa nouvelle patronne.

– Asseyez-vous.

Elle obéit en silence.

Madame Byrne s'empara d'une feuille sur son bureau en rejoignant son fauteuil, et la balaya du regard.

– Vous avez un bon CV, mais je vous avoue que ce n'est pas moi qui aie accepté votre recrutement. L'ordre venait d'en haut.

La femme derrière la table enleva ses lunettes et la fixa :

– Je n'ai jamais aimé les gens pistonnés.

– Nous sommes deux, répondit Clarke pleine d'aplomb.

Cette Byrne se croyait-elle réellement impressionnante ?

Quelques temps auparavant, à Chicago un soir de pleine Lune, Carrie avait eu affaire à un homme armé qui terrorisait son service, voulant « fumer » un membre d'un gang rival, un patient qu'elle-même était en train d'essayer sauver. Ce jour-là elle avait eu peur, comme le soir avec Roan Givens. Les armes à feu, et les ascenseurs eux la terrorisaient. Mais un regard froid, désagréable et une hostilité peu compréhensible à son égard, pas vraiment.

La femme aux traits durs, les coudes sur la table, observait celle qui venait d'arriver. Byrne sentait qu'elle était face à une personne qui avait donné des ordres. Les supérieurs se reconnaissaient souvent entre eux. Qu'avait-elle fait pour se retrouver « simple assistante de bibliothécaire » ? La quadragénaire s'interrogea un moment, elle pensait que Clarke Griffin avait eu une promotion, mais après tout, peut-être était-ce « une punition ». Oui, la jeune femme qui laissait son regard vagabonder sur les murs de son bureau ne semblait pas si heureuse d'être là.

Byrne suivit des yeux Clarke qui se leva pour se rapprocher d'une photographie accrochée au mur face au bureau. La jeune femme scruta l'image et demanda :

– Il s'agit de vos enfants ?

– Mademoiselle Griffin, je ne vois pas…

– C'est héréditaire ? Ou est-ce une mutation spontanée ?

La femme plus âgée ouvrit la bouche, puis la referma. Elle se leva pour comprendre où elle voulait en venir et se plaça à côté de la jeune employée. Oubliant un instant l'agacement qu'elle ressentait.

– Oui, c'est ma fille et mon fils…

Clarke montra du doigt une autre photographie de Byrne et d'un homme.

– C'est votre mari ?

– Oui…

– Alors ce n'est pas héréditaire… Le syndrome de Marfan est assez rare…

– Comment avez-vous deviné ? Ce syndrome est relativement discret chez Benjamin et seuls les médecins le remarquent, demanda la femme plus âgée en scrutant son employée.

Clarke se mordit l'intérieur de la joue, elle se souvenait d'un cas similaire pendant son internat qui l'avait fasciné, l'adolescent si gentil lui avait expliqué ce qu'il savait sur sa maladie et elle avait lu le reste dans quelques recueils de médecine.

Elle se tourna vers Madame Byrne, un sourire doux sur le visage, elle expliqua, improvisant à moitié.

– J'ai connu un jeune homme il y a quelques années, James Stone, un adolescent adorable qui m'a éclairé sur sa maladie.

Sa supérieure la regarda un moment puis questionna :

– Qu'est-il devenu ?

– James ? Clarke fouilla dans sa mémoire, et déclara en souriant. Je crois qu'il élève des chevaux dans le Wyoming.

Byrne hocha la tête.

– Je suppose que votre fils est sous bêta bloquants pour son cœur, continua Clarke en reportant son attention sur la photographie. D'après ce que je vois, lui seul est atteint… C'est bien donc une mutation spontanée...

La bibliothécaire écoutait la jeune femme énoncer les faits. Elle avait l'impression de se retrouver face à un docteur. Généralement quand des inconnus apprenaient pour la maladie de son fils, ils devenaient maladroits dans leurs questions, s'embourbant malgré eux, gênés, et ne sachant pas trop comment changer de sujet. Elle non, Clarke paraissait même véritablement intéressée, curieuse dans le bon sens du terme, cherchant simplement à en savoir plus sur l'état de Benjamin. C'était rafraichissant… et agréable.

Elle inspira et avoua :

– Oui, nous avons diagnostiqué la maladie seulement chez lui.

Clarke acquiesça.

– Vous savez que de grands hommes ont eu cette maladie, un de nos meilleurs présidents…

Byrne sourit voyant où elle voulait en venir.

– C'est ce que je lui répète souvent, qu'il pourrait devenir le nouvel Abraham Lincoln.

– Ou un grand compositeur. Joue-t-il d'un instrument ?

– Oui du piano… Je sais, Rachmaninov l'avait aussi…

Clarke ne répondit pas, contemplant encore la photographie de l'adolescent maigre aux membres trop longs.

– Mademoiselle Griffin, même si je suis capable de parler de mon fils pendant des heures, pouvons-nous en revenir à la raison de votre présence ici, s'il vous plait ? Questionna Byrne d'un ton plus poli et respectueux qu'en début d'entretien.

– Bien sûr, je vous prie de m'excuser pour…

– Laissez. Asseyez-vous.

Clarke obéit pour la deuxième fois et attendit. Byrne s'enfonça dans son siège et reprit l'examen de la jeune femme devant elle qui soutenait son regard.

– Vous êtes ici en remplacement d'un congé maternité, vous travaillerez tous les matins dont le samedi, de huit heures à douze heures trente. Votre rôle sera assez simple. Il consistera au rangement des livres, à l'enregistrement des documents empruntés ou rapportés par les abonnés, et aussi à la réparation des bouquins. Harper vous montrera comment faire.

– Harper ?

– Oui, vous avez dû la croiser, elle est à l'accueil ce matin.

– …

Byrne se leva et se dirigea vers la porte.

– Venez, je vais vous la présenter.

Elles quittèrent le bureau et Byrne la guida vers l'entrée de la bibliothèque municipale. Comme l'avait redouté Clarke, la dénommée Harper était bien celle à qui elle avait eu affaire un peu plus tôt. Byrne fit les présentations et transmit le flambeau à la femme blonde peu souriante avant de repartir en direction de son bureau.

Harper détailla Clarke de haut en bas et lâcha d'un ton tranquille.

– J'ai repéré le même haut que celui que tu portes dans une boutique.

Clarke sourit, un peu rassurée qu'elle se déride pour parler vêtements.

– Oui, confirma Harper fixant l'habit avec dédain. Je l'ai trouvé très moche.

– C'est un cadeau de mes parents…

Harper haussa les épaules en commentant :

– Ce n'est pas de ma faute s'ils ont mauvais goût.

– Comme ce n'est pas de ta faute s'ils sont morts, répondit Clarke d'une voix neutre.

Harper pâlit, déglutit, visiblement embarrassée. Clarke décida d'en rajouter une couche.

– Je le porte en leur souvenir.

– Je… Je suis désolée, je… Balbutia la jeune femme.

– Laisse tomber, moi aussi je le trouve moche.

Clarke lui sourit pour faire retomber le malaise.

– Et si tu me faisais faire le tour du propriétaire ?

Harper s'empressa d'accepter. Finalement la jeune femme ne s'avéra pas si antipathique. La visite se déroula même de manière assez aimable, Harper appréciait visiblement son métier et elles échangèrent des avis sur des livres qu'elles avaient toutes les deux lues. Faisant quelques observations sur différents auteurs.

En passant devant le rayon pour adolescents, Clarke remarqua le livre exposé, reconnaissant la couverture, elle le prit entre ses mains. Harper se rapprocha et lui déclara :

– Si tu me dis que Bella aurait dû choisir Jacob… menaça-t-elle.

Clarke esquissa un sourire en caressant le pavé dans ses mains.

– Tu préfères le bellâtre ?

– Edward a toujours eu de la classe, affirma sa nouvelle collègue.

– Si cela peut te rassurer je ne pense pas que Bella aurait dû choisir Jacob.

– Ah ! Tant mieux.

Harper semblait ravie, heureuse d'avoir trouvé une alliée dans cette histoire, pendant que Clarke reprenait.

– Non… Bella aurait dû finir avec Alice, conclut-elle, en reposant le livre et reprenant sa marche sous le regard médusé d'Harper qui se demanda si elle plaisantait.

.

Sa première matinée s'était plutôt bien passé, hormis « l'incident Twilight » durant lequel Harper avait avancé tous les arguments possibles et imaginables pour élire Bella et Edward. Un couple fictif défendu avec hargne, faisant sourire Clarke qui était restée de marbre face à une Harper déçue de ne pas l'avoir convaincue, mais lui accordant cependant qu'Alice aurait été bien mieux que le loup garou…

Clarke avait vite compris qu'Harper aboyait plus qu'elle ne mordait, que c'était son caractère. Un peu bourru au premier abord, elle défendait tout bonnement le territoire de son amie partie en congé maternité, et Clarke savait qu'elles s'entendraient bien sur la durée.

Elle sortie de la bibliothèque en début d'après-midi, s'acheta un sandwich et joua au touriste. Le mois de février touchait à sa fin et les prémices du printemps s'annonçait. Clarke déambula dans la grande rue pendant quelques heures et visita le musé Edgard Poe Elle acheta même un recueil de nouvelles de cet auteur dans la boutique et rentra chez elle.

Fatiguée elle fit une sieste et se réveilla en sursaut en début de soirée. Il fallait qu'elle décompresse, elle chercha une salle de sport pas très loin dans le quartier et nota l'adresse.

Elle éclata de rire face au jogging dans son armoire, un énorme I love L.A incrusté sur le pull à capuche dénotait que les clichés avaient encore de beaux jours devant eux. Cet épisode lui rappela qu'elle devait se racheter des vêtements, un « détail » oublié pendant l'après-midi.

Clarke conduit jusqu'à la salle de sport, s'échauffa et se mit à courir sur le tapis. Elle courut pour oublier, continuant quand la brûlure dans ses membres se fit sentir, quand son souffle s'appauvrit et lui manqua. Elle finit éreintée, repartit chez elle, et se coucha trop épuisée pour penser à quoi que se soit.

Ce manège devint son nouveau rituel. Le corps de Clarke habitué à des gardes n'arrivait pas à se rééquilibrer, et son esprit la torturait, tout ressurgissait encore et encore. Courir lui faisait du bien.

Comme elle l'avait prévue, l'entente avec Harper s'améliora de plus en plus. Son travail pas si compliqué, lui permettait de découvrir de nouveaux livres, elle prit une carte d'abonnée et loua quelques ouvrages sur Seattle et Los Angeles pour parfaire son rôle.

Elle aimait déambuler dans les rayons quand son chariot était vide ou en profiter pour monter au troisième étage discuter avec le jeune homme qui s'occupait des disques. Il en connaissait un rayon côté musique et partageait avec plaisir ses coups de cœurs.

Clarke sourit devant l'attitude du jeune homme assis les mains derrières la tête, les yeux fermés mimant les paroles du morceau qui venait de commencer.

« People are strange, when you're a stranger, faces look ugly, when you're alone…»*

Elle s'approcha en déclarant :

– Salut, Jasper, tu n'es pas un peu jeune pour aimer le groupe The Doors.

Il ouvrit un œil en souriant et rétorqua :

– Salut, Clarke. Combien de fois dois-je te dire que la musique est intemporelle ?

– Encore une bonne douzaine de fois…

Il secoua la tête, feignant la déception d'un professeur fatigué de devoir se répéter et se remit à sourire.

– Dis, je peux te demander un truc ?

– Vas-y, je t'écoute.

Il parut un peu embarrassé puis se lançant :

– Tu la connais bien Harper ?

Clarke soupira intérieurement, elle avait eu peur que le pauvre Jasper l'invite à boire un verre.

– Pas vraiment, on travaille ensemble depuis maintenant un mois. On a bu un ou deux verres et…

– Justement ! Elle est célibataire, non ? Tu crois qu'elle serait intéressée par…

– Écoute, Jasper, si t'as envie de l'inviter, tu n'as pas besoin de passer par moi, le coupa-t-elle.

Elle s'arrêta quand il se mit à rire.

– Mais non ! Ce n'est pas pour moi ! C'est pour mon ami Nate.

– …

– Laisse tomber, on va se débrouiller sans toi, mais merci quand même.

Jasper lui fit un clin d'œil et partit ranger un CD dans un rayon sous le regard consterné de Clarke qui se dit quelle ne comprenait parfois pas grand-chose à la nature humaine.

Elle repartit au rez-de-chaussée et se dirigea vers le rayon adolescent, sachant qu'elle serait là. Clarke sourit devant l'adolescente plongée dans son roman. Une solitaire qui venait tous les samedis matin dévorer des pavés, confortablement installée dans les fauteuils de la bibliothèque.

– Salut, Charlotte.

La jeune fille ne daigna pas lever le nez de son livre.

– Hé, Clarke.

– Tu lis quoi ?

– Percy Jackson.

– Je ne connais pas.

Charlotte leva les yeux au ciel et renifla avec dédain devant sa réponse. Clarke haussa les épaules et replaça quelques livres dans les rayons. Elle en sortit un en souriant devant le titre.

– Et celui-là tu l'as lu ? Demanda-telle en lui montrant le bouquin.

La jeune fille y jeta un coup d'œil puis revint à son roman.

– Je n'aime pas les histoires de vampires.

– Tu n'as pas vu les films ?

– Je te l'ai dit, je n'aime pas les histoires de vampires…

– Je te comprends, mais celui-ci est cool, l'héroïne choisit une fille plutôt que le héros à la fin…

Charlotte arrêta sa lecture et leva son regard vers elle.

– Je sais qu'elle finit avec Edward.

– Tu en es sûre ?

Le livre avait écrit plusieurs années auparavant et toute la folie qu'avait engendré cette saga avait fini par retomber, Clarke espérait que Charlotte ne connaissant pas bien l'histoire, douterait un peu de ce qu'elle venait de dire.

– Oui, j'en suis sûre.

– Ok, répondit la jeune femme un peu déçue.

Clarke s'éloigna en lançant un « À la prochaine » et continua sa matinée dans le calme. Avant de partir, elle repassa par le rayon désert et remarqua l'absence des quatre tomes sur la rangée. Elle sourit en comprenant que la saga Twilight avait été empruntée.

Le week-end en sortant du travail, Clarke aimait passer par le parc municipal, les bourgeons du printemps lui remontait le moral, le cri des oiseaux, les couleurs, la douceur de la lumière la distrayaient. Finn était mort depuis deux mois et Carrie Johnson n'existait plus depuis un mois. Clarke Griffin reprenait petit à petit goût à la vie dans la ville de Richmond.

Elle s'assit sur un banc et observa les gens heureux installés dans l'herbe, profitant des rayons du soleil. Elle remonta le col de son caban en sentant le vent encore un peu frais et ferma les yeux. Clarke resta dans cette position plusieurs minutes. Quand son estomac la rappela à l'ordre, elle se leva et se dirigea vers la sortie.

En passant devant une rangée de tables, elle s'arrêta devant les hommes d'un certain âge qui s'affrontaient en silence, déplaçant les pièces avec expérience, jouant avec sympathie contre leur adversaire. Elle sursauta quand l'homme à sa gauche, qu'elle n'avait pas entendu, lui demanda gentiment.

– Vous voulez faire une partie ?

Avec un sourire d'excuse, elle répondit :

– Je ne sais pas jouer.

Il s'assit, posa le coude sur la table, il soutint son visage dans sa main, et en levant les yeux vers elle, il répondit avec un air malicieux.

– Me croiriez-vous, si je vous disais, qu'il fut un temps où moi non plus je ne savais pas jouer ? Venez, installez-vous ce n'est pas si compliqué, vous verrez. Si un vieux décrépit comme moi y arrive, alors tout le monde peut le faire !

Elle hésita, il en profita pour désigner la chaise en face de lui.

– Juste une partie ?

– Euh… D'accord.

Il sourit tout heureux et la jeune femme remarqua qu'il avait les dents de la chance. En disposant les pièces, il se présenta :

– Je m'appelle Dante Wallace.

– Clarke Griffin.

– Très bien, Clarke, alors voici une ou deux choses à connaître sur les échecs…

Il lui expliqua les règles, commenta les différents coups, Clarke s'intéressa à la partie, et posa quelques questions. Accaparée par le jeu, elle en oublia la course du temps. Dante partagea son déjeuner avec elle. Clarke lui promit d'apporter des brownies la prochaine fois en guise de remerciements. Pendant qu'elle réfléchissait à un nouveau coup, il en profita pour remplir deux gobelets en plastiques apportés avec son thermos.

– Vous êtes sacrément équipé, Monsieur Wallace.

– S'il te plaît, appelle-moi Dante.

Elle hocha la tête. Il regarda les autres joueurs autour d'eux avec un sourire un peu mélancolique.

– J'ai toujours aimé ce club. Dès que les rayons pointent nous sortons les tables et jouons ici. Il arrive parfois qu'il y ait quelques curieux comme toi, mais la plupart du temps, il s'agit plutôt des enfants ou des connaissances des autres membres. Je suis content qu'il n'ait pas disparu.

– Que voulez-vous dire ?

– Je suis un fervent défenseur de ce club, l'ancien président est mort il y a quelques années. Il a été assez difficile de trouver une personne de son niveau pour reprendre le « titre », une quête ardue qui menaçait la fermeture du club, et puis finalement, ils m'ont proposé la place, quand j'ai pris ma retraite il y a trois ans.

Clarke s'étouffa avec sa boisson.

– Vous êtes le président du club ?

– Oui.

– C'est plutôt magnanime de votre part de passer l'après-midi avec une débutante comme moi…

Il prit un air sérieux devant ce qui lui semblait une réplique un peu caustique.

– Clarke, ce jeu t'intéresse, ça se voit. Cela va faire plus de trois heures que nous jouons ensemble et tu continues à poser des questions pertinentes. Pour être honnête, je suis même épaté. Tu n'as pas recommencé une seule de tes erreurs depuis le début. Tu as l'air d'apprendre très vite.

– ….

– Mais je pense qu'il est temps d'arrêter pour aujourd'hui. Que dirais-tu de reprendre notre conversation la semaine prochaine ?

– Vous trouvez que j'ai trop joué ?

– Non, en fait je dois partir, j'ai un rendez-vous.

Clarke sourit devant l'air un peu penaud de Dante. Elle se leva et lui tendit la main.

– Alors nous nous reverrons, Dante.

Il lui serra la main et adopta un air solennel en répondant.

– Nous nous reverrons, Clarke.

La jeune femme n'avait absolument aucune envie de rentrer seule chez elle. Elle conduisit jusqu'au centre ville et se gara dans l'avenue principale. Elle déambula dans l'hyper centre et trouva ce qu'elle chercher, un Starbucks. Celui-ci avait la particularité d'avoir été construit dans un vieux bâtiment. Les propriétaires assez malins, avait eu la bonne idée de ne rien moderniser. Les murs en briques apparentes à l'intérieur du café, et les lampes éparpillées dans les différents recoins des deux salles du lieu apportaient une ambiance assez intime, si différentes d'autres cafés aseptisés.

Quand le jeune préparateur lui demanda son prénom pour l'écrire sur le gobelet Clarke, pendant une bref instant, fut traversée par l'envie irrésistible du lui répondre Carrie. Que risquait-elle, on pouvait donner n'importe quel nom, non ? Elle ferma les yeux et déclara : « Clarke ».

Elle s'installa à l'écart posant sa part de tarte sur la petite table pour deux, sirotant son thé au lait d'amandes, sans vraiment porter attention aux clients autour d'elle. S'enfermant dans une bulle où n'existait plus qu'elle et ses souvenirs.

C'était tout ce qui lui restait, sa mémoire.

Clarke demeura dans cet état de transe jusqu'à la tombée de la nuit, commandant régulièrement une nouvelle boisson, remarquant vaguement que la foule, remplacée par une autre, ne diminuait pas le brouhaha ambiant.

Elle se dirigea vers les toilettes laissant son livre toujours fermé sur la table et sa deuxième part de tarte à moitié mangée qu'elle finirait avant de partir.

En entrant dans les commodités publiques Clarke grimaça. La file d'attente pour l'unique porte se composait de trois femmes, apparemment toutes aussi ravies qu'elle d'attendre.

– Génial c'est l'heure de pointe, marmonna-t-elle.

Le ricanement de la jeune femme devant elle l'étonna. Celle-ci se retourna en commentant.

– Oui, et avec la chance qu'on a, si ça se trouve on a choisi la mauvaise file, celle qui n'avance pas.

Clarke la détailla en répondant :

– En effet, qui sait ?… Peut-être que parmi nous se cache une constipée chronique…

La jeune brune aux yeux marron, la regarda un instant interdite par ce qu'elle venait d'entendre, puis partie dans un éclat de rire contagieux. Toujours en riant, elle avança quand l'inconnue devant elle, s'engouffra dans les toilettes qui venaient de se libérer. Elle reporta son attention sur la femme derrière elle et continua cette conversation assez étonnante.

– T'aurais pu aussi évoquer la « turista »…

Clarke secoua la tête.

– Non, pas ici, en revanche, cela ne m'étonnerait pas qu'il n'y ait plus de papier.

Avant que son interlocutrice ne réponde la chasse d'eau résonna, l'avertissant que c'était bientôt son tour. Elle avança dans les toilettes quand elles se libérèrent et Clarke entendit le verrou se refermer. Elle sourit au juron à travers la porte qui se rouvrit d'un coup.

– Ce n'est pas vrai, t'avais raison, celle d'avant a fini le rouleau !

Clarke sortit de sa poche un petit paquet de kleenex et lui lança.

– Tiens !

Il fut rattrapé avec grâce et un sourire magnifique illumina le visage de la jeune femme en guise de remerciement avant qu'elle ne referme la porte.

Clarke attendit patiemment son tour, adossée au mur les bras croisés. Une fois terminée, l'étrangère vint se placer devant elle et lui rendit le paquet en déclarant :

– Je t'en dois une.

Clarke lui sourit gentiment, s'inclina courtoisement et lui répondit avec un petit sourire.

– Que neni gente dame. Vivre avec l'immense honneur d'avoir secourue une demoiselle en détresse à cours de papier hygiénique dans des toilettes publiques, suffit largement à faire mon bonheur…

La jeune brune arqua un sourcil et secoua la tête, ne sachant pas quoi penser de cette femme face à elle.

– Toi, tu es bizarre, mais je t'aime bien ! Peut-être qu'on se reverra un de ces quatre…

Sur ce, « l'inconnue des toilettes publiques », lui fit un petit signe de la tête et se faufila vers la sortie.

En revenant à sa place, Clarke la chercha des yeux, sans succès. Elle remarqua le mot sur la serviette en papier à côté de son livre. Elle s'assit, prit une bouchée de sa tarte tout en le lisant.

« Cher chevalier, si un jour vous passez dans le coin, venez me voir dans mon humble demeure. Le verre sera offert par la maison.

R. »

Clarke étudia la petite carte de visite sur fond noir laissée sur la table. L'adresse du lieu était écrite en lettres argentées sur le bas du petit carton. Au centre de celui-ci, un grand corbeau blanc enrobait le nom de l'établissement : Raven's.

Clarke sourit en rangeant la carte dans sa poche. Elle finit sa boisson et son gâteau tranquillement. Elle repensa à sa rencontre dans les toilettes et se dit qu'après tout, pourquoi n'irait-elle pas faire un petit tour dans ce bar « un de ses quatre » comme lui avait proposée ce joli « corbeau » ?

.

.

N/A : Taillage en julienne : En fait, c'est juste en tranches fines…

Sémillon : Vin blanc fabriqué en France comme à l'étranger et notamment aux États-Unis.

Thelonius Johnson dans cette histoire et non Jaha… Oui, je sais…

Chanson : People are strange, du groupe The Doors.

Traduction approximative des paroles: * Les gens sont bizarres quand vous leur êtes étranger, les visages laids quand vous êtes seul…

Et pour info… Cela ne m'aurait pas gêné que Bella finisse avec Alice…