Master of Puppets

Je tire tes ficelles, tordant ton esprit, brisant tes rêves.

Aveuglé par ma présence, tu ne vois rien.

Crie mon nom, je t'entendrai.

La première chose que vit l'ange dans l'obscurité dans laquelle il était soudainement plongé, ce fut Dean. Il était bien conscient, mais bâillonné accroché par les poignets au plafond d'une cave sordide. Il avait encore ses vêtements. Castiel déglutit avec difficulté : quand il l'avait trouvé et l'avait amené à son petit frère, il n'avait même pas pu le rhabiller. Franchement, il n'avait pas envie de savoir comment Dean avait pu finir nu, mais il n'avait pas le choix. S'il voulait le ramener, il n'allait pas pouvoir zapper jusqu'à la fin du film, mais le regarder en entier. Dans un coin de la pièce, Castiel demeurait un observateur extérieur. Il ne pouvait rien faire pour empêcher ce qui allait se dérouler devant ses yeux. Pire même, il avait besoin de savoir ce qu'il s'était passé pour convaincre Dean de revenir parmi les vivants.

Dans le fond de la cave, une silhouette descendit les escaliers d'un pas lourd et mesuré. Invisible, Castiel resta au milieu de la pièce. L'homme s'avança vers lui. Quelque chose n'allait pas... L'ange fronça les sourcils, pétri de perplexité. Il faisait noir, et il était difficile d'y voir clair mais... Cette silhouette. C'était Sam. Impossible de se tromper lorsqu'elle vous passait à travers le corps.

Quand il reconnut son frère, Dean poussa un cri étouffé par le tissu qu'on lui avait enfoncé dans la gorge. Il tenta de se débattre, tira sur ses chaînes à s'en ouvrir les poignets, mais rien n'y fit. Les liens étaient trop solides.

« Surpris ? » C'était bien la voix de Sam, le corps de Sam, mais ça ne pouvait pas être Sam. Dean écarquilla les yeux, et secoua la tête, paniqué. Puisqu'il était dans sa tête, Castiel sut qu'il pensait avoir Lucifer devant lui, mais l'ange n'était pas convaincu. Quelque chose clochait, dans cette hypothèse. Peut-être le fait qu'en réalité, Sam était toujours resté dans le motel, à chercher Dean ?

« Mon pauvre Dean. » murmura la chose qui ressemblait à Sam. « Tu pensais avoir fait le bon choix, hein ? » Il ricana, et pencha légèrement la tête en arrière. « La team free will, non mais sérieux ? Tu t'attendais à quoi, Dean ? Que tout d'un coup, t'allais pouvoir changer Sa volonté ? Juste parce que t'en as envie ? Tu penses vraiment avoir eu le choix un jour dans ta vie ? »

Plus la scène se déroulait sous ses yeux, moins Castiel comprenait. Cela faisait déjà un moment qu'ils savaient qu'ils étaient les hôtes de luxe pour Michaël et Lucifer. Qu'ils étaient les humains rêvés pour les incarner : deux frères déchirés entre la volonté d'être de bons fils et d'être eux-mêmes. Abel et Caïn. Cela seul n'aurait pas pu briser Dean à ce point... Il était plus fort que ça. Il y avait forcément quelque chose d'autre.

« Je crois sincèrement, Dean, qu'être un chasseur n'est pas la meilleure chose qui te soit arrivée. Le destin, hein ? Effectivement. Mais tuer des monstres, neutraliser des revenants, exorciser des démons et bannir des anges t'as rendu affreusement prétentieux. C'est vrai quoi... Tu te crois meilleur que tout le monde. Tu penses être unique. Un humain à part. Le Dean Winchester. Et après, tu te mets à penser que tu peux te montrer insolent envers des entités autrement plus puissantes que toi, sans rien craindre d'elles ? Ne réalises-tu pas à quel point tu es présomptueux... ? »

La voix de Sam était emplie de mépris et de dégoût. Il avait presque craché le dernier mot à la tronche de son frère, comme s'il n'était qu'une petite merde. Au final, c'était moins ce qu'il disait que la manière dont il le disait qui blessait Dean à ce point. Il n'y avait pas besoin d'être devin pour savoir que ce dernier avait envie de hurler, de pleurer, ou de frapper son frère. Voire tout en même temps. Toute la haine et la colère de Sam, accumulées depuis des années, semblaient prendre forme devant lui, et rien n'aurait pu être plus douloureux que d'en être la cible.

« Au bout d'un moment, Dean, il faut savoir se rendre à l'évidence. Tu es impuissant. Faible. Tu ne peux rien faire contre ce qui a été prévu pour nous. Contre La Volonté de Dieu. Et plus tu essaieras de nager à contre-courant, plus vite tu sombreras. Tu te fatigues, Dean. Tout le monde l'a remarqué, sauf toi. »

En entendant ça, Castiel eut un pincement au cœur. Il ne connaissait pas encore tout le spectre des émotions humaines, mais celle que ressentait Dean était très claire. Parce qu'il était désormais en mesure de se mettre à sa place, Castiel se sentait profondément blessé. Trahi.

« Tu me fatigues aussi, tu sais. Pourquoi ne pas accepter notre sort, tout simplement ? Tout serait fini, et nous n'aurions plus à nous battre. C'est si facile Dean... Pourquoi tu ne veux pas lâcher prise ? Tu sais pourtant que la plupart des esprits qu'on exorcise ont ce problème précis. Ils ne veulent pas abandonner, même quand tout est perdu. Ils s'accrochent à leur petite bouée, leur ridicule et minuscule univers, pendant que le monde continue de tourner sans eux, et s'effondre. Quand ils se rendent compte que tout a disparu, que l'amour et la tendresse se sont aigris, transformés en haine et en rancœur, ils deviennent incontrôlables. Ils perdent toute humanité. Ils n'ont plus de sentiments. »

Sam s'avança vers Dean et s'immobilisa à quelques centimètres de lui. Il resta un moment silencieux, pensif, avant de lui caresser doucement la joue, le forçant par ce geste à le regarder.

« Dean, je ne veux pas de ça pour toi. Je t'aime, tu sais. Je t'aime vraiment. Tu es mon grand frère, le modèle que j'ai toujours suivi, faute d'avoir un père digne de ce nom. »

Dean tiqua à cette phrase. Leur père, John, avait toujours été un exemple pour lui. Tout ce qu'il avait toujours voulu, c'était qu'il soit fier de lui. Jamais il ne l'avait remis en question à ce point. Jamais il n'avait voulu voir ses défauts. Maintenant que Sam lui ouvrait les yeux, il n'avait pas d'autre choix que de regarder la vérité en face.

Son souffle devint irrégulier sous le bâillon. Il se débattait encore, mais Castiel sentait bien que son énergie ne serait pas infinie. Face à un Sam qui abandonnait la lutte, Dean ne pouvait que désespérer.

« Je n'ai pas envie de me battre contre toi, Dean, mais si tu continues dans cette direction, ni toi ni moi n'aurons le choix. J'aimerais être comme toi, et penser que tout le monde peut être sauvé. Mais ce n'est pas le cas. Ca ne l'a jamais été et ça ne le sera jamais. Il n'y a aucun espoir. Il n'y en a jamais eu. »

Les larmes coulèrent sur les joues de Dean, qui était persuadé que son frère avait accepté d'être l'hôte de Lucifer. C'était d'autant plus douloureux pour Castiel d'assister à ce spectacle, car il savait pertinemment que ce n'était pas vrai. Que tout ceci n'était qu'une mise en scène, destinée à lui faire le plus de mal possible.

Le souvenir s'arrêta soudainement, comme un arrêt sur images surnaturel. Castiel avait jugé bon de faire une pause, et de partir à la recherche de ce qu'il restait de la conscience de Dean.

« Dean. Est-ce que tu m'entends ? »

La voix de l'ange résonnait comme s'il était dans une grotte.

« Dean, réponds-moi. Est-ce que tu es là ? Tu m'entends ? »

Dans un coin de la cave, prostré sur le sol, apeuré par son propre souvenir, Dean sanglotait. Castiel s'avança vers lui lentement. Tendant sa main, il caressa doucement son visage.

« Dean... » Sa voix était grave mais douce. « Ce n'était pas Sam. Sam ne t'aurait jamais dit tout ça, et tu le sais. »

Mais le chasseur ne réagit pas. Il resta là, immobile, ses grands yeux verts rougis par les larmes fixés sur le vide. Il ne voulait pas voir Castiel. Pas lui. Pas maintenant.

« … S'il-te-plaît... Reviens. »

Dean secoua la tête. Impuissant, Castiel n'eut d'autre choix que de laisser le souvenir reprendre sa course.

« Tu ne devrais pas avoir peur, grand frère. » Sam avait un sourire béat sur le visage. « Il n'y a pas de quoi avoir peur. Je vais te montrer. »

Il lui toucha le front, et la pièce bascula.