My humble self
Ida clignait des yeux dans cette boutique plongée dans une pénombre relative.
Elle se félicitait secrètement d'avoir fait venir Edgard avec elle !... Cet endroit donnait la chair de poule !... Quant à la prétendue décoration, des cercueils étaient disposés dans la pièce. Il y régnait une forte odeur épicée et Ida la mit sur le compte des chapelets d'ails pendus ça et là.
Ida n'osait pas en imaginer la raison !...
Quant à la table en marbre qui gisait dans un coin de la pièce... bigre !...
Mademoiselle se raidissait à mesure qu'elle progressait dans cette boutique.
Excentrique était pour le moins un terme modéré pour qualifier le tenancier de ce fonds de commerce !...
"Mademoiselle Bingley !..." l'interpela une voix chevrotante du fond de la pièce. "Approchez, n'ayez point de peur. Hihihihihi !..."
Y avait-il matière à ricaner de la sorte ?... Elle portait le deuil, que diable !...
"Venez, approchez, mon enfant."
La première chose qu'elle distingua fut cette cascade de cheveux clairs. A première vue, la longueur allait bien au-delà de ce qui était toléré pour l'époque...
"Je vous attendais, Mademoiselle Bingley."
"Vous... m'attendiez ?..."
Qui était de personnage ?...
"Absolument, hihihihihi !..."
"Il n'y a vraiment pas de motif à rigolade."
"Excusez-moi. Il s'agit là d'une ancienne habitude. Je suis désolé qu'elle vous soit désagréable." se retournant enfin.
Impossible de distinguer ses yeux, camouflés par une lourde frange.
"Je vais m'adresser à une autre personne." tournant les talons.
"Ma boutique possède la plus solide réputation de Londres. Souhaitez-vous vraiment livrer votre père entre des mains inexpertes ?..." se mettant à siffloter, se saisissant de quelques bocaux sur les étagères - dont elle se refusait d'en identifier la nature !...
"Je prépare mon sac et je suis à vous, si je puis me permettre, hihihihihi ! Voyons... oh oui, tiens, prenons ceci." avisant un petit flacon.
Elle patientait dans la calèche, avisant la rue.
Il apparut, petite charrette tirée par une mule. Eh bien... le moins que l'on puisse dire était qu'il ne faisait guère étalage de ses richesses !...
Il la suivit tranquillement jusqu'aux quartiers les plus chics de la Capitale.
Il traînait avec lui une mallette qui semblait peser son poids.
"La mort date de..."
"Oh, aucun besoin de le préciser, Mademoiselle !... Je saurai parfaitement dater le décès lorsque je procèderai à la toilette de votre père."
Il posa sa mallette et l'ouvrit. Elle contenait un "outillage" spécifique ainsi que plusieurs fioles et flacons.
"Oh, je ne vous conseille guère d'assister à ce qui va suivre, Mademoiselle Bingley." s'attachant les cheveux au moyen d'un ruban de satin qui semblait élimé.
Elle se détourna, quittant la pièce.
Undertaker quitta son écharpe grise ainsi que son manteau oversized, les posant délicatement sur le dossier d'une chaise voisine. Puis il enfila un tablier en grosse toile sur la forme de soutane taillée près du corps.
"A présent, mon cher ami, livrez moi tous vos secrets." agitant les doigts à la perspective agréable de son travail.
Son œil exercé perçoit immédiatement les soins à apporter. "Bien. Je dois vous rendre présentable pour la famille qui désire vous voir une dernière fois." préparant la pompe à embaumement manuelle ainsi que tout le matériel nécessaire dont le fluide d'embaumement, à base de formaldéhyde.
Undertaker fit le tour du corps, œil exercé à la recherche des moindres cyanoses faciales et/ou inguinales, des débuts de nécrose, abrasions, incisions, pétéchies. Il prend également en compte l'état corporel général, l'intégrité physique ou non, la corpulence ainsi que les lividités déjà présentes.
Glissant un drap épais sous le corps, posant la nuque sur un appui-tête, il rompt la rigidité cadavérique au moyen de longs massages aux points les plus visibles. Puis commence la toilette à proprement parler : au savon désinfectant, de la tête aux pieds, en insistant sur tous les orifices : bouche, oreilles, nez, yeux et anus. Il laisse le désinfectant agir quelques instants. Puis il pose un tampon d'ouate imbibé de cautérisant sur les éventuelles plaies… dont l'effet desséchant est appréciable, avant de nettoyer bouche, nez, yeux et oreilles et d'y disposer des mèches de coton.
Il prépare ensuite la suture de la bouche, pose les couvre-yeux enduits de crème réhydratante avant de rabattre les paupières. Il se doit de veiller à ne jamais laver le globe oculaire au moyen de fluide, ce qui aurait pour effet de provoquer un dessèchement et un brunissement du bord des paupières.
Il effectue un premier shampoing, peignant les cheveux selon le sens naturel.
Il nettoie les ongles, avec l'extrémité angulaire du séparateur et les doigts tâchés.
Il arrange les traits du visage avant l'injection et soutient le lobe des oreilles avec un coton imbibé de crème réhydratante.
Il applique la crème de massage sur le visage et tout le corps, en particulier sur les points délicats (dessus des mains et dedans…). L'application se fait toujours avec des mouvements remontant vers le cœur.
Il sélectionne le ou les points d'intervention et incise la peau de manière superficielle, précise et nette.
Il récline à l'aide du crochet et du séparateur les diverses couches corporelles : graisseuses et musculaires en utilisant l'extrémité arrondie du séparateur et l'écarteur pour augmenter la visibilité et l'accessibilité interne.
Il extériorise l'artère en dénudant les enveloppes protectrices (la veine conjointe dans le cas d'un drainage veineux).
Il place les ligatures terminales autour de chaque vaisseau de part et d'autre de la future incision, posant un coton imbibé de cautérisant dans le fond de l'incision.
Il sélectionne la grosseur de la canule selon la dimension du vaisseau et l'état de celui-ci. Si les artères sont sclérosées, il utilise une canule d'un diamètre plus réduit.
Puis il procède à l'appareillage en vue de l'injection et de l'aspiration, faisant le vide d'air des tuyaux et canules d'injection.
Il insère la canule, en direction du cœur, dans l'incision de l'artère en vue de l'aspiration et de l'injection du fluide conservateur.
Il pose une pince Dieffenbach en amont de l'incision pour éviter le retour de fluide.
"Cela va vous rendre un joli teint." s'activant autour de la pompe.
Il est déconseillé d'injecter trop lentement le fluide pour les raison suivantes : son pouvoir déshydratant contracte les capillaires et les rend imperméables et par ce fait, les cellules sont moins saturées de la solution conservatrice.
A l'inverse, il est tout aussi néfaste d'injecter le fluide trop rapidement car, avec un bon drainage, on retire du corps une quantité excessive de liquide contenant le conservateur et les risques de gonflement sont plus importants.
L'injection se fait d'abord en direction du corps et des membres inférieurs. Un massage (en direction du cœur) peut être nécessaire en relevant ces derniers pour faciliter le retour veineux et disparaître les cyanoses, notamment par les artérioles et les capillaires, puis sur le corps lui-même.
Undertaker vérifie en permanence l'injection et la pénétration du fluide dans les tissus qui vont changer de couleur, devenir rosés pour les cas normaux et acquérir une tonicité remarquable.
"Voilà, voilà. C'est parfait." caressant le bras du défunt avant de masser ses doigts pour faire circuler la solution. "Regardez comme tout devient d'un rose délicat..." sur un ton extrêmement doux. "Un véritable teint de jeune fille !..." se permettant l'humour.
Undertaker cesse alors l'injection lorsqu'il y a fixation des tissus ou début d'enflement.
Il range le matériel d'injection après l'avoir essuyé. Il sera désinfecté complètement après chaque soin.
Il retire les canules, éponge, ligature l'incision artérielle pour supprimer le retour de fluide, sèche l'intérieur de l'incision avec un cautérisant et effectue la suture après avoir mis de la poudre absorbante et de la ouate.
Il procède alors à la finition, la suture définitive de la bouche, l'arrangement des traits du visage, obture les cavités nasales avec du coton ou du "mastic mortuaire".
Il procède à l'habillage, lorsque le corps sera définitivement en place.
"Bien. A présent, le final. Ma touche personnelle." s'approchant avec la palette de maquillage. Avec une patience infinie, il maquille le visage, lui donnant l'apparence d'une poupée de cire. La couleur est appliquée en fonction des souhaits de la famille, de l'éclairage et de l'angle d'entrée dans la chambre.
"Je l'ai préparé pour la veillée funéraire. Je reviendrai demain afin de l'emporter avec moi et lui offrir un cercueil. Avez-vous une préférence ?... Bois classique, bois exotique ? Capitonnage en satin ou laine du Yorkshire ?..."
"Faites ce dont vous avez l'habitude, je vous prie." ne souhaitant pas en connaître davantage.
Il retira son chapeau haut-de-forme terminé par un long ruban sur l'arrière, la saluant dans une révérence plein de respect.
"Permettez-moi de m'associer à votre deuil et vous remercier pour la confiance que vous me témoignez."
Le travail rendu était digne de la plus sincère admiration !... Il était parvenu à rendre un teint frais à son père, à lui donner des traits détendus comme s'il goûtait au repos d'une sieste éternelle. Il l'avait paré de son plus beau costume et positionné de façon naturelle sur le lit. Quelques lys reposaient aux côtés du défunt. Véritablement, cet homme connaissait son métier et l'exerçait avec zèle et passion malgré son côté excentrique.
