CHAPITRE 2
Musique : Gregory Alan Isakov - If I Go I'm Goin'
Le gobelet descendit lentement dans la machine à café dans un cliquetis significatif de ce genre d'appareils. Le liquide brulant remplit peu à peu le recipient en plastique. Il manqua de se bruler lorsqu'il le saisit entre ses mains étrangement froides.
Il revint s'asseoir sur le siège dans la couloir qu'il avait occupé durant les 2 heures précédentes. Le jour se levait sur New York, et la vue par la fenêtre au bout du couloir offrait un panorama tout à fait splendide, dégradé de jaune et d'orangé, dont les rayons venaient mourir faiblement sur le sol en lino de l'espace d'attente.
Face à lui, au comptoir des admissions, une infirmière cernée s'occupait d'agraffer entre eux des dossiers de patients (du moins le supposa-t'il). Il s'apprêtait à se lever pour lui demander pour la 5eme fois en une demi-heure si elle avait du nouveau. Sachant pertinament que c'était inutile puisqu'il n'avait été absent qu'une courte minute.
-Toujours rien, le coupa-t'elle dans son élan. On vous préviendra dès qu'il y aura du nouveau rassurez vous.
Elle n'avait même pas levé la tête de ses dossiers. "Suis-je donc si prévisible ?" se questionna-t'il intérieurement.
Une vieille femme qui sortait de la salle de radiologie quelques mètres plus loin rejoint péniblement la rangée de chaises avant de s'asseoir à côté de lui, probablement dans l'attente de ses résultats.
-Fichu bassin, ça ne répond plus aussi bien qu'il y a 50 ans cette petite bête là, nota-t'elle à voix haute.
Castle sourit par politesse. Ses mains trifouillant nerveusement les plis de son manteau.
-Vous aussi vous venez vous faire Rayon-Xiser ? Questionna la vielle femme en souriant.
-Non, je suis là pour voir quelqu'un, répondit il le regard dans le vague.
-Oh. J'espère qu'elle n'a rien de trop grave alors.
Il haussa un sourcil.
-Comment savez vous que c'est "elle" ?
-Appelons ça l'intuition féminine répondit elle sans se départir de son sourire bienveillant.
Il sourit aussi. De façon un peu moins forcée cette fois ci.
-C'est votre femme ? Votre petite amie ? Questionna t'elle sans curiosité déplacée.
-C'est...compliqué, lacha-t'il après un moment de réflexion.
-La vie est bien trop courte pour s'encombrer du "compliqué" mon petit, répondit-elle (alors qu'il la dépassait bien de deux bonnes têtes). Et puis un jour on tombe dans sa salle de bain et c'est la moitié de votre corps qui ne répond plus à l'appel. Et là, croyez moi, c'est trop tard pour faire des folies de son corps !
Il essaya de chasser l'image qui venait de s'insinuer dans son esprit.
-Rien n'est plus compliqué que ce qu'on décide soi même de compliquer. Ajouta-t'elle en lui adressant un clin d'oeil.
-Madame Higgins ? Fit une voix au bout du couloir.
Un docteur tenant un dossier d'ou dépassait le coin d'une radio demanda à la vieille femme de bien vouloir le suivre.
Elle entreprit de se relever péniblement, se tenant maladroitement à l'accoudoir en fer de la chaise. Castle tendit le bras pour lui offrir un équilibre qu'elle saisit bien volontiers. Elle parvint enfin à se tenir en position debout, et avant de lacher ce bras bienveillant elle tourna une dernière fois la tête dans sa direction.
-N'oubliez pas, au diable les complications !
Elle lui adressa un clin d'oeil et fit quelqu'un pas en direction du médecin qui l'attendait, le bras tendu pour prendre le relais de Castle. Avant de disparaître dans l'angle du couloir elle se retourna une dernière fois dans sa direction et lui lança d'un ton amusé :
-Au fait j'adore vos livres. Ce Derrick Storm, quel chaud lapin !
Il ouvrit la bouche, surpris, mais n'eut pas le temps de répondre, elle avait quitté son champ de vision. "Quelle rencontre étrange" songea-t'il.
Cette femme dans le fond avait totalement raison. Il se rendait compte ces dernières semaines qu'avec Kate ils avaient perdu un temps fou à compliquer une situation qui pourtant était l'évidence même. Certes il y avait Josh, certes il y avait l'équilibre fragile de leur relation professionnelle, et certes elle s'entêtait à le fuir, mais il se promit que si elle s'en sortait il prendrait d'avantage d'initiatives.
Elle s'était réveillée pendant la nuit. Contre toute attente. Il n'y croyait plus, et visiblement le médecin auquel il avait parlé en arrivant non plus.
Il s'était précipité à l'hopital, à peine son téléphone raccroché, mais on lui avait expliqué qu'il était impossible de la voir tant qu'elle n'aurait pas passé d'examen approfondi afin de s'assurer qu'il n'y avait pas de séquelles trop irreversibles.
"Séquelles", ce mot le fit frissonner. Il en avait écrit des histoires de patients dans le coma qui en se réveillant sont à ramasser à la petite cuillère, incapables de s'exprimer correctement, avec la capacité de réflexion d'un enfant de 5 ans. Pour une fois il aurait aimé ne pas s'être aussi bien renseigné avant d'écrire ce genre d'oeuvres. Certes ça servait parfaitement son propos. Une victime incapable de désigner son assassin ça avait tout de même plus d'allure, surtout si on envisageait de pousser plus loin que la page 50.
-Monsieur Castle ?
Une voix familière au bout du couloir. Celle du médecin croisé deux heures plus tôt. Il se leva d'un bond. L'homme s'approcha de lui.
-Nous venons d'avoir les résultats des scanners cérébraux et des radios de contrôle. Nous attendons encore ceux de l'IRM, mais je voulais vous tenir informé malgré tout.
A cet instant précis, les portes automatiques de l'hopital s'ouvrirent, laissant apparaitre les silhouettes de Ryan et Esposito qui pressèrent le pas en appercevant Castle.
-Aloors ? S'enquit Ryan inquiet.
-Le médecin allait justement me donner des nouvelles, répondit l'écrivain sans quitter des yeux l'intéressé, avide de savoir.
-Hum oui, effectivement, confirma le médecin. Comme je l'expliquais à monsieur Castle, nous venons tout juste d'avoir les résultats des premiers examens et...
Il n'y eut surement pas plus d'une demi seconde entre ce bout de phrase et le suivant, mais il sembla à Rick qu'elle avait duré une éternité.
-...c'est encore tôt pour se prononcer totalement favorablement. Mais il semblerait qu'il n'y ait pas de séquelles importantes à première vue.
Les épaules de Castle s'affaissèrent de soulagement (et il prit concience que ça devait bien faire un bon mois qu'il ne les avait pas senti si légères).
-Cependant, poursuivit-le médecin pour tempérer un minimum son annonce, elle a de nombreuses lésions du corps calleux, c'est ce qui relie les 2 hémisphères du cerveau. Ca reste assez courant après un coma prolongé. Certaines connexions neuronales ont pu être altérées par cet état, et il va falloir qu'elle les recrée d'elle même.
-Qu'est ce que ça signifie concrètement ? S'inquieta Esposito.
-Concrètement ? Cela signifie qu'il se peut que dans les premiers temps elle ait du mal à s'exprimer de façon claire. Ou qu'elle ait du mal a donner un ordre à ses membres. Lever un bras ou une jambe peut s'avérer être une épreuve dans ce genre de cas. La mémoire peut également jouer des tours, il arrive que le patient ne se souvienne de rien concernant ce qui a précédé ou suivi directement son accident. Malgré tout dans 60% des cas la mémoire est intacte. Et concernant les lésions du corps calleux, dans 8 cas sur 10 nos patients s'en sortent à court ou moyen terme sans aucunes séquelles durables.
Castle, Ryan et Esposito échangèrent un regard à la fois rassuré et bouillant d'inquiétude.
-Et donc elle est réveillée là ? Interrogea Ryan.
-Elle est de retour dans sa chambre, et consciente oui, répondit le médecin. Vous pouvez aller la voir, mais je vous demanderais simplement d'y aller un par un. Pour des raisons évidentes. Ménagez là, on ne sort pas d'un coma de 28 jours comme d'une bonne nuit de sommeil.
Castle eut une légère impression de déja vu lorsque les deux amis lui jetèrent un regard entendu, signifiant qu'il pouvait se rendre le premier dans la chambre du détective. "Cela devient une habitude" songea-t'il un peu amusé. "Bientôt je figurerais en tant que personne à contacter en cas d'urgence sur tous ses formulaires administratifs".
L'écrivain suivit donc le médecin dans le dédale de couloirs qui menaient à la chambre de Beckett. Une sorte de boule à l'estomac. Il n'avait pas eu la possibilité de croiser son regard une seule fois en 28 jours, et il venait de prendre conscience que ça lui avait atrocement manqué.
Tandis que les deux hommes empruntaient le dernier couloir menant à sa chambre, il songea aux derniers mots qu'il avait prononcés à son attention. S'en souviendrait-elle seulement ? Et si tel était le cas, quelle serait sa réaction ?
Il chassa cette question réthorique de son esprit, songeant que le plus important pour l'instant était son état. Il s'en voulut même de tant d'égoisme et de penser à de pareilles choses dans un tel moment.
Arrivés devant la porte de la chambre, le médecin lui posa une main sur l'épaule.
-Je vous laisse ici. Rappelez vous de la ménager, et ne restez pas trop longtemps.
Puis l'homme repartit en sens inverse et disparut à l'angle du couloir, laissant Castle seul, debout devant cette porte. Il posa une main tremblante sur la poignée.
-Allez mon vieux, on se lance ! S'invectiva t'il à voix haute.
Il appuya doucement sur la poignée et la porte s'ouvrit dans un léger grincement. Après une longue inspiration, il pénétra dans la pièce.
(A suivre)
