Le premier véritable chapitre ! J'espère que l'histoire vous plaira toujours autant.
La chanson de ce chapitre est "Can't stand me now" des Libertines.
Have we enough to keep it together?/En avons-nous assez de recoller les morceaux ?
Or do we just keep on pretending/Ou devrions-nous continuer de faire semblant
And hope our luck is never ending/Et espérer que notre chance ne nous quitte jamais
Marylebone pouvait se vanter d'être l'un des quartiers les plus agréables et paisibles du centre de Londres. Ses rues fleuries faisaient le bonheur des habitants et des nombreux touristes qui affluaient sur ses trottoirs. Cette atmosphère contrastait néanmoins avec l'ambiance régnant dans l'appartement de l'une de ces rues, le 221B Baker Street.
Hystérique, l'un de ses résidents vociférait des accusations aussi loufoques que perturbantes sur son colocataire, sereinement installé dans son canapé préféré. Et ce type n'était personne d'autre que moi.
- Je m'en fous complètement si tu joues du violon à quatre heures du matin ! Je pourrais presque ignorer les coups de feu dans le mur ou le fait que tu transformes notre cuisine en laboratoire clandestin, mais Sherlock, s'il-te-plait… Enrouler une main tranchée dans l'un de mes pull et le dissimuler dans le frigo, c'est- C'est trop !
- C'est un cadeau que je te fais. Les vêtements bordeaux ne te vont vraiment pas. Tu es ingrat, John.
Estomaqué, je ne répondis rien. Le culot et l'audace de mon ami faisaient naître en moi des envies meurtrières que j'aspirais à assouvir un jour. Las de discuter, j'enfilai finalement sa veste et posa sa main sur la porte :
- Je file chez Sarah ! J'en ai marre ! Tu- Tu es insupportable !
Procédant à la lecture attentive d'un message qu'il venait de recevoir, Sherlock me tendit son téléphone :
- Lestrade vient de me contacter pour une affaire. Tu m'accompagnes ?
- Plutôt mourir !
La porte claqua. Descendant furieusement les escaliers, je maudis mon colocataire sur plusieurs centaines de mètres avant de rejeter la faute sur l'armée, ma blessure et cette pension dérisoire qui me contraignait à partager un appartement avec un tel énergumène. Je m'engouffrai finalement dans l'une des bouches de métro, ignorant tout des yeux perçants qui m'observaient depuis la fenêtre du salon.
Installé sur le canapé de Sarah, j'accueilli avec un sourire la tasse de thé que me tendait ma charmante amie. La relation que nous avions établie pouvait paraître indéchiffrable aux yeux de nos connaissances, elle n'en était pas moins profonde et sincère. Et s'il ne s'agissait pas d'une épique et interminable histoire d'amour, je m'en fichais bien : dans l'immédiat, je n'en retirai que du bonheur.
Irrité, je refusai un instant de répondre aux questions de Sarah. Celle-ci mit rapidement le doigt sur la cause de ma visite impromptue et de mon humeur massacrante.
- Qu'est-ce qu'il a encore fait ?
- Une main est amputée est apparue ce matin dans le frigo-
- A choisir, je préfère encore ça à l'idée de retrouver une tête entre le carton de lait et le cidre, ponctua Sarah avec un détachement qui me dérida légèrement.
- Oui, mais la main était enroulée dans l'un de mes pulls !
La jeune femme éclata de rire, incapable de retenir son hilarité face à cette conversation déconcertante. Je fronçai les sourcils, contrarié d'être la source des moqueries de ma bien-aimée.
Elle me caressa finalement les cheveux et s'excusa, m'expliquant qu'elle ne s'habituerait jamais tout à fait aux anecdotes de notre étrange colocation. Lorsque Sarah passa ses bras autour de mes épaules, j'hésitai. Un drôle de sentiment me fit prendre conscience que j'aurais préféré être aux côtés de mon ami, à fouiller une scène de crime et à déjouer des mystères. Je refoulai cette pensée : premièrement, j'étais venu de moi-même chez Sarah. Et enfin, Sherlock devait apprendre à ne pas me considérer comme acquis.
Respirant l'odeur fruitée du parfum de Sarah, je fis taire mes interrogations et relevai la tête, lui adressant un sourire lourd de sens.
Défroissant rapidement ma chemise, je l'enfilai et la boutonnai avec un sourire satisfait, le cœur et l'esprit plus léger qu'au début de la journée. Le bruit de la douche m'indiqua que Sarah ne réapparaitrait pas avant un certain moment. Je décidai de m'emparer de la télécommande et zappai jusqu'à une émission dépourvue d'intérêt.
Allongé, les bras croisés derrière la tête, je regardai les images défiler, apprenant avec un certain mépris que deux stars de cinéma étaient fraîchement divorcées. Admirant la plastique de l'actrice, je fus incapable de me souvenir d'un seul élément de sa filmographie.
Somnolant, je sursautai subitement lorsque le vibreur de mon téléphone résonna sur la table en verre, provoquant un boucan monstre et la lente progression du gadget vers le vide. Ne le récupérant qu'à la dernière seconde, j'ouvris le message, persuadé d'y trouver un appel ou une réclamation de Sherlock. Rien sinon un numéro inconnu.
Envisageant mon ami assez audacieux pour subtiliser le téléphone d'un agent ou d'un inconnu et se permettre de m'envoyer un texto, je rechignai à l'ouvrir. Jetant un œil à l'abrutissant programme télévisé, je cédai et ouvris la minuscule enveloppe qui figurait sur mon écran :
+0044 7743 4512
« Pourriez-vous demander à Sherlock de me rejoindre ? Il est injoignable. G. Lestrade »
Haussant un sourcil, je composai rapidement une réponse avant de repartir m'asseoir dans le confortable divan.
JW
« Il a bien vu votre message ce matin. Il a dû trouver quelque chose d'autre à faire en chemin. »
La sonnerie qui s'échappa de mon téléphone me donna l'ahurissante envie de l'éteindre ou de le détruire. Résistant quelques secondes à l'appel, j'y répondis finalement, irrité :
- Oui ?
- Dr Watson ? Lestrade. Je n'ai strictement rien envoyé ce matin à Sherlock.
- De mieux en mieux… Il a dû partir sous un faux prétexte dans ce cas ! Ce n'est ni la première ni la dernière fois. Je lui dirai de vous recontacter quand il sera revenu. Si vous avez la chance de le croiser avant moi, dites-lui d'acheter du lait.
J'appuyai aussitôt sur la touche « décrocher », délaissant mon interlocuteur pour la terne vie des peoples britanniques. Mariages, divorces, naissances, je songeai un instant à ce qu'aurait été ma vie si je n'avais pas croisé le chemin de cet insupportable colocataire. Différente, j'en étais certain. Mais en quoi ? Je renonçai à établir la liste et chassai de nouveau l'odieux détective de son esprit.
Durant ce temps, un drame se produisait de l'autre côté de Londres.
Ce que j'en sais à l'heure actuelle ne sont que la combinaison des bribes que j'ai obtenues auprès des principaux intéressés. Mon imagination s'est chargée malgré moi du reste du travail, agençant et étoffant ces fameux témoignages pour constituer le périple de nos vies.
La tête dans le coton, balloté à l'arrière d'une camionnette, Sherlock ouvrit les yeux sur ses pieds et poings liés. Tentant tant bien que mal de défaire les liens, il renonça, impuissant. Rassemblant ses derniers souvenirs, il se remémorait à peine être descendu au rez-de-chaussée du 221B Baker Street. Il hésitait ensuite : avait-il eu le temps d'ouvrir la porte ou l'agression s'était-t-elle produite à quelques marches seulement de son appartement ?
La tempe légèrement poisseuse, il devina qu'un coup à la tête était responsable de son amnésie. Ses cheveux bouclés s'étaient figés dans le mince filet de sang qui courrait sur sa peau depuis son crâne. Dégouté, il grimaça derrière le bâillon.
Bien décidé à comprendre la galère dans laquelle il s'était fourré, il observa les objets qui l'entouraient : cordes, boîte à outils. Quelques vieux journaux, près d'un bidon d'huile de moteur. Rien qui ne le renseignait sur l'auteur de cette agression. En l'absence d'informations, il ne pouvait déduire une destination précise et l'incertain était une source d'angoisse. Il entreprit donc de se calmer et d'attendre patiemment la fin du voyage.
Soulagé sur certains plans, il supposa probablement que je m'apercevrai de l'anormalité de la situation cette nuit ou au petit matin. En attendant, il lui fallait rassembler le plus d'éléments possibles et trouver le moyen de devenir indispensable aux yeux de ses agresseurs. A moins qu'il ne le soit déjà : il doutait fortement qu'un rapt au hasard se soit porté sur sa personne. En sa qualité d'unique détective consultant au monde, il attirait autant la curiosité que la jalousie ou le ressentiment. Enfin, le mobile financier semblait irrecevable : contraint de partager son appartement, il n'étalait pas une fortune appréciable.
Le cahotement s'arrêta brusquement. Un crissement de pneus se fit entendre avant que les portes de la camionnette ne s'ouvrent, le plongeant dans une lumière artificielle et aveuglante. Des spots lumineux, semblables à ceux qui éclairent les berges de la Tamise près des docks et des usines. Dans le halo blanc, il distingua trois silhouettes différentes.
Traînés par deux paires de bras, les individus communiquèrent entre eux dans un anglais teinté d'un accent curieux. Irlandais, trancha Sherlock, en tentant d'identifier le patois et les intonations de ses geôliers. Une première information capitale, songea-t-il avant d'être projeté deux ou trois mètres en avant sur le béton humide et râpeux de ce qui semblait être un vieil entrepôt hérité de la sidérurgie. Une odeur de souffre le prenait à la gorge.
Remerciant ses yeux de s'accommoder à la lumière aveuglante, il n'eut pas le loisir de riposter, entourés de chaîne dont un claquement lui indiqua qu'elles étaient reliées au mousqueton bien ancré dans le ciment écaillé du mur.
Dans un dernier moment de lucidité, il se félicita de ne pas m'avoir entraîné là-dedans. Une masse lourde le heurta finalement à la tête, le plongeant dans une inconscience forcée.
Cornered the boy kicked out at the world,/Acculé, le garçon a envoyé balader le monde,
The world kicked back a lot fuckin' harder.../Le monde le lui a rendu cent fois plus fort.
