Chapitre 2
Si Suzaku avait espéré, du moins au début, que Maître Akira resterait à ses côtés à deviser tranquillement, elle s'aperçut vite qu'il n'en serait rien. Akira ne rentrait que pour dormir. Et de quel sommeil ! Il restait quelques heures allongé et Suzaku n'était même pas sûre qu'il dormait vraiment. Il passait ses journées à l'extérieur. Au fil des jours, cependant, sa bonne humeur disparut. Il redevint aussi froid et glacial qu'avant. Suzaku tenait la maison en ordre et partait s'entraîner elle aussi. Elle le savait parfaitement, Akira l'avait choisie pour être sa seconde parce qu'elle était à la fois lettrée et guerrière. C'était l'époque où Suzaku se croyait la plus forte au monde, parce qu'elle dominait largement tous ceux qui étaient capables de porter une arme dans sa région. Elle se souviendrait toute sa vie de sa rencontre avec Maître Akira.
Elle était en plein duel avec une élève du dôjô qu'elle fréquentait lorsqu'une aura surpuissante les avait arrêtées. Suzaku s'était retournée pour voir d'où venait cette agressivité et s'était retrouvée face à Akira. La première chose qui lui avait traversé l'esprit, c'était : « il est aveugle. » Puis, elle avait remarqué qu'il était très jeune. Et beau, cela va sans dire. Elle s'était écriée :
- Tu veux mourir ?
Interrompre un duel était absolument inimaginable dans l'esprit de Suzaku. Sans se départir de son calme, le jeune homme lui avait répondu :
- Tu n'y arriverais pas.
Jamais on n'avait parlé sur ce ton à Suzaku. Mettant de côté ses principes d'accueil des voyageurs, elle avait aussitôt décidé de le tuer. Elle se battait avec trois longs poignards mais n'en avait besoin que face aux véritables samouraïs. Les véritables samouraïs ! Parlons-en ! C'était une fable ! Sans avoir une goutte de sang samouraï, Suzaku était très forte. Alors qu'est-ce que quelques composants de plus ou de moins dans son liquide vital changeraient ?
Suzaku choisissait le nombre de poignards en fonction du niveau de son adversaire. Habituellement, un seul suffisait, mais pour le duel qui l'occupait avant l'arrivée de Maître Akira, elle en avait sorti deux. Et devant l'extraordinaire combativité d'Akira, Suzaku avait senti qu'elle avait tout intérêt à jouer le grand jeu dès le départ. Elle avait donc tiré son troisième et dernier poignard, avant de faire face à Akira.
Dès la première passe, Suzaku avait compris à quel point il était inatteignable. Il y avait réellement un gouffre entre eux, qui faisait qu'inéluctablement, ce serait Akira qui remporterait le duel. Cela n'avait pas empêché Suzaku de se battre. Elle avait résisté comme une lionne, puisant dans son âme la force de continuer à porter des coups à Akira. Et quand Akira aurait dû la tuer parce qu'il avait gagné, il l'avait regardée, à terre, en train d'arroser le sol de son sang écarlate et demandé, de sa position haute et victorieuse :
- Quel est ton nom ?
À l'agonie, elle avait trouvé la force de répondre :
- Suzaku.
- Suzaku, tu vas me suivre à partir d'aujourd'hui. Tu m'aideras dans mes tâches et dans mes objectifs. Tu seras mon point de référence pour le monde extérieur.
Interloquée, elle l'avait scruté en essayant de comprendre ce qui lui arrivait. Pourquoi cet homme s'était-il immiscé dans sa vie ? Elle n'avait rien demandé. Pourquoi, après l'avoir battue et déchue lui offrait-il une planche de salut ? La seule chose dont Suzaku se souvenait vraiment, c'était de sa voix, sûre et intransigeante. À travers le sang qui lui brouillait la vue, elle ne distinguait alors plus que sa silhouette, mais ça lui avait suffit. Malgré son épuisement, son amour-propre et ses blessures, elle avait approuvé en faisant un bref signe de tête, scellant ainsi son destin. Akira n'avait rien dit, il l'avait juste soulevée et emmenée. À partir de ce jour, plus personne n'avait entendu parler de la terrible Suzaku. Elle s'était simplement évanouie dans la nature.
Suzaku jeta un coup d'œil sur la maison qui dissimulait le plus grand des samouraïs et cessa soudain son entraînement. Le soir tombait et Maître Akira n'allait pas tarder à revenir. Après quelques assouplissements, Suzaku rangea ses armes et revint vers la demeure. Ce soir encore, elle devrait paraître joyeuse pour tenter de mettre un peu de gaieté dans le cœur de son maître.
