Sarcasmes
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Sarcasme II (1)
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Allegro rubato
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Mon arrivée à Tokyo se déroula au beau milieu d'une averse si bien que je fus trempée jusqu'aux os en franchissant la porte du grand hôtel Suzuki à Beika. (Est-ce qu'il y avait seulement une seule chose dans ce quartier de la ville qui n'appartenait pas à la famille Suzuki ? Entre les restaurants Suzuki, la pension de famille Suzuki, les hôtels Suzuki, les boutiques de cosmétiques Suzuki et les galeries Suzuki, on se serait presque imaginé dans une de ces utopies corporatistes où les employés étaient rémunérés en bon d'achat de l'entreprise qui les employait, la même entreprise qui détenait le monopole de tout ce qui s'achetait où se vendait dans la ville, depuis les appartements qu'elle louait aux habitants jusqu'au service de police qui maintenait l'ordre.)
Même si j'avais haussé un sourcil devant le prix scandaleusement élevé de la minuscule chambre que j'occuperais cette nuit, au grand hôtel Suzuki, je ne pouvais guère m'offrir le luxe d'arpenter les rues détrempées de la ville à la recherche d'une offre plus raisonnable. Le climat comme la fatigue occasionnée par le voyage et le décalage horaire m'imposaient des concessions. Aussi décidais-je de décaler cette quête au lendemain, quitte à en payer le prix par une saignée à mon portefeuille.
Après vingt heures passés entre les aéroports et l'avion, je ne désirais rien de plus que de m'allonger après une bonne douche.
A mon réveil, je pus constater que les aiguilles de l'horloge avaient franchies la ligne des dix heures du soir, une horaire trop tardive pour que un repas décent (passé une certaine heure, mon estomac me faisait payer les repas qu'il jugeait trop copieux par des aigreurs qui ne manquait jamais de m'empoisonner la nuit) mais suffisamment clémente pour que je puisse encore m'offrir un petit en-cas accompagné d'un verre.
En dehors de ça, je n'avais guère d'options de toutes manières, demeurer seule dans cette chambre d'hôtel, à cette heure, me paraissait insupportable.
Jusqu'à présent, cet horaire avait été réservé aux petits tête à tête entre moi et ma mère, autour d'une tasse de thé, un temps que nous passions à lire ou à discuter de nos journées (en fait, c'était plutôt moi qui meublais le silence en évoquant mes journées tandis qu'elle écoutait).
Lorsque sa mort avait bannie ces soirées dans le passé, j'avais pris pour habitude de combler ce vide en ayant recours aux somnifères, des somnifères que j'avais stupidement oublié de glisser dans mes bagages lors de mon départ de Londres, me privant de cet expédient.
Et comme si ce n'était pas suffisant, mes sous-vêtements comme ma chemise de nuit étaient également restés à Londres, faisant payer leur absence à leur propriétaire négligente.
Mais c'était un problème qui devrait attendre sa résolution jusqu'à demain matin.
(Après tout, si je prenais la peine de m'éloigner de ce quartier, je n'aurais sans doute aucun mal à trouver des boutiques n'arborant pas le logo des Suzuki. Je ne tenais pas à vérifier si les tarifs de leurs boutiques de prêt à porter étaient aussi ruineux que le prix qu'ils exigeaient pour leur hospitalité.)
Le seul problème que je voulais réserver à cette soirée était de trouver un bar suffisamment accueillant à mon goût (celui de l'hôtel n'était pas une option, je ne tenais pas à croiser d'autres pensionnaires qui ne manqueraient pas de vouloir engager la conversation avec moi), où je pourrais me réfugier jusqu'à la fin de la « période de danger » (ces horaires où l'absence de celle qui les occupait avec moi était proportionnée à son ancienne présence).
Même si je ne manquais pas de talents à mon répertoire (la fausse modestie ne ferait jamais partie de mes vices !), le sens de l'orientation n'en faisait hélas pas partie.
Aussi, de peur de m'égarer, je décidai d'emprunter la large avenue à gauche de la première intersection et d'y demeurer jusqu'à ce qu'un café se présente sur ma route.
La chance me sourit, puisqu'il ne me fallut que dix minutes de marche pour trouver un restaurant à l'apparence élégante, tout disposé à accueillir ma compagnie jusqu'à une heure et demie du matin, si les informations affichées à l'accueil n'étaient pas de la publicité mensongère, en d'autres terme, le lieu idéal pour moi.
Toute l'assistance tourna la tête dans ma direction lorsque je pénétrais dans l'établissement, me donnant l'impression d'avoir interrompu une importante réunion où je n'étais pas supposée avoir ma place. Ils continuèrent de me suivre du regard tout le long du bref parcours que j'effectuai jusqu'à une table pour deux, avant de finalement se désintéresser pour remettre le nez dans leur verre ou leur assiette.
Installé à la table sur ma gauche, un homme blond des plus élégants, dont l'âge semblait osciller aux alentours de la quarantaine, continua de manifester son intérêt pour moi, une attitude qui contrastait avec celle des autres consommateurs.
Lorsque je croisais son regard, ce regard qui semblait lire en moi comme dans un livre ouvert, il m'adressa un sourire.
Alors que j'observai furtivement le reste de la salle du coin de l'œil, je pus constater que j'étais toujours le point de mire de tous les regards. Mes observateurs s'étaient simplement montré plus discrets, en faisant mine de rester concentré sur leur repas après en avoir été détourné un bref instant par la nouvelle venue, mais cette couverture ne faisait pas illusion bien longtemps pour peu qu'on fasse preuve d'un minimum d'attention.
Un vieillard qui me tournait le dos renifla pour me manifester son irritation, lorsque je croisai le regard qu'il m'adressa par-dessus son épaule. Lorsqu'il se retourna, visiblement agacé par ma présence, la femme qui était assise à ses côtés me contempla tristement, une lueur de compassion dans ses yeux tandis qu'elle murmurait quelque chose à propos de quelqu'un qui avait « mal choisi son jour pour se faire une teinture ».
Pourquoi m'observaient-ils comme une bête curieuse ? Est-ce que quelque chose clochait avec mon apparence, mes vêtements ou mes cheveux ? Une femme d'âge mûr murmura quelque chose à son ami, un homme grassouillet, près du comptoir, qui s'était interrompu au beau milieu de son repas lors de mon arrivée, tandis qu'une jeune femme me dévisageait comme si je venais d'une autre planète.
Le serveur, un jeune homme aussi mince que timide, m'adressa un sourire nerveux lorsque je lui commandais une tasse de thé et une baguette de pain. Lui aussi semblait avoir été mis mal à l'aise par ma simple présence. Une ou deux fois je le surpris en train de contempler ma chevelure avec une expression de désarroi. D'autres fois, son regard se faisait plus pensif, comme s'il percevait quelque chose d'étrange chez moi, sans pour autant pouvoir mettre le doigt sur ce qui lui posait problème.
Maintenant que j'y songeais, peut-être que j'aurais dû teindre cette chevelure qui semblait avoir jeté un froid dans la salle. Si Shinichi Kudo connaissait réellement ma mère, il ne manquerait pas de se méfier dès qu'il remarquerait mes cheveux auburn.
Oui, je me ferais une teinture, demain. Tout en notant mentalement cette nouvelle résolution, je fronçais les sourcils en direction de cet homme qui s'était visiblement teint les cheveux en blond, et continuait de me déshabiller du regard avec une expression inquiétante.
Tandis que je grignotais ma baguette, (sous les yeux du serveur, dont l'attitude aurait été plus appropriée s'il avait assisté à mes funérailles plutôt qu'à mon repas), je sentis qu'une énième personne, sur ma droite cette fois, s'était jointe au chœur silencieux de mes observateurs. De qui s'agissait-il, maintenant ? Une question qui traversa ma conscience, y soulevant un nuage d'irritation.
Tout en mordillant ma baguette, je me risquais à jeter discrètement un regard en coin vers ma droite, ce qui me permit d'apercevoir une blonde vénitienne, accoudée au comptoir, et qui ne semblait guère m'apprécier, si j'en jugeais au froncement de sourcils qu'elle m'adressa par-dessus ses lunettes de soleil.
C'était une jeune femme plutôt séduisante, il fallait le reconnaître. Je lui aurais donné entre vingt-cinq et trente-cinq ans (l'épaisse couche de maquillage dont elle s'était recouverte brouillait le pronostic).
De fait, je ne comprenais guère pourquoi ni comment je lui avais détrôné sa place au centre des regards.
Après tout, entre ses bas provoquants, cette robe noire, presque transparente, au décolleté plutôt osé et ses sandalettes de luxe qui mettaient ses orteils en valeurs, elle avait bien plus d'atouts que moi pour jouer ce rôle.
De son côté, elle semblait intéressée par le Casanova blond, à côté de moi, dont elle quémandait l'attention de temps à autres par un sourire, sans cesser pour autant de me dévisager, ce qui ne manquait pas de m'intriguer.
Cependant, la personne qui éveillait mon propre intérêt n'était pas tant cette jeune femme que l'homme qui demeurait à sa propre table, juste derrière elle, dissimulé dans l'ombre découpée par l'angle du comptoir.
Il me tournait le dos, et de toutes les personnes présente dans la salle, c'était bien le seul à ne pas s'être retourné une seule fois dans ma direction depuis mon arrivée. Son dos comme ses épaules avaient quelque chose de familier pour moi.
Et lorsque je me rendis compte de la présence d'un petit miroir, accroché derrière le comptoir, je compris instantanément que cet étranger m'observait lui aussi, tout comme les autres, même s'il le faisait par l'intermédiaire de mon reflet.
Oui, lui non plus ne faisait pas exception, même si son expression attentive et concernée le démarquait légèrement du reste.
Il me fallût un certain temps pour faire le lien avec la photographie qui avait orné la couverture de ce magazine, et ainsi le reconnaître.
Ses cheveux étaient beaucoup plus longs, leur couleur bien plus sombre, et la lueur qui brillait dans ses yeux offrait un contraste saisissant avec l'expression qui avait été figée sur une couche de papier glacée. Ce n'était pas seulement de l'intelligence qui y pétillait, mais également une gentillesse que je n'aurais jamais anticipé !
L'image que je m'étais faite de Shinichi Kudo, à partir de cette coupure de presse, était celle d'un adolescent arrogant et d'un enfant gâté imbu de sa personne.
Mais, alors qu'il était assis à cette table, en train de savourer tranquillement son café, le charisme et la maturité qui se dégageait de son attitude n'était pas ce qu'on était en droit de s'attendre de la part d'un petit détective amateur trop sûr de lui.
Ceci étant dit, mon admiration pour lui se dissipa instantanément lorsque je le surpris en train de contempler la blonde vénitienne qui était toujours accoudée au comptoir.
Il avait consciencieusement gravé dans sa rétine les jambes avenantes comme le décolleté outrageux de cette femme avant de lever à nouveau les yeux vers ce miroir, pour comparer les courbes qu'il avait silencieusement mesuré à celles que pouvais lui offrir ma silhouette, plutôt svelte en comparaison apparemment. J'en aurais mis ma main au feu !
Bien, il ne valait apparemment guère mieux que le reste de la population masculine de la même tranche d'âge. Une pensée que je remâchais furieusement, furieuse qu'il ait brisé mes illusions à son égard en un court instant, et encore plus furieuse avec moi-même pour m'être bercé de ses mêmes illusions, juste à cause de l'expression qui avait brillé dans son regard.
Il termina son café et héla le serveur pour régler l'addition. Après cela, il me regarda de nouveau, par l'intermédiaire du miroir, et m'adressa un hochement de tête entendu, espérant visiblement que je ferais de même en retour.
Je détournai les yeux. Mais dans la mesure où j'avais terminé mon propre repas, je n'avais guère de raison pour ne pas l'imiter, et faire signe au serveur de mon côté pour régler ma propre addition.
Alors que je jetais un regard un nouveau regard en coin à ce miroir, je pus constater qu'il était toujours en train de me contempler.
Il se leva doucement, et sans détacher son regard du mien, marcha tranquillement jusqu'à la porte, sans prêter la moindre attention au reste de la salle qui n'avait pas manqué de remarquer le petit manège entre nous.
Une fois parvenu jusqu'à la porte, il s'arrêta et m'adressa un dernier sourire avant de la franchir.
Lorsqu'il fût dans la rue, il continua de m'observer à travers la fenêtre qui me faisait face, me fît un clin d'œil et s'éclipsa au coin de la rue.
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J'étais devenue folle, pensais-je en quittant ce restaurant pour emprunter le même parcours que le détective. Oui, c'était la meilleure explication, il fallait vraiment que j'aie perdu la raison pour me mettre à suivre un étranger dont je ne savais pratiquement rien.
Pourquoi m'avait-il regardé de cette manière, et quelle importance cela pouvait-il avoir pour moi, de toute façon ? Pourquoi se mettre en tête de le suivre pour obtenir la réponse à une question aussi futile ?
Mais je n'aurais sans doute pas pu rester dans ce restaurant une minute de plus, tant je me sentais oppressé par cette multitudes de regards inquisiteurs qui ne donnaient l'impression de se détacher de moi que pour mieux revenir m'épier dès que j'avais le dos tourné.
Pourquoi n'avais-je pas pensé à me teindre les cheveux avant mon départ ?
Oh parfait, vraiment parfait, non seulement ce détective s'était glissé hors de ma vue suffisamment longtemps pour disparaître, mais il avait fallu qu'il choisisse de tirer sa révérence avant que je le rejoigne à un croisement (est-ce que j'ai déjà mentionné mon sens de l'orientation et à quel point je pouvais m'y fier en temps normal ?). De quel côté était-il donc parti?
Un léger bruissement fût le seul signe avant-coureur que daigna m'accorder ce maudit détective avant de s'extirper des coulisses pour faire son retour sur scène, juste devant moi. J'imagine qu'il s'était dissimulé dans l'ombre de cette ruelle pour attendre patiemment mon arrivée.
« Bonsoir, » me murmura-t-il d'un air solennel. Sa voix était agréable, le ton avec lequel il s'était adressé à moi l'était moins. En dehors de nous deux, il n'y avait absolument personne aux alentours.
Les rues étaient complétement désertes, ce qui ne manquait pas d'être étrange pour une métropole comme Tokyo, particulièrement à cette heure et au milieu de l'été.
Et maintenant que le responsable de mon séjour dans cette ville était là, debout juste devant moi, sous la pâle lueur d'un réverbère, sans le moindre témoin pour nous interrompre…ou s'interposer si nécessaire, il m'apparaissait soudainement des plus dangereux. La chaleur que j'avais cru déchiffrer dans son regard tout à l'heure s'était évaporée dans le froid de cette nuit, et ce n'était plus un sourire qu'il m'adressait à présent.
« Bonsoir, » lui répondis-je, essayant de dissimuler la nausée qui m'envahissait derrière une expression nonchalante. Une douleur étrange commença à papillonner dans ma poitrine et mon estomac, comme si mon corps faisait retentir sa sonnette d'alarme pour me prévenir du danger imminent sur la route duquel je m'étais stupidement placé.
Et la terrifiante réalité se dévoila progressivement à ma conscience dans toute son horreur, j'étais face à un étranger, un homme qui non content de me dominer de sa taille pouvait certainement le faire de sa force si le besoin s'en faisait sentir, au milieu de la nuit, dans une rue qu'une providence cruelle avait dépouillé du moindre passant.
Il me suffisait de tourner les talons et de tourner au coin de la rue en courant pour regagner ce restaurant et m'y réfugier. Oui, je pourrais toujours prétexter y avoir oublié quelque chose lors de mon départ.
Mais cette porte de sortie potentielle que mon imagination m'avait ouverte, mon bon sens s'empressa de la refermer d'un claquement aussi sec qu'impitoyable, en me rappelant qu'avec les sandales que je portais, il ne faudrait pas plus de deux secondes pour qu'un poursuivant comble le peu d'écart qui pourrait subsister entre nous.
Quand bien même j'aurais eu des chaussures de sport ce soir-là, ça ne m'aurait guère laissé plus d'espoir de toutes manières.
Mon agresseur potentiel ne bénéficiait pas seulement de longues jambes proportionnées à sa taille, il me donnait également l'impression d'être un sportif, qui avait dû passer la moitié de son temps libre sur une piste d'athlétisme ou un terrain de football, et certainement pas en tant que spectateur.
Sans le moindre doute, si je me mettais en tête de le défier à la course, me rattraper serait un jeu d'enfant pour lui.
Il me donnait l'impression de me jauger d'un œil critique de la même manière que je le faisais avec lui, et son diagnostic rejoignait apparemment le mien, je n'avais pas l'ombre d'une chance face à lui.
Mon cœur manqua un battement lorsque des pas résonnèrent derrière moi, au loin. Il y aurait au moins quelqu'un pour m'entendre si je poussais un cri.
Shinichi Kudo regarda par-dessus mon épaule, en direction des pas qui s'approchaient, et fronça les sourcils.
« Ne dites surtout pas un mot et venez avec moi. » me murmura-t-il à l'oreille tout en enroulant mon bras autour de ma taille pour m'entrainer dans la ruelle à notre gauche, cette ruelle où l'obscurité pouvait maintenir bien des choses à l'abri des regards.
Un faible « Eh » fût la seule protestation qu'il autorisa à s'échapper de mes lèvres avant de me maintenir au silence en plaquant sa main sur ma bouche.
Lorsque la ruelle qui s'ouvrait devant nous me dévoila sa nature d'impasse, cette horrible réalisation ne manqua pas de faire monter mon angoisse d'un cran.
« Chut, » me dit-il en me poussant gentiment contre le mur. « Je ne laisserai personne vous faire de mal. Contentez-vous de garder le silence et tout ira bien ! » Sur ces mots, il écarta sa main de mes lèvres.
La plupart des jeunes femmes placées dans ma situation aurait saisi au vol leur opportunité d'appeler au secours…et d'écorcher les tympans de leur agresseur au passage. Mais même si j'étais persuadée qu'il s'apprêtait à me tuer, ici et maintenant, aucun son ne parvint à remonter du fond de ma gorge (je n'avais poussé le moindre cri dans ma vie, aussi loin que je me rappelais, et ce n'était apparemment pas aujourd'hui que ça allait changer !).
Je n'eux pas non plus la force de me dégager de son étreinte et j'étais si nerveuse que mes genoux menaçaient constamment de se dérober sous moi.
Il me plaquait contre ce mur de ses deux mains, et demeurais si proche de moi que je ne pouvais même pas voir son visage, qui frôlait le mien, mais pouvait en revanche parfaitement entendre les battements de son cœur. Un battement calme et régulier, en contraste avec le mien, approprié au cœur, ou plutôt à ce qui tenait lieu de cœur à un tueur froid et implacable, qui pouvait étrangler sa victime sans le moindre remords ni le moindre haussement de sourcils face à ses tentatives futiles de résistance.
Les apparences sont décidément trompeuses, pensais-je amèrement. Dire qu'il m'avait donné l'impression d'être une personne aussi amicale que cultivée. Je crois même que j'avais ressenti quelque chose comme de l'attraction vis-à-vis de lui, quelques minutes plus tôt.
Pendant ce temps, les bruits de pas avaient continué leur progression, avant de s'arrêter brusquement, arrachant ainsi un soupir à Shinichi Kudo.
« Ok, » me glissa-t-il délicatement dans l'oreille qui était à quelques centimètres de ses lèvres. « Fermez les yeux et gloussez. Maintenant ! »
Il continuait de m'emprisonner dans une étreinte aussi intime que celle d'un amant et aussi implacable que celle d'un étau. De leur côté, les bruits de pas avaient fini par atteindre notre ruelle, nous signalant que celui qu'ils annonçaient venait enfin se joindre à nous.
M'efforçant de garder les yeux ouverts, je tournais légèrement la tête vers la droite, ce qui me permit d'apercevoir cet homme à la chevelure blonde, celui qui m'avait reluqué sans vergogne dans ce restaurant et continuait de le faire à l'instant présent, sans être découragé le moins du monde par le fait qu'il me surprenait dans les bras d'un autre.
La main droite de Shinichi Kudo, hors de portée de notre voyeur blond, s'efforçait de me chatouiller pour m'arracher le rire qu'il avait exigé de moi, un plus tôt. Et à mon plus grand étonnement, loin de s'arrêter là, il commença à faire mine de m'embrasser l'oreille avant de faire semblant de s'attaquer à ma gorge.
A aucun moment ses lèvres n'effleurèrent ma peau, il se contenta de titiller mon oreille du bout de son nez.
Et il fallait avouer qu'il faisait tout son possible pour rendre sa performance crédible aux yeux de notre spectateur, sa main gauche tirailla impatiemment sur les bretelles de ma robe, comme pour m'ordonner silencieusement de les faire glisser le long de mes épaules, avant d'effleurer mon bras du bout des doigts.
Mais puisque je sentais, de mon côté, que son petit manège n'était pas le préliminaire à une agression…ou autre chose, je commençais à me détendre.
A ma propre surprise, je lui offris même le petit rire qu'il m'avait réclamé lorsque son souffle commença à me chatouiller.
Quel idiote j'avais pu être, pensais-je. Ma paranoïa avait pris le dessus et tiré la sonnette d'alarme pour rien. Shinichi Kudo n'était pas le fou dangereux que je m'étais imaginé un moment, simplement quelqu'un de taquin, en plus d'être un vrai Don Juan quand il se laissait aller ! Mais j'étais également à blâmer pour cette situation compromettante, j'imagine.
Etant donné mon attitude vis-à-vis de lui, dans ce restaurant et à la sortie de l'établissement, on ne pouvait pas lui reprocher d'avoir été cru que j'avais eu le béguin pour lui et lui avait fait tacitement signe que ça ne me déplaira pas de passer la nuit avec lui.
Et maintenant, nous nous retrouvions ici, dans cette ruelle, à jouer la comédie des amants qui n'avaient pas eu la patience d'aller jusqu'à un love hôtel, pour le seul plaisir de nous moquer d'un étranger dont je ne savais rien.
Kudo était peut-être un petit impertinent, mais contrairement à mes camarades à l'université, il ne manquait pas d'imagination et on n'avait peu de chance de s'ennuyer en sa compagnie. Il n'abusa pas non plus de ce petit jeu, en tout cas pas trop, puisqu'il me toucha à peine au cours de notre simulacre d'ébat.
Mais cet homme blond n'aurait pas été le mieux placé pour donner des leçons de courtoisie à mon camarade de jeu du moment, puisqu'il s'obstinait à nous observer, même si son expression était sceptique plutôt que lubrique.
Refermant mes bras autour de la tête de Shinichi Kudo, je prétendis fermer mes yeux dans une expression d'extase, avant de plaquer mon visage contre le torse de Shinichi Kudo.
Observant notre voyeur du coin de l'œil, je pus constater que le scepticisme avait fait place à la fureur et à la déception. Ses yeux demeurèrent pourtant fixés à ma chevelure, irradiant d'une haine et d'une agressivité dont je n'avais jamais été témoin jusque-là.
Et soudainement, je compris que tout cela n'avait rien d'un jeu. Cette blonde vénitienne à la tenue provoquante qui avait froncé les sourcils en m'apercevant, les cheveux anormalement longs de Shinichi Kudo et son attitude vis-à-vis de moi, la manière dont le serveur avait contemplé mes cheveux auburn, dont la nuance se rapprochait beaucoup du blond vénitien… Toutes les pièces de ce puzzle s'assemblèrent en une image terrifiante quand la toute dernière s'emboita au milieu des autres… Les mots que Shinichi Kudo m'avait glissé à l'oreille en m'entraînant ici… « Je ne laisserais personne vous faire de mal. »
« Mon Dieu, » murmurai-je dans un gémissement en agrippant les épaules de Kudo. J'aurais volontiers souhaité que ce reflexe soit suscité par autre chose que la défaillance de mes genoux, qui n'arrivaient plus à supporter mon propre poids tant la peur les avait siphonné de toute énergie.
Notre observateur demeura à son poste sans faire un seul geste dans notre direction. Cette situation me donnait la nausée, et ce n'était hélas pas au sens figuré du terme, de la même manière que Kudo constituait réellement la planche de salut à laquelle je m'accrochais du peu de force qui me restait. Toute trace de rire avait disparu de mes lèvres tremblotantes, et personne n'aurait pu en extirper un second de force, que ce soit moi ou Kudo.
Mais le détective semblait avoir un don pour l'improvisation en plus d'être capable de déchiffrer instantanément l'évolution de ma situation. De fait, loin de paraître étonné de ma réaction, il se contenta d'arrêter de jouer avec mon oreille pour glisser un bras protecteur autour de mes épaules.
« Allez », soupira-t-il suffisamment fort pour que ses mots parviennent aux oreilles de celui qui nous harcelait du regard, à défaut de pouvoir passer à l'étape supérieure avec moi. « Allons finir la soirée chez moi, il n'y aura personne pour se rincer l'œil, là-bas ! »
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« Ne vous retournez pas, » me murmura Shinichi Kudo suffisamment bas pour qu'aucune oreille indiscrète n'intercepte le message, tandis que nous parcourions doucement les rues de la ville, côte à côte (doucement, pour la simple et bonne raison qu'il était difficile pour nous de courir avec son bras enroulé autour de ma taille). « Il est dissimulé à l'angle de la rue, et il va continuer de nous suivre, pour obtenir mon adresse et s'occuper de vous, lorsque vous vous éclipserez de mon domicile, demain matin, après notre soi-disant nuit de passion. »
« Et qu'est ce qui l'intéresse tant chez moi ? »
« Vos cheveux… Je pense que c'est juste pour la couleur de votre chevelure. Toutes les femmes qu'il a violées avant de les assassiner, le mois dernier, avaient les cheveux roux. La seule chose que je ne comprends pas, c'est la raison qui l'a poussé à s'intéresser à vous plutôt qu'à l'appât que nous avions préparé pour lui… Il ne lui a même pas jeté un seul regard de la soirée. Peut-être parce que sa tenue n'était pas à son goût… à moins qu'il n'ait jeté son dévolu sur vous simplement parce que votre teinture paraissait plus naturelle que la sienne… »
« On ne peut pas faire plus naturel que ça, ce n'est pas une teinture. » soupirai-je. Je savais que j'aurais dû me les teindre avant mon départ !
« Oh, » me répondit Shinichi Kudo, une note de pitié dans la voix. « La situation est donc pire que je ne l'avais imaginé. C'est trop dangereux pour vous de retourner au grand hôtel Suzuki, maintenant. Nous allons le semer dès que ce sera notre tour d'être dissimulé par l'angle de la rue, après cela, nous nous refugierons chez moi. »
Le grand hôtel Suzuki ? Pourquoi est-ce que j'aurais dû lui faire confiance ? Comment pouvais-je être certaine qu'il n'était pas de mèche avec ce Casanova blond, l'aidant à traquer ses victimes en jouant le rôle de sauveur providentiel ? S'il savait réellement que notre poursuivant était un meurtrier récidiviste, pourquoi ne l'avait-il pas déjà capturé ou appelé la police, dès l'instant où j'avais été placée en tête de la liste des futures victimes? Et de quelle manière avait-il pu savoir que je résidais actuellement au grand hôtel Suzuki ? M'avait-il espionné depuis le début de l'après-midi..? Je recommençais à devenir paranoïaque à son égard.
« Entre nous deux, je reste quand même le meilleur choix, vous ne pensez pas ? »
« Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? »
« Si vous deviez choisir votre meurtrier entre nous deux, je suis la meilleur option et de loin, non ? Au moins, je n'essaierais jamais de vous violer. » murmura-t-il d'un air goguenard, cherchant visiblement à tourner mes angoisses en ridicule.
« C'est supposée être drôle ? » Je tournais la tête dans sa direction. Non contente de me faire harceler par un tueur en série potentiel, il fallait en plus que je vois ce petit imbécile rire de ma situation, puisqu'il semblait sincèrement amusé de ce qui m'arrivait !
« J'ai seulement remarqué que vous aviez du mal à me faire confiance, et je voulais briser la glace. Je vous promets de ne pas vous toucher, et je ne laisserais personne d'autre le faire non plus. Alors, préparez-vous à courir dès que je vous donnerais le signal. »
Nous avions tourné au coin de la rue lorsqu'il prononça ces mots.
« Maintenant ! » s'exclama-t-il en relâchant mon tour de taille, pour mieux m'agripper la main pour m'entrainer dans sa course effrénée vers le prochain croisement, dont il emprunta la droite. J'essayais d'ajuster mon rythme au sien, mais avec les sandales que je portais, l'exercice était loin d'être évident, pour ne pas dire futile. Comme si ça ne suffisait pas, il s'était mis à pleuvoir.
« Argh ! » s'écria-t-il, visiblement excédé et à court de patience, avant de me soulever et de me balancer sur son épaule avec une force que je n'aurais jamais soupçonné. Maintenant mes jambes en place de son bras gauche tout en agrippant mes épaules de sa main droite, il courut à perdre haleine jusqu'au croisement suivant, où il tourna à gauche, cette fois, avant de s'affaler sur le sol, dissimulé derrière un large container.
« Hum… » marmonnai-je pour lui rappeler ma présence, autour de ses épaules.
« Chhtt » répliqua-t-il.
Je me sentais bien stupide, à pendre littéralement à son cou de cette manière. Néanmoins, plus que de la honte, c'était de l'hilarité que suscitaient les circonstances rocambolesques de notre première rencontre, au point que la tentation d'en rire était des plus lancinantes. Il n'y eut pourtant aucun rire pour s'échapper de ma gorge, ou de la sienne, et venir troubler le silence de la ruelle.
Une ombre passa en trombe devant l'entrée de la petite artère, s'arrêta à mi-parcours après l'avoir dépassé et revint sur ses pas, demeura un moment à quelque pas de notre cachette, et se décida finalement à s'éloigner pour reprendre sa chasse. Le bruit de ses pas sur le bitume ricocha contre les murs alentours avant de devenir de plus en plus tenu pour finalement mourir, nous laissant dans le silence.
« Vous les femmes, et vos goûts en matière de chaussures… » soupira Shinichi Kudo en tournant la tête vers sa gauche, pour fixer d'un regard sévère les sandales que je portais à mes pieds.
Je me demandai s'il avait conscience du fait que j'avais mes genoux par-dessus ses oreilles…d'une manière que la morale aurait approuvé, certes.
Cela aurait été bien tentant de contempler son expression à l'instant présent, mais étant donné ma position autour de son cou, tout ce que je pouvais voir de mon compagnon se limitait à son t-shirt et sa main gauche refermé sur mes mollets.
Il relâcha mes épaules pour récupérer l'usage de sa main droite et extirpa un petit téléphone mobile d'une des poches de son jeans.
« Tout va bien de mon côté, » annonça-t-il à celui ou celle qui était à l'autre bout du fil. « Vous pouvez rester en position, je vous recontacterais dans dix minutes. » Sur ces mots, il raccrocha et remis son bras en position autour de mes épaules.
Il se releva et quitta la ruelle pour rejoindre les avenues à grandes enjambés, me maintenant autour de ses épaules sans me donner l'impression qu'il se rappelait encore m'y avoir installé.
L'idée qu'il pouvait réellement s'agir d'un meurtrier, agissant de concert avec ce stalker blond, revint me titiller. Mais je ne pouvais pourtant pas m'empêcher de me sentir en sécurité, ayant l'intuition, sans pour autant en connaître l'origine, qu'il serait incapable de me faire le moindre mal.
Il semblait plutôt qu'il m'avait sauvé la vie pensais-je, en contemplant la chaussée détrempée et le t-shirt humide du détective. Et une sensation des plus étranges, mais loin d'être désagréable, me papillonna dans l'estomac lorsque je me remémorai l'inquiétude qui avait brillé dans ses yeux, tandis qu'il m'observait par l'intermédiaire de ce miroir.
Il serait venu à mon aide, quand bien même je n'aurais eue aucune connexion avec l'affaire qui l'occupait, je pense même qu'il l'aurait fait s'il avait choisi une autre vocation que celle d'héritier de Holmes.
Mais je savais aussi qu'il n'y avait rien de personnel là-dedans. Il en aurait fait de même avec n'importe quelle autre personne.
J'imagine que cela faisait partie de son caractère, et que son comportement vis-à-vis de moi, ce soir-là, en révélait plus long sur lui que sur ses sentiments éventuels à mon égard.
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