L'inconnu au bout du parchemin

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Harry était heureux d'enfin revenir à Poudlard. Ses vacances avaient été misérables, coincé chez les Dursley à subir brimades et privations tout en s'efforçant de rester stoïque, hanté chaque seconde par ce même cauchemar qu'il faisait toutes les nuits, encore et encore, le cimetière, le meurtre de Cedric Diggory et finalement la résurrection de Voldemort. Et il avait été obligé d'endosser, seul, cette souffrance, de la verrouiller au plus profond de lui, là où elle commençait à lui dévorer les entrailles. Mêmes les hiboux de Ron, d'Hermione et de Sirius, son parrain, ne savait lui apporter le réconfort dont il avait besoin ; il y avait comme un vide à l'intérieur de lui, un vide béant contre lequel il ne cessait de lutter pour ne pas sombrer dans le désespoir qui l'étreignait de plus en plus dangereusement. Finalement, deux semaines avant la rentrée, il avait été convié au Terrier, et, ravi de pouvoir échapper enfin à son détestable quotidien chez sa famille moldue, il allait enfin retrouver ceux qu'il considérait comme sa vraie famille, celle qu'il avait toujours souhaité avoir, qui l'aimait et qui l'estimait : les Weasley. Hermione s'y trouvait déjà quand il arriva et elle serra si longuement son ami dans ses bras, que lorsqu'ils relâchèrent leur étreinte, il crut voir l'espace d'une seconde une ombre de jalousie sur le visage de Ron qui se tenait à quelques pas de là, éclipsée si vite par un sourire radieux qu'Harry fut certain d'avoir rêvé.

Ils se trouvaient à présent dans un des compartiments du wagon de queue dans le Poudlard Express en compagnie de Neville, Seamus, Dean, et des jumeaux Weasley. Hermione lisait un de ces énormes ouvrages qu'elle emportait partout où elle allait, alors que les garçons parlaient de Quidditch, du classement de telle ou telle équipe dans la ligue, du transfert de tel ou tel joueur, mais l'esprit d'Harry vagabondait encore. Toujours ce vide, cette sensation de manque et il se demanda avec inquiétude s'il pourrait encore être heureux. Pour l'heure, il se contentait de faire semblant, pour n'inquiéter personne, pour ne pas qu'on lui pose de questions, pour ne surtout pas avoir à subir les regards compatissants. Oui, il était déterminé à paraître fort, à rester le plus solide possible, il le fallait. Il le devait. Voldemort revenu à la vie, le Ministère inconscient du danger, rien ne pourrait être pire, sinon...

— Alors, Potter ? cracha soudain une voix traînante bien trop familière. Content de toi ? On a encore fait la une des journaux ?

Draco Malfoy se tenait près de la porte ouverte du compartiment, entouré de ses deux éternels gorilles, Crabbe et Goyle, comme deux gardes du corps. Comme un seul homme, tous les occupants se levèrent, tendus, prêts à faire face.

— Mais ton petit numéro n'a pas marché, cette fois, poursuivit-il sans ciller. C'est ce que je disais l'autre jour à Cornelius... pardon, au Ministre, qu'il faudrait te faire interner pour t'éviter de répandre des mensonges aussi gros que tu es stupide. Il était d'accord avec moi, d'ailleurs.

— Ton père est un Mangemort, répondit Harry avec fureur. Peu importe ce que peut penser ton Ministre, et il ne pourra pas s'en cacher bien longtemps une fois que Voldemort sera sorti de son trou puant.

— Ne prononce pas le nom du Seigneur des Ténèbres, rugit Malfoy, le visage déformé par la haine.

La tension étaient encore montée d'un cran et quelques baguettes sorties d'un pan de robe pointaient maintenant d'un air menaçant. Finalement, pensant sans doute qu'un affrontement à trois contre huit ne pourrait avoir qu'une seule issue possible, Malfoy renifla de mépris et avec un dernier regard dédaigneux, disparut aussi vite qu'il était venu. Les Gryffondors se rassirent, encore tremblants de colère. Le plus furieux était Ron, qui ne cessait de marmonner :

— Le sale petit rat ! Un jour je lui ferais bouffer ses dents, Se pavaner alors que tout le monde sait maintenant que son père est l'un des toutous de Tu-Sais-Qui... Le sale petit rat !

— Calme-toi, soupira Hermione. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ce qui importe n'est pas ce que tout le monde sait mais ce que tout le monde croit. Et tant que le Ministère persistera à penser que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et qu'Harry ne raconte que des mensonges pour se rendre intéressant, tu ne pourras rien y faire. Contente-toi de l'ignorer, c'est tout ce qu'il mérite.

Harry sourit un court moment à la pensée d'un Malfoy mangeant ses propres dents en salade, avec de la vinaigrette et des petits oignons, mais il ne parvenait pas à se sentir en colère. Le vide en lui aspirait ses émotions, le laissant comme une coquille vide, incapable de ressentir, d'éprouver. Cependant, il participa avec les autres à l'échafaudage de plans visant au renvoi de Malfoy, tous plus irréalisables les uns que les autres, mais quand même très amusants, avant que la conversation ne revienne sur le Quidditch et Hermione dans son livre. Il parvint un peu à oublier sa détresse.

Le reste passa comme dans un rêve. Le débarquement sur le quai de Pré-Au-Lard, la silhouette imposante d'Hagrid, haute comme deux hommes adultes, qui leur fit un salut de loin, à lui, Ron et Hermione tandis qu'il rassemblait de sa voix de stentor les premières années pour la traditionnelle traversée du lac, alors que les autres élèves se contentaient de prendre les calèches qu'aucun attelage ne faisait se mouvoir. L'arrivée dans la Grande Salle, la cérémonie de Répartition... Harry applaudit à tout rompre chaque fois qu'un nouvel élève était placé à Gryffondor, hua les Serpentards avec les autres, avec peut-être un peu trop d'enthousiasme pour compenser l'indifférence contre laquelle il luttait.

Depuis le Terrier, il faisait semblant, il feignait d'aller bien, d'avoir la tête sur les épaules et jusqu'à présent, personne n'avait rien remarqué, pas même Hermione, pourtant observatrice redoutable du comportement de ses semblables. Et il était fatigué, la seule chose qu'il voulait, c'était de fermer les yeux, pour ne les rouvrir que lorsque toute cette merde serait oubliée, Voldemort, les Mangemorts, la guerre imminente, les morts inévitables, la détresse, la douleur. Voire ne plus jamais les rouvrir. Il voulait être seul.

Ron et Hermione lui lancèrent un regard interrogateur quand il prit une autre direction que celle de la tour Gryffondor, une fois le festin fini, quand tout le monde s'était levé de table pour rejoindre leurs dortoirs respectifs.

— Je vais voir Edwige, les rassura-t-il avec un sourire, je n'en ai pas pour longtemps.

— D'accord, lui sourit Hermione en retour. Le mot de passe est caravelle. À tout à l'heure !

Il n'avait eu aucune envie de voir Edwige, en réalité, il n'avait envie que de se séparer de la foule qui l'accablait. Mais maintenant qu'il l'avait dit à haute voix, ça ne lui semblait pas être une si mauvaise idée en fin de compte, et il prit résolument la direction de la Volière. Des centaines d'hiboux et de chouettes, de toutes tailles, de toutes couleurs et de toute races se tenaient droits et fiers sur plusieurs étages de perchoirs. Sa chouette était là, blanche comme neige, et il s'approcha d'elle pour lui caresser le bec. Elle hulula doucement. Il se sentait bien en sa compagnie, peut-être parce qu'elle ne comprenait pas sa détresse, ou peut-être, au contraire, parce que justement elle ne la comprenait que trop bien. S'éloignant de quelques pas, il s'accouda à l'encadrement d'une des larges fenêtres sans vitre qui couvraient trois des murs et regarda le Soleil se coucher au loin dans une explosion de couleurs. Il aurait voulu se confier à quelqu'un, ses peines, ses craintes, ses espoirs même ; quelqu'un qui ne lui juge pas, quelqu'un envers qui il n'éprouvait rien et qui n'éprouvait rien pour lui, quelqu'un d'objectif, de parfaitement étranger, de neutre. Il voulait être compris, il ne voulait pas être plaint ou rassuré, pris en pitié ou quoique ce soit d'autre du genre, et il n'était pas certain que Ron, Hermione, Sirius ou même Dumbledore le comprissent. « Un psy » pensa-t-il. « Après tout, c'est pour ça qu'on les paye, pour écouter les jérémiades de parfaits inconnus toute la journée sans s'investir émotionnellement ». Mais il n'y avait pas de psy dans le monde magique, pour autant qu'il savait, et Harry se voyait très mal aller voir Madame Pomfresh pour cette raison. C'était ça qui faisait fuir Harry, les émotions, pour ça qu'il ne pouvait pas s'ouvrir à ses amis, pour ça qu'il ne le pouvait à personne. Il pensait que rejoindre Poudlard allait le libérer du poids qui l'avait accablé chez les Dursley, mais il était encore là, plus lourd, plus insupportable que jamais.

Il soupira lorsqu'à la nuit tombée, il reprit le chemin de la tour Gryffondor, le pas lourd et traînant. Il rassembla ses forces devant le tableau de la Grosse Dame qui gardait l'entrée de sa salle commune et, un sourire radieux bien en place, il prononça le mot de passe. Il se surprit du peu de monde qui s'y trouvait. Les jumeaux Fred et George discutaient avec Lee Jordan à voix basse dans un coin, Hermione lisait au coin du feu, Ron et Seamus faisaient une partie d'échec sorciers, plus quelques élèves d'autres années répartis çà et là. Hermione se leva quand elle vit Harry entrer.

— Tu en as mis du temps ! T'en avais, des choses à lui dire ! sourit-elle.

Harry se força à rire. Il était devenu très bon acteur, pensa-t-il avec amertume.

— J'ai pris tant de temps que ça ?

— Presque une heure, oui, fit-elle.

Elle avait l'air un peu inquiète, mais n'avait pas le talent de son ami pour le lui cacher. Harry fit valser son air d'un geste expert de la main et d'un grand sourire.

— Je ne m'en étais pas aperçu. J'ai un peu flâné. C'est juste que... je suis très heureux de retrouver Poudlard, ça m'avait manqué.

Hermione retourna à sa lecture et Harry s'approcha de Ron et Seamus, qui ne l'avaient pas remarqué, trop absorbés dans leur partie. Ron battait son adversaire à plate couture, et semblait faire durer sa souffrance avec un plaisir sadique qui ne lui ressemblait guère. Sans même utiliser sa dame qui paraissait s'ennuyer fermement, il se contentait de menacer tour à tour avec ses fous et ses cavaliers le roi de Seamus, en le forçant, peu à peu, à venir en terrain découvert, au milieu du plateau, afin de mieux recevoir sa sentence. La petite pièce, se sentant acculée, avait un petit air contrit et semblait craindre que le ciel ne lui tombe sur la tête à n'importe quel moment, ce qui nécessairement se produirait, tôt ou tard. Ron, aux échecs, ne connaissait pas la pitié, il était pire qu'un Serpentard de bas-étage. Finalement, Harry décida d'aller se coucher et dit bonne nuit à tout le monde d'un grand geste de main. Il n'y avait que Neville dans le dortoir, qui lisait tranquillement un ouvrage de botanique, déjà bien au chaud sous ses draps.

Comme poussé par une force supérieure, il prit de sa malle que les Elfes avaient déposé au pied de son lit un parchemin, une plume et une bouteille d'encre, il s'installa à son bureau et commença à écrire, pris de l'envie incoercible de coucher sur le papier tout ce qu'il avait sur le cœur. S'il ne pouvait pas parler, et bien il écrirait. Presque malgré lui, il adopta un format épistolaire.

Cher(e) Inconnu(e),

Vous ne savez pas qui je suis et je ne sais pas non plus qui vous êtes, mais si je n'exprime pas ce qui me pèse sur le cœur, ma tête va exploser. Je veux qu'au moins une personne sur cette terre sache et comprenne ce que je ressens. En apparence, je suis quelqu'un de tout à fait normal, heureux, pourrait-on dire. J'ai des amis qui m'adorent, une famille qui m'aime (même si ce n'est pas la mienne, pensa Harry sans l'écrire), et tout pourrait aller pour le mieux. Mais à l'intérieur de moi, je me sens seul, perdu, écrasé, j'ai perdu le goût de la vie, j'ai perdu le goût de rire et je n'ai plus en moi qu'un trou béant qui semble aspirer mon âme encore plus efficacement que le Baiser d'un Détraqueur.

Je sais que ce que je dis là peut ressembler aux élucubrations existentielles d'un quelconque adolescent, et peut-être que c'est le cas, il n'empêche que la douleur qui me serre les entrailles, elle, est bien réelle, et rien ne semble vouloir la faire partir. J'ai ce vide, ce manque que rien ne peut combler et j'ai l'impression qu'il manque des parties de moi. Je pars en lambeaux, je me décompose, et j'ai peur d'imaginer où tout cela finira. J'ai ruminé des idées noires presque tout l'été, je pensais que le retour à Poudlard allait me réconforter, mais je me suis surpris, pas plus tard que pendant la cérémonie de répartition, à caresser la pensée de ma propre disparition.

Mais je dois faire bonne figure, je dois faire semblant, je dois rester fort et égal à moi-même pour ne décevoir ou ne paniquer personne. C'est pour cette raison que je ne peux pas, ou que je ne veux pas parler à mes amis. Je ne veux pas qu'ils s'inquiètent, je ne veux pas qu'ils se sentent tristes pour moi, ce qu'ils seront immanquablement si je leur faisait part de mes craintes et de mes sentiments. Je veux continuer à leur sourire, à leur renvoyer une image de moi heureuse et bien dans sa peau parce que je ne peux pas me défaire de l'idée que c'est là mon rôle. Mais je ne sais pas combien de temps encore je vais pouvoir tenir.

Les cours vont reprendre demain, et je serai alors comme d'habitude, joyeux, un faux sourire aux lèvres, mais au fond de moi je serai comme mort. Et ce mensonge, ce "faire comme si" me pèse énormément, et je ne peux pas m'ôter de l'esprit que c'est une sorte de trahison, que mes amis sont attachés non plus à moi, mais à celui que je fais semblant d'être. Je suis désemparé et j'ai beau tourner et retourner dans ma tête toutes les éventualités, je ne vois rien qui puisse me sortir de ce cercle vicieux. En mentant, je trahis leur confiance, en parlant, je ne ferais que les terrifier.

Je ne veux pas qu'on s'inquiète pour moi, je ne veux pas qu'on compatisse, je veux qu'on comprenne, avec raison et sang-froid qu'i Poudlard quelqu'un qui souffre, qui espère, qui a peur, en silence.

Cordialement,
Quelqu'un.

Harry relut la lettre. Il n'avait pas vraiment l'intention de la faire parvenir à qui qui ce soit, non, c'était plus pour répondre à ce besoin de se confier qu'à une réelle volonté de communiquer. Il était tombé bien bas, pour préférer ouvrir son cœur et exprimer ses sentiments à un "vous" qui n'existait pas plutôt qu'à Ron ou Hermione, qui l'avaient toujours soutenu et qui seraient toujours à ses côtés. Se relevant avec la légère nausée d'un dégoût qu'il éprouvait envers lui-même, il rangea ses affaires, quant à la lettre, après l'avoir considéré longuement, il la glissa dans son sac de cours. « Je ne mérite pas des amis comme eux », se dit-il en enfilant son pyjama et en s'endormant d'un sommeil troublé, sachant que cette nuit encore, il allait faire le même cauchemar que toutes les autres.

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— Double Potions avec les Serpentards ! je suis maudit, se lamentait Ron le lendemain au petit-déjeuner.

Nous sommes maudits, le corrigea Hermione. Vois le bon côté des choses, c'est un mauvais moment à passer mais au moins on en aura fini avec ça pour la semaine. Harry tu vas bien ?

Harry tripotait un toast d'un air distrait, il releva la tête un peu trop vite.

— Ah, oui, oui, j'ai... mal dormi cette nuit.

— Tu as mal dormi ? Tu as encore rêvé de... Tu-Sais-Quoi ? lui chuchota-t-elle, soudain extrêmement soucieuse.

C'était exactement ce genre d'attitude qu'en se moment, il détestait plus que tout et se donner tant de mal pour éviter.

— Non, non, tout va bien, le stress de la rentrée, tout ça, tu vas voir, dès que je me remettrai au Quidditch, je dormirai à nouveau comme un bébé, ajouta-t-il sur le ton de l'humour pour détourner Hermione de son inquiétude.

Celle-ci sembla le croire, et Harry se ressaisit. Le matin était de loin son pire moment dans la journée : il se relevait de son cauchemar, broyait du noir plus que jamais, n'ayant pas encore rassemblé assez d'énergie pour jouer son rôle avec autant de talent que d'habitude. Lui aussi prit son emploi du temps et se lamenta bruyamment de sa terrible journée, avec l'Histoire de la Magie qui suivait le cours de Potions, Divination l'après-midi et enfin Métamorphose. Les trois professeurs qu'il aimait le moins, en commençant par le pire de tous, et la sévérité de McGonagall pour finir cette journée au terme de laquelle, il en était sûr, il serait exténué, énervé, irritable, et certainement pas en mesure de se livrer à des prouesses magiques. D'autant que cette année était l'année de leurs BUSEs : Brevets Universels de Sorcellerie Élémentaire, et qu'ils allaient certainement recevoir sur le coin de la figure une masse inhabituelle de devoirs, comme leur avait si habilement et si souvent rappelé Hermione.

Effectivement, ça ne manqua pas, et Rogue, aussi désagréable, froid et injuste qu'à l'ordinaire, laissant Harry dans une colère indescriptible quand il quitta son cours, leur avait déjà donné quarante centimètres de devoir sur les usages du venin d'Acromantule.

— T'enlever vingt points pour avoir renversé de l'essence de Murlap alors que c'est de la faute de cette sale petite fouine de Malfoy qui t'a poussé, t'obliger à nettoyer les dégâts et à rater ta potion, et t'enlever encore dix points pour ça parce que tu n'as pas eu le temps de la terminer ! Mais je vais le tuer !

— Ron, calme-toi, soupira Hermione.

Harry ne put réprimer un sourire et sentir sa colère fondre comme neige au soleil. Ron était assez énervé pour eux deux, et il retrouva son vide émotionnel qui lui était désormais bien familier avec soulagement. S'il n'était plus capable de ressentir que de la colère, autant ne rien ressentir du tout. Le reste de la journée se déroula un peu plus calmement, suivant le cours d'un long ennui. Le professeur Binns, égal à lui-même, s'était contenté de faire son cours devant sa classe endormie, Sibylle Trelawney lui avait prédit quatre fois une mort violente, dont une dans la semaine suivante, et le cours de Métamorphose ne fut pas plus agréable.

Minerva McGonagall commença par assommer ses élèves, en tant que leur Directrice de Maison, sur l'importance des BUSEs, le poids que leurs diplômes allaient peser sur leur future vie professionnelle (comme si Harry s'imaginait avoir le moindre futur), avant d'enchaîner sur le terrain horriblement compliqué de la métamorphose animale inter-espèces, et au terme d'une heure d'efforts, la gerbille d'Harry qu'il était censé changer en canari n'avait réussi qu'à prendre une très légère teinte jaune, et encore, il se demandait sérieusement si c'était dû à l'éclairage, à un effet de son imagination, ou le fait que son animal avait fait ses besoins sur la table avant de se rouler dedans ; pour finir par leur donner (encore) quarante centimètres de devoir sur le sujet. Non, finalement, revenir à Poudlard n'était pas aussi enthousiasmant qu'il l'aurait cru. Mais au moins, songea-t-il avec amertume, il pourrait s'oublier dans le travail, non que cette perspective l'enchantât plus que ça.

En rangeant ses affaires avant de sortir de cours, sa main avait frôlé la lettre qu'il avait écrit la veille au soir. Il l'avait complètement oubliée, écrite dans un moment où le besoin d'exprimer ce qu'il avait sur le cœur était plus fort que tout. Pourquoi l'avait-il rangé dans son sac, il n'en avait aucune idée, il n'avait vraiment aucune intention de la donner à qui que se soit. Pourtant, sur un coup de tête, et, étonné de son propre comportement à l'idée de faire quelque chose d'aussi absurde et qui lui ressemblait si peu, il lâcha soudain à Ron et Hermione qu'il accompagnait :

— Je vais aux toilettes, je vous rejoins dans la salle commune.

— À tout à l'heure ! le salua Ron avec un geste amical.

Mais au lieu de ça, il chercha un endroit dans lequel personne ne passerait jamais, à l'écart de tous les dortoirs, de toutes les salles de classe, de tous les lieux fréquentés par les élèves ou les professeurs et trouva son bonheur au rez-de-chaussé, un petit couloir sombre, pas très loin du Hall d'entrée, qui semblait ne mener à rien, et qui n'était proche de rien, d'allure si misérable qu'il était sûr de ne recevoir qu'une attention quasi nulle. L'endroit parfait. Avec des gestes fébriles, et s'assurant que personne ne pouvait le voir, Harry sortit la lettre de son sac et la glissa dans une interstice entre deux pierres, l'enfonçant assez pour qu'elle ne dépasse que d'un ou deux millimètres. Il était certain que personne ne la verrait jamais, mais le simple fait de la placer à cet endroit, là où n'importe qui pouvait s'en saisir et la lire, donnait du sens à son propos. Il se sentait soulagé sur le coup, mais quand il rejoignit enfin sa salle commune, en plaisantant sur le fait qu'il soit resté si longtemps aux toilettes, une pointe de regret commença à poindre le bout de son nez. Et si... et si la lettre tombait en de mauvaises mains ? Si on le reconnaissait et on s'en servait contre lui ? Mais non, secoua-t-il la tête, il n'y avait aucun moyen de remonter jusqu'à lui. Son écriture n'avait rien de spécial, ressemblait à beaucoup d'autres et à celle de personne à la fois, il ne donnait aucun élément précis, il n'y indiquait ni son sexe*, ni son âge, ni aucune caractéristiques physiques.

Mais quand même... il ressentait autre chose de la colère, de la haine, de la peur et de l'ennui. Il ressentait... de l'excitation, de l'espoir. Et c'était déjà beaucoup. Même si c'était un espoir fou, vain, et qui ne ferait que le faire tomber un peu plus bas encore quand il constaterait, de plus en plus certain au fil des jours, que jamais personne n'empruntait ce couloir et que sa lettre pourrirait là où il l'avait laissée, et finirait par se fondre au mortier du bâti.

Et ce fut le cas. Tous les jours, il allait vérifier, jeter un coup d'oeil rapide et discret, sous n'importe quel prétexte qui lui permettait de s'éclipser quelques secondes sans qu'on lui pose trop de questions. Et la lettre restait là, immobile, aussi solitaire qu'il pouvait l'être, et Harry sentait à chaque fois son cœur se serrer un peu plus. Son cri de détresse resterait oublié. Il songea plus d'une fois à la retirer de là, mais il abandonnait bien vite l'idée. Où aurait été l'intérêt ? Où aurait été le sens ? Il voulait que quelqu'un l'entende. Rien de plus. Et pendant ce temps, il se débattait avec la pile toujours grandissante de ses devoirs, n'ayant plus aucun doute sur l'importance des BUSEs cette année, sinon de leur utilité. On avait dit aux élèves de cinquième année qu'il devrait assister à un ou plusieurs entretiens avec leur Directeurs de Maison respectifs afin de décider ensemble de choix d'orientation professionnelle pour leurs carrières futures. Harry ne pouvait même pas s'imaginer un après-Poudlard. C'était trop absurde, trop inimaginable. La seule chose qui l'obsédait, c'était que quelqu'un lise sa lettre, qu'il avait placée là comme témoin de sa douleur muette, que quelqu'un, au moins, partage sa peine, même si, il le savait, c'était très égoïste de sa part. Monstrueusement égoïste, mais c'était plus fort que lui.

Pour ne rien arranger, leur nouveau professeur de Défense contre les Forces du Mal se rangeait définitivement dans la catégorie "détestable", un bonne femme qui tenait plus du crapaud que de l'être humain, parlant comme une petite fille, aux manières doucereuses et vicieuses comme celles de Rogue, du nom de Dolores Ombrage. Harry l'avait prise en grippe dès les premières minutes, quand elle leur fit un long discours au début de leur premier cours, non sur l'importance des BUSEs, comme tous les autres, mais de l'importance de respecter le Ministère, par lequel elle avait visiblement envoyée à la faveur d'un "Décret Éducatif" obscur mis en place par ce dernier, et de l'importance de ne tenir aucunement compte des mensonges éhontés et des élucubrations délirantes d'un certain adolescent, sans se soucier le mois du monde que l'adolescent en question était assis en face d'elle. Au sortir du cours, Ron leur confia, d'un air profondément choqué :

— Je crois que Rogue vient de se trouver un sérieux concurrent.

— Quelle bonne femme affreuse ! renchérit Hermione. Le Ministère est visiblement décidé à faire l'impossible pour te discréditer, Harry, profiter des vacances pour faire passer des lois lui permettant d'intervenir dans les affaires de Poudlard. Jamais, dans toute l'histoire de l'école, il ne s'est passé une chose pareille ! C'est un scandale !

— Je crois que Rogue est définitivement pire, tempéra Harry, pas d'humeur à se lancer dans un simulacre d'indignation. Au moins, elle n'a pas trouvé le moyen de m'enlever trente points la première demi-heure.

— Il n'empêche, continua Hermione, qu'elle est bien plus à craindre. Rogue peut bien t'enlever tous les points du monde et te coller toute l'année en retenue, elle, elle a le Ministère et toute son influence derrière. Elle peut te faire très mal, Harry.

— Je ferai attention, dit-il en observant par la fenêtre un nuage d'une forme curieuse. Je commence à avoir l'habitude qu'on me prenne pour Celui Qui Dit Des Âneries.

— Tu ne devrais pas ! s'indigna Hermione. C'est avec des manœuvres comme celle-ci qu'on va te faire passer pour un fabulateur compulsif en mal d'attention et une fois que Tu-Sais-Qui sera de retour au grand jour, que personne ne s'y sera préparé, qui sait ce qui se passera ?

— Je ne suis pas un fabulateur compulsif.

— Je sais bien, soupira-t-elle. Mais c'est toi qui sait ce qui s'est vraiment passé. C'est toi qui l'a vu revenir, c'est toi qui a divulgué le nom de ses Mangemorts.

— Mangemorts qui continuent se balader en liberté. S'il te plaît Hermione, je ne veux pas en parler...

— Eh ! intervint soudain Ron, dimanche, c'est demain, non ? Le jour des qualifications pour le poste de Gardien dans l'équipe de Gryffondor ?

— Ah oui, c'est demain.

Harry avait complètement oublié ce "détail". Oliver Wood ayant fini ses études, il leur fallait trouver un nouveau Gardien. Dans tous les cas, il était heureux que Ron change de sujet, qu'il l'ait fait à escient ou pas.

— Je pense me présenter... dit-il en rougissant légèrement.

— Mais ce serait génial ! dit Harry. Je suis sûr que tu feras un très bon Gardien, tu étais très bon cet été quand on s'est entraîné au Terrier.

Ron rougit encore un peu plus mais ne répondit rien. La conversation bifurqua alors sur le Quidditch au grand dam d'Hermione. Quidditch... LE sujet qui avait sauvé Harry plus d'une fois et qui le sauverait encore plus d'une fois à l'avenir, il en était certain. Il était assez bien informé sur le sujet et ne prenait pas trop de risque en en discutant. Bien sûr, il resterait Attrapeur de l'équipe, quant à la fonction de Capitaine, c'était maintenant Angelina Johnson qui l'endossait. Et oui, il comptait bien remporter la coupe cette année, ne serait-ce que pour rabattre son caquet à cette saleté de Malfoy qui semblait le poursuivre dans les couloirs pour l'abreuver de ses injures, et oui, il avait hâte de remonter sur son balai, et oui bien sûr il soutiendrait Ron demain, mais non, il ne lui prêterait pas son balai, il fallait qu'il passe les qualifications sur le sien, oui, même si ce n'était qu'un vieux Comète 6 dont le bout s'effilochait, et de toute façon, Harry se servirait de son Éclair de Feu pour les matchs, et, et, et...

— Je vais aux toilettes, je vous rejoins tout de suite.

— Fais vite Harry, on a cours dans dix minutes.

Une fois assuré qu'il était hors de vue de ses amis, il se mit à courir, s'attirant le regard curieux de quelques premières années de Serdaigle qui passaient par là, et se dirigea vers l'endroit où il avait laissé sa lettre, sans vraiment croire que ce jour là serait différent d'un autre. Mais son cœur fit un bond dans sa poitrine quand il constata ce qu'il avait espéré et craint à la fois ces deux dernières semaines : le parchemin avait disparu. S'approchant pour vérifier de plus près, il dut bel et bien se rendre à l'évidence : quelqu'un, il ignorait complètement qui, avait pris sa lettre, et, immanquablement, la curiosité humaine étant ce qu'elle était, l'aurait lu. Et c'est tout ce dont il avait besoin.

Le cœur un peu plus léger, il se rendit en Soin aux Créatures Magiques, qui était, pour ne rien gâcher, son cours préféré. Et sans Serpentards, cette fois. Oui, c'était une bonne journée. Et sa bonne humeur, pour une fois non feinte, détint sur ses amis et c'est l'esprit joyeux, c'est à dire moins vide que d'habitude, qu'il s'attela à sa pile quotidienne de devoirs, décidant de se débarrasser du plus désagréable en premier, les Potions, aidé par Hermione. Mais sitôt qu'il se fut couché, Harry retourna à son état d'esprit morne. La lettre qu'il avait fait passer à Merlin savait qui ne lui avait apporté qu'un réconfort passager. Elle ne changeait rien à quoi que soit. Il avait juste obéi à un besoin compulsif, celui de s'exprimer, de dire à haute voix, ou à défaut à l'écrire, ce qu'il ressentait, ce qu'il avait en lui. Elle ne résolvait rien.

Il eut du mal à s'endormir cette nuit-là. Il ne voulait pas s'endormir. Il savait ce qui se passerait, quel rêve il allait encore faire, quels visages haïs il allait encore observer, impuissant, revivre cette scène terrible, et cette perspective ne l'enchantait guère. Il ruminait des pensées plus sombres que jamais. Il voulait pleurer, pour extérioriser toute sa rage, sa haine et sa peur, mais même ça il n'y parvenait pas. Il était juste fatigué de la vie. Trop jeune, il avait été confronté à un danger mortel, et la menace planait au dessus de lui en permanence. Sa célébrité lui pesait, d'autant plus qu'on le considérait maintenant comme le Garçon qui Délirait, il détestait son visage marqué à jamais, l'attitude qu'il avait avec ses amis, il se dégoûtait de lui-même. À présent, il regrettait amèrement le fait d'avoir écrit des insanités qu'il avait imposé à un pauvre quidam qui n'avait rien demandé à personne. Il y avait encore l'espoir qu'un Elfe de Maison soit passé par là pour nettoyer, ait pris le parchemin sans le lire avant de le jeter à la poubelle. Les Elfes n'avait pas cette même curiosité malsaine que les sorciers. Mais c'était peut-être trop demander. Vers trois heures du matin, s'étant maudit plus que de raison, il s'endormit enfin d'un sommeil troublé, pour voir, une nouvelle fois le cimetière, le cercle des Mangemorts, le visage de Voldemort...

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Harry était encore plus maussade qu'à l'accoutumée, au petit-déjeuner le lendemain matin, et accueillit avec si peu de cœur l'enthousiasme de Ron quant au déroulement des prochaines qualifications que celui-ci se sentit insulté. Harry réussit à grand peine à corriger le tir, et il dut faire quelques concessions, en avouant avoir refait le même rêve cette nuit. Hermione en fut terrifiée et lui conseilla d'aller voir immédiatement le professeur Dumbledore, mais Harry refusa. Il s'entendit dire qu'il fallait qu'il tourne la page, qu'il pense à l'avenir, qu'il ne devait pas se laisser retenir en arrière par ses souvenirs, que l'avenir c'était Ron dans l'équipe de Gryffondor et qu'il lui souhaitait de tout cœur de réussir. Son ami était nerveux, désireux de bien faire et d'impressionner l'équipe et Hermione à son tour, un peu rassurée, l'assura de son soutien.

En sortant de la Grande Salle alors qu'ils se dirigeait vers le Hall, ils croisèrent à leur grande horreur un Draco Malfoy qui, pour une fois, assez curieusement, était seul. Celui-ci eut l'air ravi en les croisant, voyant Ron porter son vieux balai.

— Ça alors ! Weasley qui s'essaye au Quidditch ! s'exclama-t-il avec dédain. Mais d'où sort ce balai ? Il appartenait à ton arrière-grand-père, c'est ça ? Avec lui dans votre équipe, Serpentard est sûr de gagner, alors !

Il s'éloigna en éclatant de rire, laissant derrière lui un Ron bouillant de rage, Harry et Hermione tentant de le retenir de se jeter sur Malfoy pour lui faire la tête au carré façon moldue. Rage qui ne le quitta pas jusqu'aux essais pour le poste de Gardien, et, à la grande déception d'Harry, vola très mal, laissa trois buts faciles entrer, faisant tomber le Souaffle à plus d'une occasion, oubliant même les notions élémentaires de vol. Cependant, les autres candidats, visiblement tout aussi nerveux, ne se montrèrent guère plus talentueux et au terme d'un débat houleux, où les avis étaient plus que partagés, ce fut tout de même Ron qui l'emporta et sa victoire, même de justesse, lui remit du baume au cœur.

— Je t'assure qu'il est très bon, soutenait Harry à Angelina, c'est juste qu'il était énervé, on a croisé Malfoy en venant, et quand il est comme ça, il perd le contrôle. C'est le stress c'est tout.

— Et un match ? Ce n'est pas du stress, peut-être ? répondait-elle. S'il perd ses moyens chaque fois qu'il est un peu nerveux, on n'ira pas bien loin. Je veux des joueurs solides, moi !

— Il n'était pas un peu nerveux, il était carrément furieux. Je t'assure, tu verras à l'entraînement, et puis il apprendra à gérer, il faudra bien.

Angelina fit une moue dubitative mais finit par revenir sur le terrain et annoncer le résultat, à contrecoeur. Les recalés étaient scandalisés, soutenant qu'il ne devait d'avoir remporté la place que parce que ses deux frères et son meilleur ami avait fait pression sur le Capitaine. Mais Ron n'en revenait pas, et parvint même à ignorer les allusions blessantes. Et à l'entendre alors qu'ils revenaient du terrain vers la tour Gryffondor, il s'était montré brillant. Ses amis n'osèrent pas le contredire.

— Je vous rejoins de suite, fit Harry, je vais... aux toilettes.

— Mais t'as la colique en ce moment, ou quoi ?

— Je vous rejoins, à tout de suite.

Il s'éloigna rapidement. Il voulait vérifier quelque chose, une idée qu'il avait eu, stupide, ridicule, mais il voulait en avoir le cœur net. Et il ne s'était pas trompé. Il s'aperçut, avec un pincement au cœur que là où s'était trouvé sa lettre, il y en avait désormais une autre, au même endroit, dissimulée de la même manière. On n'avait pas seulement lu sa missive désespérée, on y avait répondu, ce qu'il n'avait même pas osé espéré. La main tremblante, craignant plus que jamais d'être vu, il se saisit du parchemin et le glissa rapidement dans son sac. Il voulait le lire à tête reposée, à l'abri, sans craindre l'irruption soudaine d'un élève, d'un professeur ou pire, de Rusard. Il revint rapidement dans sa salle commune, brûlant de savoir ce que contenait la réponse. Il finit par réussir à s'isoler après avoir écouté Ron pendant ce qui lui semblait avoir été des heures débattre, encore, des qualifications au Quidditch, sous le prétexte de devoirs à faire et le regard désapprobateur d'Hermione qui n'appréciait pas que les garçons fussent en retard dans leur travail. Fébrile, il s'installa à son bureau, et s'assurant être protégé des regards indiscrets, il sortit le parchemin de son sac et le déplia pour le lire.

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* N'oublions pas qu'Harry est anglais et qu'en anglais, les adjectifs, invariables, ne témoignent pas du sexe de leur auteur