Où Loki a-t-il envoyé son vieux père après lui avoir piqué son trône ? Vous le savez déjà, bien sûr ; mais pourquoi ce serait nécessairement à New York ?


Chapitre 2 - Le dieu borgne

Un soleil éclatant dorait la campagne où chantaient les cigales. Le ciel était d'un bleu intense, lumineux, sans un seul nuage. Une brume de chaleur s'élevait de la route bordée d'herbe sèche où des coquelicots dressaient vaillamment leur corolle rouge dans la lourdeur de l'été. Sous ses toits de tuile poussiéreuse, la petite ville paraissait endormie et, en ce début d'après-midi, c'était sans doute le cas. Rares étaient les voitures dans les rues, plus rares encore les piétons sur les trottoirs brûlants. Seul un chat, occupé à faire sa toilette sous un buisson près du panneau de sortie de ville, remarqua l'homme au sac noir qui venait d'apparaître comme s'il était sorti du néant. Nullement impressionné, l'animal le gratifia d'un regard dédaigneux avant de lui tourner le dos, la queue en l'air.

Le Thor. Le nom avait amusé Loki lorsqu'il l'avait découvert, bien des années plus tôt, au cours d'une de ses escapades sur Midgard – contrairement à son frère, il n'avait pas attendu l'autorisation d'Odin, ou son châtiment, pour y continuer ses visites après le retrait officiel des Asgardiens. La petite bourgade française du Vaucluse n'avait rien de bien marquant pour qui avait voyagé dans les neuf royaumes et au-delà ; mais, quand le besoin d'un refuge terrestre s'était fait sentir, le nom lui était revenu. Il s'y était rendu à tout hasard, et avait eu la surprise d'y découvrir exactement ce qu'il cherchait.

Après avoir suivi la route à pied quelques minutes, il atteignit une bifurcation et s'engagea sur un chemin secondaire bordé d'une haie de genévriers. Un grand portail en fer forgé se dressa bientôt devant lui, encadré de hauts murs couleur crème. À côté de la sonnette, une plaque de cuivre doré indiquait : « La Garrigue, Résidence de standing pour seniors ». Il était arrivé.

Il entra sans sonner – le portail était ouvert – et remonta vivement l'allée de gravier menant à une grande et belle demeure aux volets verts et aux balcons débordant de géraniums. De part et d'autre de l'allée s'étendait une pelouse verdoyante ; des massifs de fleurs l'émaillaient de couleurs vives et plusieurs essences d'arbre y jetaient des ombres bienvenues. À l'abri de ces taches fraîches, quelques personnes étaient assises sur des transats ou des sièges de jardin, mais un bref coup d'œil assura à Loki que celui qu'il cherchait n'en faisait pas partie.

Il n'était plus qu'à quelques mètres du perron quand un mouvement, à la lisière de son champ de vision, attira son attention. Tournant la tête, il aperçut un animal blanc doté de petites cornes pointues et d'une barbiche de poils qui traversait la pelouse dans sa direction : une chèvre. Loki se figea. Parvenue au bord de l'allée, la chèvre s'arrêta elle aussi et le fixa droit dans les yeux. Elle mâchonnait quelque chose, de l'herbe sans doute, sans le quitter du regard.

« -Va-t-en ! Pscht ! » ordonna Loki en agitant sa main libre pour l'effrayer.

La chèvre ne bougea pas.

Un début d'angoisse étreignit le cœur du dieu du mensonge. Il avait beau posséder dans sa garde-robe un casque à cornes auquel il tenait beaucoup, il abhorrait les caprins depuis son plus jeune âge. Ils le mettaient mal à l'aise sans qu'il sache pourquoi. Le jour-même de sa prise de pouvoir, il avait envoyé à la campagne les deux boucs géants qui tiraient le char d'Odin ; beaucoup à Asgard avaient trouvé cela étrange, mais il avait été soulagé de pouvoir enfin s'en débarrasser. Son intention initiale était de les faire rôtir, mais ç'aurait été trop révélateur. Il n'aimait pas ces bêtes, et il sentait qu'elles le lui rendaient bien. Peut-être étaient-elles insensibles à ses illusions et le voyaient-elles tel qu'il était : un enfant de Jötunheim, un ennemi ? C'était possible. Les corbeaux d'Odin, eux, s'étaient bien enfuis dès qu'il avait pris place sur le trône : ils savaient que, malgré son apparence, cet homme-là n'était pas leur maître.

La chèvre qui le dévisageait avec insolence en ruminant son déjeuner était tout à fait ordinaire ; elle n'avait rien de commun avec ces animaux merveilleux dont aimait à s'entourer le Père de toute chose. Néanmoins, quelque chose chez elle le dérangeait profondément, viscéralement ; et, quand elle fit un pas en avant, posant son petit sabot sur les graviers de l'allée, Loki brisa le contact visuel et grimpa quatre à quatre les marches du perron. La fierté avait ses limites. Et puis, il n'avait pas crié, c'était déjà ça.

Le hall de la maison était sombre et frais quand on venait de l'extérieur. Loki reconnaissait à peine les lieux : cela faisait un an qu'il n'était pas revenu. Mais il était sûr qu'à l'époque, il n'y avait pas de chèvre.

« -Monsieur ? Je peux vous aider ? »

Une femme en blouse rose venait de sortir d'un couloir adjacent.

« -Je viens voir M. Asagrim* », annonça Loki.

La femme parut surprise, puis son visage s'éclaira.

« -Vous devez être son fils, c'est ça ? Il va être content de vous voir, il n'a pas reçu beaucoup de visites depuis qu'il est ici, le pauvre. Aucune, en fait, je crois bien... »

Loki décela un net reproche dans la voix de la femme et leva un menton dédaigneux : il n'avait pas à se justifier devant une mortelle.

« -Où puis-je le trouver ? demanda-t-il sèchement.

-Sur la terrasse. »

La femme le regarda avec ce qui ressemblait à un air de triomphe : de toute évidence, il ignorait où se trouvait la terrasse, ce qui prouvait combien il connaissait mal le lieu dans lequel il avait abandonné son pauvre père et, partant, quel mauvais fils il était. Ou bien était-elle simplement contente de pouvoir lui donner une réponse ?

« -Et, reprit-il en se contraignant à la patience, où se trouve la terrasse, je vous prie ?

-Venez, je vais vous y conduire, dit-elle en se détournant, et Loki lui emboîta le pas. M. Asagrim n'a pas d'autre famille que vous, n'est-ce pas ?

-Un autre fils, admit brièvement Loki, peu désireux de s'étendre sur ce point. Il ne donne plus de nouvelles.

-Oh ! s'exclama la femme d'un air navré. Comme c'est triste. Et est-ce que...

-Est-il normal qu'une chèvre se promène en liberté dans votre jardin ? » l'interrompit Loki pour changer de sujet.

La femme sourit. Elle le fit entrer dans un salon où plusieurs pensionnaires étaient rassemblés devant la télévision. Au fond, derrière des portes vitrées largement ouvertes, s'étendait une vaste terrasse ombragée.

« -Il s'agit d'une démarche thérapeutique, expliqua-t-elle pendant qu'ils traversaient le salon. L'interaction avec l'animal apporte de réels bénéfices : les gens caressent la chèvre, lui donnent à manger, lui parlent... Cela les apaise. La compagnie d'un animal est parfois plus facile que celle d'un être humain, vous comprenez ? »

lll

Quelques instants plus tard, Loki se retrouva assis à une table de jardin sous l'auvent de la terrasse, en compagnie de son père et de trois vieux mortels qu'il ne connaissait pas. Avant de le quitter sur le seuil du salon, la femme l'avait mis en garde à propos d'Odin.

« -Vous allez le trouver changé », l'avait-elle averti.

Loki, qui l'avait reconnu sans peine parmi les visages chenus, n'en avait pas tenu compte. À présent, toutefois, il comprenait ce qu'elle avait voulu dire. Odin l'avait d'abord dévisagé d'un œil vide quand il l'avait salué d'un prudent « Bonjour, Père » ; puis un sourire avait illuminé ses traits et il avait tendu les bras vers lui. Maintenant, assis à côté de lui, il lui tenait la main et la tapotait, toujours souriant de ses belles dents d'Asgardien que tous les mortels des environs devaient lui envier.

« -Alors, dis-moi, mon fils, demanda Odin, apparemment enchanté de sa visite. Comment vas-tu depuis la dernière fois ? Et le travail, hein ? La famille ? »

Loki avait d'abord été contrarié de devoir mener cette entrevue devant témoins mais, tout compte fait, il était soulagé de ne pas se retrouver seul avec le dieu borgne. De toute évidence, celui-ci ne le reconnaissait pas. En fait, il semblait ne plus savoir qui il était lui-même. C'était assez déstabilisant. Perturbant, même.

« -Je vais bien, Père, répondit-il sobrement. Je regrette de ne pas être venu plus tôt. J'ai été... je suis très occupé.

-Bien sûr, mon fils, bien sûr », confirma Odin en hochant benoîtement la tête et en continuant de lui tapoter la main.

Loki avait envie de le prendre par les épaules et de le secouer pour lui remettre les idées en place. Le sortilège qu'il avait lancé sur Odin un an plus tôt l'avait coupé de ses pouvoirs et réduit à à peine plus qu'un mortel ; le dieu borgne n'avait pas eu d'autre choix que d'accepter son placement dans ce qu'on appelait sur Midgard une « maison de retraite ». L'esprit encore embrumé par la magie, il s'était comporté de manière étonnamment docile, mais cet égarement ne devait être que passager ; et, même alors, il ne lui avait pas fait oublier jusqu'au nom de son fils. Le sort s'avérait plus puissant que Loki l'avait cru. Ou Odin souffrait-il juste des effets de la vieillesse humaine ?

« -Votre père est très fier de vous, vous savez, lui glissa sur le ton de la confidence sa voisine de gauche, une nonagénaire pimpante assise face à Odin. Il nous a tellement parlé de vous !

-Ah oui ? fit Loki, sincèrement surpris et un peu inquiet de ce que le vieux dieu avait pu dire de lui.

-J'avoue que je m'attendais à ce que vous ayez une autre carrure, ajouta la vieille dame avec un petit gloussement.

-Ah oui ? répéta Loki, déconcerté – qu'est-ce qu'Odin avait bien pu raconter ?

-Il ne faut pas vous vexer, intervint l'un des deux hommes âgés assis de l'autre côté de la table. Mais, comme votre père nous a dit que vous étiez champion de lancer de marteau... »

Loki s'assombrit. Évidemment, songea-t-il avec amertume. Même atteint de démence sénile, Odin se souvenait encore de Thor.

« -Ce n'est pas de moi dont il parlait, précisa-t-il d'une voix sèche. Vous devez confondre avec mon frère. »

Les trois vieillards parurent stupéfaits : ils ignoraient visiblement que M. Asagrim avait, non pas un, mais deux fils. Étant donné que c'était lui, et non Thor, qui avait été ainsi oublié, Loki ne voyait aucune raison de s'en réjouir. À côté de lui, Odin s'agita sur son siège.

« -Bien sûr que c'est son frère, le lanceur de marteau ! s'énerva-t-il. Ne les écoute pas, ils mélangent tout ! Dis-leur ce que tu fais, toi, mon fils. »

Loki sourit faiblement. Le dieu borgne profitait de l'occasion pour tenter d'en apprendre plus sur cet inconnu qui se présentait comme son enfant tout en dissimulant les trous béants de sa propre mémoire : il n'avait pas encore tout perdu de sa ruse légendaire. Loki réfléchit. Il était le dieu du mensonge et de la fourberie ; il avait usurpé le trône et manipulait les gens afin de le conserver. Comment exprimait-on cela sur Midgard, déjà ?

« -Je suis dans la politique, répondit-il, et le regard entendu des trois vieillards lui confirma qu'ils avaient compris.

-C'est ça ! triompha Odin en hochant vigoureusement la tête. Lui, il est dans la politique. Et je peux vous dire que c'en est un bon, de... de politique.

-Naturellement, dit doucement la vieille dame. Et le troisième ? demanda-t-elle, malicieuse.

-Le troisième ? répéta Odin d'un air soudain perdu.

-Elle vous taquine, dit le vieil homme qui n'avait pas encore parlé, et qui était coiffé d'un chapeau de paille. Il n'y a pas de troisième. N'est-ce pas ? s'enquit-il avec un coup d'œil à Loki.

-Non, confirma ce dernier. Juste mon frère et moi. »

Ce disant, il sentit un infime frisson lui parcourir l'échine, un peu comme lorsqu'on frotte une fourchette contre une assiette en porcelaine. Il en avait assez, sans doute, que Thor revienne sans cesse dans la conversation.

« -Excusez-moi, reprit la vieille dame, je ne crois pas me souvenir de votre nom... Votre père a dû nous le dire, pourtant...

-Bien sûr que je vous l'ai dit ! s'emporta Odin. Vous oubliez toujours tout ! Dis-lui, toi, comment tu t'appelles ! »

La vieille dame accepta la réprimande avec un sourire. Loki la soupçonnait de ne pas avoir lancé sa question au hasard ; mais voulait-elle aider Odin à obtenir les informations qui lui manquaient ou cherchait-elle, au contraire, à le mettre mal à l'aise ?

« -Je suis Lo... Laurent, dit-il, se souvenant de justesse du nom indiqué quand il était venu déposer Odin ici – les formalités administratives avaient été expédiées d'un sortilège. Mon frère s'appelle Thomas. On le surnomme Toto », ajouta-t-il après réflexion.

Les trois vieillards échangèrent un regard mais, comme M. Asagrim junior paraissait très sérieux, ils s'abstinrent de tout commentaire. Toto le lanceur de marteau : voilà une titulature qui convenait autrement mieux à son malabar de frère que « le puissant... »

« -Thor, dit tout-à-coup Odin, et Loki sursauta.

-Oui, mon cher, confirma la vieille dame. Le Thor, c'est là où nous nous trouvons. »

Le vieux borgne parcourut les visages de ses compagnons. Il ne savait pas pourquoi cette syllabe lui était soudain montée aux lèvres.

« -Le Thor, oui, se força-t-il à dire pour les rassurer. Quel bel endroit. »

Il baissa son œil unique vers ses mains et s'affaissa légèrement dans son fauteuil. Depuis l'arrivée du jeune homme – son fils Laurent, le politique, se répétait-il – il avait déployé beaucoup d'énergie pour faire illusion. La honte de ne pas le reconnaître – d'avoir oublié son nom ! – la panique de ne plus se souvenir – deux fils ? il avait deux fils ? – il était parvenu à les contenir jusqu'à maintenant, mais cela l'avait épuisé. Il aurait voulu quitter cette terrasse, monter dans sa chambre loin des regards, pour ne plus avoir à cacher le gouffre qu'était devenue sa mémoire.

Ses trois compagnons, qui avaient vu son état se dégrader au fil des mois, percevaient sa détresse. Pauvre M. Asagrim ! Pour une fois qu'il recevait une visite, il s'efforçait de faire bonne impression ; mais c'était si difficile quand votre cerveau vous échappait... Loki lui-même commençait à se sentir embarrassé. Certes, il n'avait pas hésité à humilier Odin en le privant de ses pouvoirs et en le contraignant à vivre là où les mortels relèguent leurs anciens ; mais le trouver aussi diminué... Il n'aimait pas ça. Il n'avait jamais voulu ça. Fort heureusement, il pensait pouvoir y remédier.

Loki n'était pas venu les mains vides. Il avait apporté quelque chose qui devrait aider le dieu borgne à retrouver un peu de vigueur et à mieux supporter son séjour forcé sur Midgard – il n'aurait plus manqué qu'il tombe malade ! Si Loki ne le lui avait pas donné tout de suite, c'était parce que ce quelque chose lui aurait permis d'amadouer un Odin irrité par le mauvais tour qu'il lui avait joué en l'abandonnant ici – ou de lui faire du chantage. Mais vu la situation, mieux valait le lui administrer sans délai. Loki se pencha donc pour ramasser le sac noir qu'il avait déposé sous son inconfortable chaise pliante en plastique moulé, le posa sur ses genoux, l'ouvrit et plongea la main à l'intérieur.


*« Seigneur des Ases », les dieux scandinaves habitant Asgard Asagrim est l'un des noms d'Odin (dans la ballade suédoise Stolt Herr Alf, dixit Wikipédia ;)).