Pendant ce temps, notre belle commençait une nouvelle journée à l'Auberge et soupira d'aise. Nous étions jeudi et généralement c'était le jour le plus calme de la semaine. Tellement calme qu'elle délaissait généralement le service pour retourner en cuisine et aider celle qui lui avait tout appris dans ce domaine et pour qui elle s'était prise d'une grande affection. Le dessert du jour était la tarte aux pommes et elle lui avait enfin permis de la faire elle-même.
En fait, si son amnésie ne l'inquiétait pas autant, elle aurait pu s'estimer heureuse de son sort. Le médecin lui avait dit qu'elle subissait sans nul doute un choc émotionnel qui avait été renforcé par un léger traumatisme crânien lorsqu'elle s'était retrouvée enfouie sous les pierres de la tourelle. Il lui avait indiqué que sa mémoire pourrait partiellement ou totalement revenir du jour au lendemain, comme elle pouvait très bien ne jamais lui revenir.
Le fonctionnement du cerveau était malheureusement totalement inconnu des facultés de médecines. Il lui avait indiqué que son cas lui semblait plus compliqué car personne de son passé n'était présent pour tenter de stimuler sa mémoire. Il se pouvait néanmoins que des mots, des odeurs, ou certaines situations lui servent de contre-choc et réveillent ses souvenirs.
« Oh Andrea ? On a une table à servir, un groupe de voyageurs vient d'arriver. » lui indiqua le patron en ouvrant la porte des cuisines.
« J'arrive ».
Andréa. C'est ainsi qu'elle se faisait appeler car cela faisait écho au seul prénom qui revenait dans les bribes de mémoire que consentait à lui donner son esprit. Certaines nuits étaient remplie de ces souvenirs, mais ils étaient tellement infimes et rapides qu'elle n'arrivait jamais à les rassembler et les remettre dans l'ordre qu'il fallait afin de remettre son esprit en état de marche.
Elle croqua dans l'une des pommes qu'elle s'apprêtait à peler car si elle repartait au service, elle ne pourrait pas manger avant au moins deux bonnes heures et son estomac criait famine. La pomme était sucrée et juteuse à souhait et elle re-croqua dedans à pleines dents. Puis un éclair se fit dans sa tête et elle en lâcha la pomme qui tomba à terre. Ce bruit qu'elle avait fait en croquant la pomme, il faisait partie de ces bruits qui hantaient ses nuits. Bon sang elle devenait folle à lier. Elle soupira, secoua la tête et ramassa la pomme pour la rincer et la finir. Enfin, elle prit le chemin de la salle où les voyageurs arrivaient.
Elle noua son tablier et se dirigea vers le groupe de nouveaux arrivés. Oh, des soldats en provenance de la capitale … juste ce qu'il lui fallait … Elle soupira à nouveau et fit un double nœud à son tablier. Ces hommes ne faisaient pas dans la finesse, autant se tenir sur ses gardes. Elle jeta un œil à son patron qui hocha la tête sachant pertinemment ce qu'elle lui demandait et lui accordant toute liberté à ce sujet. Le premier qui oserait la toucher allait s'en souvenir !
« Messieurs ? » les accueillit-elle. Elle se mordit l'intérieur des joues pour ne pas soupirer. Ils étaient en train de la dévisager, ça commençait déjà. La plaie que ces hommes mal éduqués ! Elle compta combien ils étaient et les dirigea vers une longue table. Ils s'y installèrent bruyamment et elle revint avec les pintes de bière qu'ils lui avaient commandées. Bon sang qu'elle pouvait détester ce genre de groupe. Visiblement leur chef s'était donné pour mission de la faire s'assoir sur ses genoux et elle dû s'écarter plusieurs fois.
En revenant vers le comptoir derrière lequel son patron la surveillait, inquiet de la tournure des événements, elle se permit le soupir d'agacement qu'elle retenait depuis l'arrivée de ce groupe.
« Jean, je vous préviens tout de suite, à sa prochaine tentative, je ne réponds plus de rien, » l'avertit-elle.
« A sa prochaine tentative il est fort probable que ce soit moi qui le jette dehors, mais je pense que tu seras plus rapide que moi, » plaisanta-t-il avec elle, lui redonnant à la même occasion sa bénédiction pour se défendre. « Un autre groupe de soldats vient d'arriver, je les ai installés à une petite table au fond, ils ne sont pas nombreux. »
« Pfff …. C'est bien ma veine ça, dire que je devais faire la tarte aux pommes aujourd'hui ! » pesta-t-elle.
Elle se dirigea vers la table sous les regards lourds de sous-entendus du premier groupe. Foutus soldats. Allez, on respire à fond et on sourit, avec un peu de chance on va tomber sur des soldats qui ont retenu un minimum de l'éducation que leur mère leur a donné. Bon sang si j'ai un fils un jour il a intérêt à ne pas traiter les femmes comme des objets ou il entendra parler du pays !
En se dirigeant vers la petite table elle ne remarqua pas les regards appuyés que ce nouveau groupe lui jetait. Quand elle se concentra sur eux elle fut déstabilisée par l'intensité des regards qu'elle croisa. Ces regards n'étaient pas comme ceux des porcs de l'autre table, du genre à la déshabiller du regard. Ceux-ci semblaient médusés.
« Uhm, bienvenus à l'Auberge de la Table de Champagne, puis-je vous apporter un pichet de vin ou de la bière ? »
Ils restèrent comme paralysés puis l'un d'entre eux lui répondit « Un pichet de vin fera parfaitement l'affaire, mademoiselle ».
Elle sourit, enfin ! des soldats bien élevés !
« Je reviens tout de suite, » leur dit-elle. Elle repartit vers le comptoir, l'esprit plus léger. Tellement qu'elle ne prit pas garde à l'autre table et qu'elle se retrouva d'un coup entrainée sur les genoux du soldat qui l'avait ennuyée quelques instants plus tôt.
Elle vit Jean quitter le comptoir et se diriger vers eux, et n'eut pas le temps de remarquer que l'autre groupe de soldats s'était également levé.
Elle lui écrasa le pied pour qu'il relâche la poigne qu'il avait autour de sa taille et se releva, furieuse. Elle apostropha le soldat « De quel droit osez-vous me toucher soldat ? Avez-vous cru que vos galons de petit sergent pouvaient m'impressionner ? » Éructa-t-elle, outragée.
Il osa rire ! « Oh ma belle, suffit, on sait très bien comment les filles de ton genre finissent leurs journées, hein les gars ? » Il continua de rire en tentant à nouveau de lui attraper le bras. Elle l'évita de justesse et dans un accès de colère, l'attrapa par le col de sa veste et le toisa de toute sa hauteur, profitant du fait qu'il soit toujours assis.
« Que les choses soient claires, tu tentes de me toucher encore une seule fois et par Saint Georges, je jure que je t'envoie valser à l'autre bout de la salle, compris ? » Cela fit rire toute la tablée. Le sergent était ravi, la donzelle avait du caractère, ça n'en serait que plus excitant !
« Je serais de vous, j'écouterais ce que mademoiselle vient de vous dire, » l'avertit Jean. « La dernière fois elle a cassé le nez du gars qui l'avait importunée. »
Les autres soldats constatant que l'incident semblait clos, retournèrent à leur table, attendant le retour de leur serveuse avec impatience. Elle revint avec un plateau rempli de verres et du pichet de vin commandé. Elle les servit et les remercia.
« Je vous en prie mademoiselle, c'est normal que nous ayons voulu intervenir, mais vous me semblez tout à fait apte à vous défendre seule. »
Elle le regarda intriguée, c'était le même homme que tout à l'heure. Et si elle n'y avait pas fait attention sur l'instant, cette voix lui faisait de l'effet. Elle resta face à lui, le regardant en se demandant ce qui lui arrivait. Elle ne remarqua pas que toute cette table les observait plein d'espoir. Elle cligna des yeux comme pour sortir d'une transe et les quitta pour aller maintenant chercher le repas des mal-éduqués. Oh comme elle avait hâte qu'ils déguerpissent ! En passant près de l'homme qui l'avait attirée à lui tout à l'heure elle sentit sa main sur ses fesses. S'en était trop ! Elle se redressa de toute sa taille et lui jeta son poing au visage de toutes ses forces. Sa chaise s'en trouva renversée et il s'étala de tout son long par terre, le nez en sang.
