Tout ça était écrit, de toute façon. Le cours de la vie des Hommes et des événements qui les parsemaient étaient déterminés par Sa volonté, et seul Joseph en était informé. Comme il l'avait prédit, le chemin de l'Officière l'avait menée jusqu'à Faith ; et à présent, il revenait à la Sirène de mettre un terme au carnage du Serpent. Car depuis le début de l'Effondrement, d'innombrables vies avaient été perdues par la faute de l'Officière ; parce qu'elle agissait par égoïsme et fierté plutôt que par générosité et humilité ; parce qu'elle était aveugle à la Vérité ; parce qu'elle avait soif de Sang.
Depuis un mois déjà, elle luttait avec opiniâtreté et rage contre Eden's Gate, après avoir échoué à arrêter son leader choisi par Dieu, Joseph Seed. L'une des deux seuls rescapés de l'opération mené contre lui, l'autre étant le Shérif Whitehorse, l'Officière s'était engagée toute entière dans l'accomplissement de terribles ravages, jetant tout d'abord son dévolu sur l'Henbane River, région que dominait Faith Seed. Après plusieurs semaines de combat, elle était parvenue à récupérer le Marshall Burke contre son gré, qui avait fait partie de l'opération menée contre Eden's Gate et qui avait pourtant vu la Vérité du Père lors de sa captivité au sein d'Eden's Gate. Ainsi, Faith avait été contrainte à contre-attaquer avant que le Projet du groupe ne soit trop affaibli. Elle n'avait pas eu d'autre choix, Faith en était certaine : seule l'Officière était à blâmer pour toute cette violence. La sœur Seed avait tenté encore et encore de la ramener à de meilleurs sentiments ; en vain. Faith s'était alors résolue à accomplir son devoir, et à prendre des mesures radicales pour ramener la paix : à l'aide de la Grâce qui influençait toujours le Marshall, elle avait murmuré à l'oreille de ce dernier ce qu'il devait faire pour le bien de tous ; et l'homme avait éliminé Virgil, le chef des Cougars luttant contre Eden's Gate à l'Henbane River, avant d'ouvrir les portes de la prison et de s'ôter la vie. Une audacieuse offensive s'en était suivie, durant laquelle Faith avait repris le contrôle de la prison et subjugué le Shérif Whitehorse pour qu'il la rejoigne ; hélas, l'Officière était intervenue et avait massacré les fidèles d'Eden's Gate présents dans la prison. Qu'attendre d'autre de la part de cette femme cynique et persuadée d'agir en héroïne ? L'Officière, immédiatement, s'était mise à pourchasser Faith avec la sauvagerie d'une louve, allant jusqu'à la retrouver dans le monde onirique né de la Grâce.
En la regardant, Faith ne voyait en l'Officière que le bras armé d'une violence impie. Comme l'ignorant qui détruit par dépit tout ce qui le surplombe, elle avait choisi de semer la haine plutôt que l'amour, la destruction plutôt que la création, et avait trahi son humanité pour n'être plus qu'une machine, qu'une arme. Une arme portant la mort et le carnage parmi les fidèles, et dont les yeux ne voyaient le monde qu'à travers un voile trompeur ; détruisant des projets soigneusement conçus et massacrant des centaines d'innocents par inconscience ; péchant à chaque instant dans sa croisade contre la pureté et la beauté. Aux yeux de Faith, l'Officière était un héraut du Mal, une bête stupide et cruelle. C'était ce que Joseph lui avait appris, et ce qu'elle avait pu constater après avoir échoué à lui montrer le bien-fondé de leur entreprise. Pourquoi, autrement, cette pécheresse serait-elle venue pour la tuer, elle qui était au contraire un héraut du Bien ? Après avoir privé des portes de l'Eden tant de gens de bien, l'Officière entendait désormais mettre fin aux jours de la plus pure d'entre toutes. Elle avait les yeux cruels de ceux qui ne jurent que par la violence, les sourcils froncés de ceux qui ne croient en rien, et le visage fermé de ceux qui n'ont dans leur cœur qu'une haine sombre à l'encontre de ce qu'ils ne comprenaient pas. L'Officière était venue arracher son shérif à Faith ; un shérif auquel la jeune femme avait pourtant montré la voie, et qui ne souhaitait plus revenir à sa vie de pécheur sans but. Déjà une fois, l'Officière avait effectué son œuvre noire en s'emparant de force du Marshall Burke ; et désespéré d'avoir quitté Faith et la Grâce, le pauvre homme était parti rejoindre son Créateur. Faith refusait que cela se produise à nouveau, et ne la laisserait pas s'emparer du shérif. Elle éprouvait de la pitié pour cette femme à la vision défaillante, mais était tout de même prête à l'éliminer si cela devait s'avérer nécessaire.
L'Officière se dressait devant Faith, aussi haute qu'une ombre, et comme preuve de ses viles intentions, le fusil d'assaut qu'elle agrippait férocement ; cependant, la sœur Seed affectait de l'ignorer, et conduisait délicatement le shérif à travers le marais, le tenant par la main et chantant doucement Amazing Grace d'une voix plus pure que celle d'un ange. Tout autour d'eux, une douce brume émeraude flottait au-dessus du marais, comme l'enveloppant d'une douce étreinte. Une myriade de minuscules lumières blanches et pures s'élevait des plantes et des fleurs au parfum enivrant, animée par une pureté sanctifiée. Faith était dans son élément à l'intérieur de cette vision de l'Eden permise par la Grâce, et maîtrisait ce monde illusoire comme s'il s'agissait de la réalité ; l'on pourrait même dire que la Grâce était devenue sa propre réalité. Elle amena le shérif avec une extrême délicatesse à se pencher pour cueillir une fleur de stramoine, avant de lui montrer du doigt la Voie qu'il devait suivre pour trouver le Salut ; son Salut. Alors que le shérif Whitehorse reprenait l'air musical, plongé dans la même vision onirique, l'Officière –également sous l'emprise de la fleur- tenta de faire un geste vers lui pour le ramener à son obscure réalité profane ; et ce fut à cet instant que Faith s'interposa et attrapa brusquement son bras.
-Ton shérif t'a empêché de suivre la Voie, commença-t-elle d'une voix joyeuse, mais maintenant il comprend son utilité. Il va se joindre à nous dans l'Eden.
L'Officière leva les yeux vers Whitehorse, qui poursuivait sa route en continuant de fredonner la chanson. Faith, immédiatement, se replaça devant lui et reprit d'un air menaçant :
-Si tu tentes de l'arrêter…
Mais après un instant suspendu, l'avertissement s'éteignit avec l'éclat de rire joyeux de la jeune femme, qui laissa là l'Officière et s'éloigna tranquillement, certaine que l'Officière préférerait la suivre plutôt que son shérif. Maîtrisant comme nul autre les capacités octroyées par la Grâce, Faith allait d'un endroit à l'autre en disparaissant et revenant dans un éclat vert, tel une élue de Dieu dont les pouvoirs dépassaient l'entendement. L'Officière, le regard meurtrier et le visage empli de rage, allait vainement à sa poursuite, tandis que Faith lui tenait ces paroles avec une assurance à toute épreuve :
-Ton shérif était un mur. Un mur entre notre Père et toi.
Apparaissant finalement au-dessus d'un promontoire rocheux et s'élevant au-dessus de l'Officière, elle continua :
-Un mur qui te cachait sa Vérité.
L'Officière réagit alors en faisant la seule chose qu'elle savait faire, et leva son fusil pour déchaîner sa rage sur Faith d'une pluie de balles. Elle ne me laisse pas le choix, songea tristement la sœur Seed. Puisqu'elle refuse de voir la vérité, il me faut la tuer afin qu'elle ne fasse pas davantage de mal aux fidèles. Devant l'acharnement de l'Officière, la meilleure solution restait malheureusement la plus simple : il fallait répondre à la violence par la violence ; elle devait être anéantie pour que le Projet soit mené à bien. Faith, pour se défendre, fit ainsi s'abattre une série d'orbes d'énergie sur elle, tandis qu'elle lui lançait une vague d'Anges engendrés par la Grâce dans le même temps. De quelle manière se déroulait réellement l'affrontement en dehors de la Grâce, nul n'aurait su le dire ; mais dans ce monde ou le réel se mêlait au divin, et le profane au sacré, rien n'était impossible.
-Donc je vais détruire ce mur, poursuivit Faith. Ton shérif n'est plus loin… Il n'est plus loin d'accepter la Parole du Père dans son cœur. Et quand il le fera… Il ne pourra plus jamais faire demi-tour…
Pendant qu'elle disait ses paroles, l'Officière continuait son assaut ; aussi déterminée qu'une armée en marche ; aussi impitoyable qu'un soldat de l'Enfer. Sans crainte aucune, Faith disparut et réapparut dans un éclat de rire, dévoilant à l'Officière plusieurs versions illusoires d'elle-même parmi lesquelles elle se dissimulait. Dans ce combat, comme chaque jour, Faith incarnait son nom autant que faire se peut. Elle avait la foi la certitude et la solidité d'un roc sur lequel était bâtie l'Eglise de Joseph. Son rire joyeux et enfantin était la marque de son assurance et de l'absence de peur au sein de son cœur, et son sourire était un défi à la haine de ses ennemis. Elle frappait sans relâche par la volonté de Dieu et abattait son courroux sur les impies et les êtres noirs ; comme le Seigneur, sa justice était impitoyable ; comme le Seigneur, sa persévérance était à toute épreuve et comme le Seigneur, son triomphe était inéluctable. Faith était à la fois une force qu'on ne pouvait arrêter et un rocher qu'on ne pouvait déplacer ; le changement et la constance ; le mouvement et l'immobilité ; le commencement et la fin.
Elle provoquait l'Officière par des murmures malicieux qui enrageaient son cœur sombre, mais cependant l'Officière luttait sans relâche. Pourquoi donc éprouvait-elle tant de rage ? L'Officière semblait soutenir aisément les attaques de Faith, qui au contraire se surprit à s'affaiblir après quelques minutes d'affrontement. Son assurance, ébranlée, laissait transparaître pour la première fois des nuances de doute.
-Pourquoi tu t'acharnes contre nous ? s'écria Faith. Tu sais ce qui nous attend. Le Père nous l'a montré. Le monde touche à sa fin ! Il est malade et corrompu. Le Père t'offre une chance de lâcher prise… de ne plus t'inquiéter… d'être libre…
Ces dernières paroles sonnaient comme une supplique ; Faith y avait mis toute sa conviction, et son incompréhension du comportement destructeur de l'Officière. Si seulement elle pouvait voir le monde à travers ses yeux, le sentir avec son cœur ! Malgré elle, Faith commençait à être atteinte par la haine de son ennemie ; et derrière le mensonge verdâtre de la Grâce, commençait à se révéler une vérité plus noire. Le masque de Faith se morcelait. Etait-ce la fatigue, la douleur, la ténacité de l'Officière, peut-être ? Toujours était-il que Faith éprouvait de plus en plus de difficultés à continuer le combat. Ses attaques se faisaient moins précises. D'assurée, son attitude devenait anxieuse, de raisonnées ses pensées devenaient erratiques. Faith réagissait avec plus de violence, assénant à l'Officière de dures paroles et l'accablant des pires vices. Ses déplacements étaient plus confus qu'auparavant, et sa maîtrise même de la Grâce se fragilisait : la terrible réalité, gouffre béant et noir, se dévoilait peu à peu ; la vision de Faith commençait à se brouiller et la jeune femme voyait le monde tel qu'il était réellement. L'éclat des couleurs se ternissait, la brume se levait, les Anges se volatilisaient et Faith, non plus lévitant mais courant, fuyait pour sauver sa vie en semant derrière-elle des grenades de Grâce.
Toutes les ressources de Faith se révélaient insuffisantes à arrêter l'Officière ; même plongée dans une hallucination, cette dernière parvenait à prendre le dessus sur la sœur Seed, et l'affrontement n'était plus tant un affrontement qu'une traque ; et cette fois, Faith était la proie. Elle ne pouvait que ralentir l'Officière en la conservant dans la Grâce, mais elle serait bientôt à court de munitions, et son énergie diminuait à chaque instant. A présent, toute illusion était brisée. Et Rachel –non, Faith ! Je m'appelle Faith !- se sentait en danger de mort. Elle commençait à douter de son succès, et reconnaissait en l'Officière une ennemie bien plus redoutable qu'elle ne l'avait escomptée. Etait-il possible que Dieu l'ait abandonnée ? Mais pourquoi favoriserait-il cet être de violence plutôt que ses élus ? Faith était fourbue, et dans un état de panique qu'elle n'avait plus connu depuis qu'elle –non ! C'est arrivé à Rachel, pas à moi.- Inlassable, l'Officière s'élançait vers elle, déversant ses munitions en sa direction dans un bruit terrible et avec une cruauté implacable. Faith ne luttait même plus, et se contentait de fuir pour sa vie. Incapable de conserver son armure, des images indistinctes et traumatiques de son passé lui venaient en cascade : la violence de son père ; la première seringue qui avait transpercé son bras et son âme ; et surtout, la première fois que Joseph l'avait… Faith voulu se reprendre. Elle ne voulait pas mourir, non cela ne se devait pas, pas tant qu'elle n'était pas… Quoi, déjà ? Ses pensées se bousculaient à l'intérieur de sa tête. Plus d'une fois, elle trébucha sur une racine ou dans une flaque ; et à chaque faux pas, l'Officière gagnait sur elle un mètre ou deux. Faith pouvait presque sentir son souffle sur sa nuque. Et alors qu'elle parvenait sur la berge de l'Henbane River, une ultime erreur la fit s'effondrer au sol ; et l'Officière fut sur elle. L'impitoyable agent du démon la souleva de force et la mit face à elle. Faith était nez à nez avec cette figure étincelante de rage, ce regard haineux, ces mâchoires serrées qui semblaient prêtes à s'ouvrir pour la dévorer ; et l'Officière, brutalement, lui décocha un puissant coup de poing au niveau du visage. Faith subit un choc dévastateur et ressentit une douleur insoutenable ; il lui semblait que son crâne explosait. Elle s'écroula au sol, le goût du sang dans sa bouche. Mais l'Officière n'en avait pas fini avec elle : sur le dos, Faith reconnut le bruit distinct d'un couteau que l'on sortait de son fourreau, ce qu'un coup d'œil lui confirma. Rampant en arrière pour lui échapper, elle ne put qu'éviter la mort de justesse, sans pouvoir tout à fait esquiver le coup : la lame mordit son visage qu'elle entailla sévèrement, lui faisant lâcher un gémissement de douleur. L'adrénaline permit à Faith de rassembler ses dernières forces, et de se relever brusquement, mais l'Officière juste devant elle déjà dégainait son pistolet et la pointait sur elle, prête à l'achever. Et devant sa mort imminente, devant toute cette rage, devant cette ultime injustice qui était sur le point de lui être infligée, Faith perdit pied ; et du plus profond de son être, quelque part où elle l'avait enfouie en croyant ne plus jamais la retrouver, Rachel refit surface, et parla.
-Ce n'est pas ma faute… Rien de cela n'est ma faute ! Tu crois que j'ai voulu ça ? Il m'a droguée de force… Il m'a menacée… J'avais dix-sept ans… Je n'étais qu'une gamine…
Le coup de grâce qui devait arriver ne venait pas, et la figure de l'Officière s'était figée dans un moment… D'indécision ? Mais la jeune femme n'en pouvait plus. D'abord, ce furent les sensations qui abandonnèrent sa chair : la douleur la quitta, et ce fut comme si son corps lui était devenu étranger, car le toucher ne produisait plus rien chez elle. Puis, les odeurs des fleurs mêlées à celle du sang se dissipèrent comme un songe, et il n'y avait plus que l'air inodore pour rentrer dans ses narines tuméfiées. Si d'aventure elle avait voulu se raccrocher au goût, cette possibilité lui aurait été enlevée, car elle ne sentit plus même le sang qui s'était formé dans sa bouche. Et alors que le rouge lui battait aux temps, s'écoulant sur son visage doux, elle n'entendait plus qu'un bruit sourd, avant que le silence se fit complet. Ce fut finalement sa vision qui lui fit défaut : ses pupilles se dilatèrent tandis qu'autour d'elle des orbes blancs comme la lumière d'Hélios s'élevaient du marais, tournoyaient et gagnaient en intensité lumineuse ; ils finirent par envahir tout le champ de vision de la jeune femme et transformer son monde en un unique écran d'un blanc absolu. Et puis, d'un seul coup, ce fut le noir ; seule demeurait sa conscience égarée, à mi-chemin entre deux noms et deux destins : Faith Seed, dévouée jusqu'à la mort ; et Rachel Bessop, pauvre jeune femme abandonnée dans l'obscurité, mais qui semblait pourtant lui apparaître comme une faible lueur à peine visible. Avant qu'elle ne puisse faire un choix, ses jambes ne purent même plus la porter, et elle se sentit glisser dans l'inconscience au moment où elle s'effondrait.
