Cynical Hys.

Tom court. Il court à en perdre haleine, parcourant la moitié de la ville à pieds, et sans s'arrêter de courir, sans s'arrêter de serrer les dents, tellement fort qu'elles glissent les unes contre les autres dans un crissement sinistre. Un point de côté martèle son flan, sur lequel il appuie fermement sa main droite, tenant dans l'autre la batte de base-ball, tellement grande qu'elle touche presque le sol. Elle est lourde, puissante. Elle pèse dans sa main, sur son coude, contre sa hanche. Mais il court. Il ne s'arrête pas, et il est déterminé. Il ne pense même plus ; il n'y a qu'une chose à faire, et il le sait. Peu importe le prix, rien ne vaut l'innocence de Bill, rien ne vaut la vengeance. Il grimpe les escalators en sautant avec agilité deux marches à la fois, s'accroche aux piliers du centre commercial pour tourner dans les galeries, suit des yeux quelques panneaux indicateurs, monte et descend de niveau, et s'arrête devant la vitrine de chez Von Dutch, comme s'il avait heurté de plein fouet un mur invisible. Son regard se fixe vers l'intérieur du magasin. Bastian – ou Markus, peu importe – est bien là, debout, stable sur ses deux jambes larges, dos à Tom et arrangeant un T-shirt sur un mannequin. Tom ne veut même pas reprendre sa respiration ; il veut continuer d'haleter, comme ce fils de pute lorsqu'il enculait son frère de six ans. Une sorte de brouillard rouge et noir passe devant ses yeux, dans sa tête, et comme un taureau qui charge le matador pour l'encorner, Tom avance à pas lents vers l'entrée du magasin. Il entre tranquillement, écoute un instant les portes coulissantes se refermer derrière lui, et avance avec un calme brutal jusqu'à l'arrière du magasin. Bastian ne l'a pas entendu. Il parcourt le magasin, avance et recule dans les allées, regarde un peu partout et vérifie la stabilité d'un mannequin en vitrine, fouille, s'avance, recule. Tom l'observe, zieute ses moindres gestes comme un fauve fixe mécaniquement une proie. Et quelle proie. L'homme marche à pas lourds jusqu'à l'arrière de magasin. Tom fait deux pas en avant, et l'ombre qui cachait vaguement son corps droit glisse derrière lui. Un néon ébloui son visage ; Bastian se tourne vers lui, surpris.

"Bonjour, Bastian" déclare Tom d'une voix grave et sinistre, comme le hululement d'un corbeau à la nuit tombée.

L'interpelé porte vivement une main à sa poitrine, par réflexe, les yeux grands ouverts, et son regard passe de Tom à la batte de base-ball qui pend de sa main, et de la batte à Tom de nouveau. Bastian ouvre la bouche pour parler, le visage pâle et le front suintant, il recule d'un pas, cherchant une issue des yeux, mais Tom lève une main presque réconfortante et annonce à voix haute :

"Tu es un ancien acteur de pornographie infantile, je me trompe ?"

"Quoi ? Moi ?" demande Bastian sur un ton atrocement faux, sa main tremblant nerveusement contre sa cuisse. "Non, vous devez vous tromper, je m'appelle –"

"Markus" complète Tom avec un hochement bref de la tête. "Bien sûr. Tu te souviens de Bill ? Bill, il avait six ans quand tu l'as baisé devant les caméras pour la première fois."

"N-Non, vous devez faire erreur" répète Bastian en secouant vivement la tête, son regard affolé ne quittant plus la batte de base-ball qui se balance sous la main crispée du guitariste.

Tom s'approche, lève la batte et l'abat sur l'épaule du grand blond qui s'écroule par terre dans un grand craquement sonore. Il gémit, grogne, jette un regard désespéré vers l'entrée du magasin, mais de là, on ne peut pas le voir et il le sait bien, tout comme Tom. Le jeune garçon relève la batte et frappe de nouveau. Au genou.

"Avoue. Tu te souviens de Bill ?" demande-t-il d'une voix cynique.

"Oui !" hurle Bastian, recroquevillé, tenant son genou brisé entre ses mains en geignant, suppliant Tom de ne pas lui faire de mal. "Je… Je ne voulais pas ! Je n'ai pas décidé que ce serait lui !"

"Tu as décidé de violer des enfants, sale pervers" s'écrie Tom en levant sa batte une troisième fois.

Il suspend son geste alors que Bastian hurle de terreur et se trainant par terre. Tom se penche en avant, et regarde le visage rouge et inondé de sueur de l'homme, le détaillant parfaitement.

"Tu n'avais pas le droit de faire ça à mon frère" remarque Tom en hochant la tête.

"Je ne savais même pas qu'il avait un frère, je ne savais rien !" s'écrie Bastian en haussant une épaule, le regard suppliant. "Je ne savais rien à part que j'allais être bien payé."

"C'était un enfant, il avait l'âge d'être ton propre fils" remarque Tom d'une voix blanche, ne comprenant pas comment cet homme peut être si sûr de son innocence.

Il n'est pas innocent. Emil était aussi, voire encore plus coupable que lui, mais Emil est mort. Et il faut que quelqu'un paye maintenant.

"Tu es répugnant, sale, tellement sale" murmure Tom avec une grimace de dégoût. "Et tu as fait ces choses dégoûtantes à mon petit frère, sans même te sentir un tant soit peu coupable, ou en tort."

"Je savais que c'était mal, mais…" supplie Bastian, inventant ses excuses tout en parlant, la respiration saccadée et douloureuse, tenant son genou de deux mains moites, blanches et tremblantes. "J'avais besoin d'argent, je ne me contrôlais pas ! Je n'ai jamais voulu aimer les enfants !"

"Tu aurais pu te faire aider, essayer d'arrêter !" hurle Tom de toutes ses forces, serrant ses deux mains contre le manche de la batte. "Sale pédophile, sale, sale, tellement sale ! Tu as touché Bill, mon Bill, mon Bill à moi, avec ces mains grasses, avec cette bouche dégueulasse et pleine de bave !"

Les accusations de Tom sonnent plus comme une sentence, un jugement. Il lève de nouveau son arme, et l'homme gisant par terre se recroqueville par réflexe. Tom affronte la nuque de Bastian, fusillant son corps du regard, avant de serrer plus fort la batte, prêt à l'abattre contre n'importe quelle partie du corps large et dissimulé sous des vêtements de gay qui se traine par terre.

"J'aurais préféré que tu fasses ces horreurs à mon propre corps, qu'à celui de Bill" souffle Tom, secouant misérablement la tête de gauche à droite. "Et tu ne l'as même pas reconnu, même quand il pleurait comme quand tu le pénétrais comme un bourrin. Tu n'as rien vu, tu ne t'ais pas souvenu. Tu me répugnes, tu es monstrueux."

"Je… Je suis passé à autre chose !" crie Bastian en serrant les mâchoires.

"Tu penses que Bill est passé à autre chose, lui ? Il n'oubliera jamais, jamais, ce qui tu lui as fait. Tu as gâché sa putain de vie, connard !"

Sans pouvoir s'en empêcher, Tom frappe de nouveau. Plusieurs fois. Les hurlements stridents, les supplications de l'homme qui gît à terre, tentant minablement de se protéger de ses mains d'où dégouline du sang rouge foncé sur le sol plastifié, et le craquement de ses os, le clapotis de la batte contre la chair qui saigne, tout ça n'atteint plus son corps, plus son esprit. Il s'agit de frapper, sans plus jamais penser qu'on frappe.

"T'avais pas le droit !" s'époumone Tom en tapant de plus en plus fort. "T'avais aucun droit de toucher Bill ! De baiser Bill !"

L'homme ne crie plus. Tom le retourne sur le dos d'un coup de pied, et sa chaussure est salie de sang qui éclabousse même la jambe de son pantalon, puis il tombe à genoux dans la marre de rouge et défait avec dégoût la ceinture de Bastian dont les yeux papillonnent, ses membres sont mous et malléables, la plupart 

sont brisés. Tom baisse le pantalon du grand blond, se redresse, contemple l'arrière-train dénudé de Bastian qui ne bouge plus, et de la bouche duquel sortent de petits grognements plaintifs, et saisit la batte de base-ball à pleine mains. Il crache dessus, la saisit encore plus fermement à deux mains, la dresse au dessus de sa tête. Et l'enfonce au plus profond de l'homme qui ne crie même pas, un léger grondement glissant hors de ses entrailles, Tom sentant les os craquer, la peau se déchirer, le sang gicler partout. Et ne sentant plus rien à la fois.

"Tu lui as fait tellement de mal, tellement de mal" souffle Tom, suffocant, reculant de quelques pas et trébuchant, fixant l'horreur étendue devant lui et baissant ensuite les yeux sur ses mains, ne se contrôlant plus vraiment. "Tu comprends maintenant, à quel point il a pu souffrir ? J'espère que maintenant, tu sais à quel point ça fait mal."

Bastian est inconscient, et se vide de son sang qui dégouline sur ses hanches et ses cuisses. Il y a comme un instant vide de mouvement, de sons, de vie. Tom secoue enfin la tête, ne supportant plus la vision du meurtre dont il vient de se rendre coupable. Sans même retirer la grande batte érigée entre les deux fesses écartelées de Bastian, Tom s'enfuit, dévalant les escalators en sens inverse, courant à toutes jambes dans les rues, sans sentir le point de côté, le mal qui dégouline dans ses veines comme le sang sur ses vêtements, sans entendre les gens murmurer sur son passage, sans voir, sans croire, sans se rappeler de rien. Il court, il court toujours plus vite, et dans sa tête, comme la grande batte dans le corps sans vie de Bastian qui ne respire plus au fond de sa boutique Von Dutch, est planté le nom de Bill, qu'il s'égosille à prononcer alors que ses jambes trébuchent, s'actionnent, pour l'emporter le plus loin possible de la monstruosité dont il vient de faire preuve. Comme un écho à celle des autres, et basculant dans la mort, la culpabilité et la peur, comme on devient addict parmi les addicts autour, plongeant dans la dépendance et l'inconscience sans pouvoir s'en rendre compte. Tom est-il un monstre maintenant ?


La salle se remplit petit à petit d'une foule innombrable de gens, d'anonymes, de curieux. Ils sont une bonne centaine, amassés au fond de la grande salle, derrière des barrières devant lesquelles une bonne dizaine de vigiles font les cent pas pour faire croire qu'ils font régner le calme. Ils ne se connaissent pas, ils ne savent pas vraiment ce qu'ils font là, mais ils veulent y être, parce qu'ils veulent voir. Ils veulent savourer. Ils ne sont qu'une foule compacte, sans pensées, sans réflexion, ils ne sont que ce bon peuple qui hue les meurtriers parce que ça donne un bon genre, et bien qu'ils ne savent rien, rien du tout, ils huent, ils s'en mêlent, parce qu'ils ne risquent rien à le faire, et qu'ils ne voient pas pourquoi ils s'en priveraient. Et puis, ils n'ont rien de mieux à faire, les pauvres, que de vivre par procuration. C'est de ces ragots ridicules et injustes que se nourrit le peuple, le bon peuple, le sale peuple.

"L'audience est ouverte !" clame une voix rauque et fatiguée, celle d'un vieil homme aux cernes bleuâtres qui se voûte dans un fauteuil en cuir, trop grand pour lui, derrière un bureau trop grand aussi et sur lequel gît le dossier d'instruction qu'il va juger aujourd'hui.

La foule d'hébétés s'agite un instant, et les vigiles ordonnent aux badauds émerveillés de se taire – ce qu'ils font docilement. Ils ne voudraient pas retarder le jugement des jumeaux Kaulitz, ces deux stars presque internationales, dont le visage depuis deux semaines est partout, dans les journaux à scandale, à la télévision… Ces deux jumeaux, rock stars allemandes, adulés à travers toute l'Europe à seulement seize ans, dont les deux prénoms effleurent toutes les bouches, saisissent chaque esprit, et suscitent dans les foyers allemands sans histoire, instruits par ARD tous les soirs, des réactions impensables, ridicules, grotesques. Ces gens ne savent rien. Mais ils ne savent même pas qu'ils ne savent rien. Alors, ils jugent sans connaître, ils jugent puisqu'ils croient savoir le faire. Et les voilà présents dans le fond sombre de ce tribunal pour mineurs situé dans les locaux de la Cour d'Assise, à attendre avec une impatience grasse et ignare, le jugement des Kaulitz. Ce n'est même pas pour le crime dont ils sont accusés qu'ils sont tous là, parce que ce crime les intrigue ou les révolte, non. Ils sont là parce qu'il y a des caméras, des fans qui pleurent en silence en serrant contre leur poitrine inexistante ou trop proéminente un poster de Tokio Hotel déchiré, parce qu'ils sont connus, célèbres, que ce n'est pas commun. Que c'est excitant, comme dans les films, d'être présent au jugement des deux jumeaux allemands les plus connus de l'Histoire qui sont accusés de meurtre. Quelle pathétique mascarade. Le silence se fait dans la salle, presque instantané. Le vieux juge, blasé et fatigué de voir tous ces meurtriers se défendre tant bien que mal, assis à sa gauche et se lamentant sur leur future condamnation, soupire, et personne ne le remarque. Lui, qu'il ne se plaigne pas, il est payé pour ça, pour être là et pour régner en maître absolu, d'user et d'abuser du pouvoir que lui procurent tous ses diplômes, pour être filmé par les caméras pendant qu'il envoie des gens à la mort.

"Faîtes entrer le premier accusé" demande-t-il à voix basse, et une lourde porte, presque invisible dans le mur de la salle, s'ouvre immédiatement.

Un jeune homme chétif, apeuré presque, entre en boitant. Il a les cheveux noirs, raides et mal peignés, et sa peau est si blanche qu'il ressemble à un spectre. Ses bras nus sont maigres, et il n'est plus la rock star que tous connaissaient. Il n'a plus le blush qui fonçait le hâle de ses joues, ni ses chaînes et ses bagues et ce mascara qui le rendaient si féminin et si sexy, ni cette bouche rose, presque rouge, et humide, qui chantait des paroles enivrantes. Bill Kaulitz de Tokio Hotel n'existe plus. Le jeune homme est si maigre que ses épaules sont plus larges que ses hanches, et qu'il n'y a à la place de ses fesses qu'une cavité branlante de jeans trop large à cet endroit. Il s'avance, léger et chancelant, jusqu'à la "barre", espèce d'alcôve entourée de garde-fous en bois massif, et au milieu de laquelle trône un banc au siège rembourré, et un micro s'arquant de telle manière qu'il se place juste devant les lèvres de l'accusé une fois celui-ci installé. Bill se racle la gorge devant l'assemblée qui ne respire plus tellement, et son râle se répercute dans toute la salle accompagné d'un grésillement provenant des amplis reliés au microphone.

"Accusé, levez-vous" récite lamentablement le vieux juge, dont la voix trahit le manque de conviction.

Bill se lève, silencieux, et ses yeux se plante dans le mur en face de lui. Il semble perdu dans ses pensées, détaché de ce monde qui le rejette et qu'il n'aime pas, et qu'il n'a jamais aimé. Cela ne le touche pas d'aller en prison, ou n'importe où ailleurs. Plus rien ne le touche, maintenant. Tout sera bientôt fini. L'avocat général annonce à voix haute les accusations portées contre Bill, mais Bill ne l'écoute pas. On l'accuse de complicité de meurtre et de non-assistance à personne en danger. Mais peu importe. A quoi bon ? Ces gens-là n'écoutent que ce qu'ils veulent entendre, et on a beau parler, il y a autour d'eux une barrière infranchissable de filtres sonores. Un homme est mort, et il faut bien que quelqu'un paye. Peu importe qui. Ils font entrer Tom, qui ne semble pas plus concerné que son frère. Ses dreadlocks sont emmêlées, détachées, pendantes sur ses épaules saillantes, ses lèvres sont déformées par une grimace d'absence, et lorsqu'on le place près de Bill sur le banc, il saisit la main de son frère et ne souffle mot. Ils serrent leurs doigts ensemble, ne se préoccupant plus des gens ou du monde autour. Ils pourront bien filmer, interroger, observer, interpréter, juger, ils ne verront jamais la réalité, la vérité. Parce qu'ils ne méritent pas de la voir. Le vieux juge, catholique de naissance et élevé par l'Eglise, observe d'un œil suspicieux les épaules des jumeaux qui se caressent dans un frottement de tissu presque inaudible, leurs mains qui se lient comme les maillons d'une même chaîne, leurs yeux qui observent le même point invisible pour les autres, et qu'eux seuls regardent et voient, ensemble. A quoi bon ? On les prend pour des monstres, sans comprendre, ou sans vouloir comprendre, que les seuls monstres ici, ce sont les doigts accusateurs des ignorants, les regards mauvais des hommes de lois, les pensées cyniques des jaloux. Il y a des monstres partout, mais la plupart 

sont trop hypocrites et d'un malin assez répugnant pour réussir à ne pas se faire voir comme tel. La justice se fit aux apparences. La justice est aveugle, c'est vrai.

"Wilhelm et Thomas Kaulitz, levez-vous."

Ils se lèvent d'un même mouvement, comme si leurs deux corps à présent ne faisaient plus qu'un, et que les entrailles saines et les mains ensanglantées de Tom appartiennent aussi à Bill, et que l'esprit infirme de Bill et que sa souffrance intenable et que son désespoir appartiennent aussi à Tom. Quelque part, au premier rang, dans la salle, près de leur avocat Maître Abwehr, est assise leur mère Simone, dont la main est serrée par celle de son mari Gordon. Son dos est droit, tendu, son visage est implacable, glacial, et seul son pied qui tremble contre les dalles, agité de convulsions nerveuses, trahit son trouble. Je ne saurais dire si elle a peur, ou mal, ou honte. Elle ne sait pas elle-même ce qu'elle ressent, là, en voyant ses deux fils uniques, jumeaux, se tenant la main, debout devant caméras, juge, avocat, jurés, devant ces centaines d'inconnus, accusés d'un crime irrémédiable. Elle ne sait pas non plus s'ils sont coupables, on de lui a pas donné la permission de leur parler depuis leur arrestation. A deux rangs derrière elle, sont assis Georg et Gustav, leurs visages dissimulés sous de grosses lunettes de soleil, un bonnet noir enfoncé sur le crâne du premier, dissimulant entièrement sa chevelure, une casquette de marque vissée sur la tête du second, ne laissant qu'apparaître dans sa nuque quelques mèches blondes, courtes et joliment bouclées. Sous leurs manteaux qu'ils sont soigneusement appliqués sur leurs genoux, leurs deux mains se tiennent aussi, fortement, brutalement, et les jointures de leurs doigts sont blanches à force de serrer. Dans leurs veines bouillonnent la colère, la rage, et leur frustration pourrit, dévore leur sang, mais ils sont assis là, soumis au silence pendant que la justice opère. Eux savent, et ils ne supportent pas de voir leurs amis ainsi. Trois paires de mains, ainsi, sont soudées, collées, serrées, liées, et elles sont comme trois mains jointes devant l'autel ; elles prient. Pour six personnes à la fois, elles prient, plaquées les unes contre les autres, celle de Bill contre celle de Tom, celle de Simone contre celle de Gordon, celle de Gustav contre celle de Georg, moites, inconsolables, pathétiques, cruelles, elles prient pour que tout cela s'arrête, que le rideau tombe. Mais la seule chose qui tombe, ce sont les âmes unies des jumeaux Kaulitz, qui n'ont déjà plus leur liberté.

"Il me semble," commence le juge lorsque l'avocat général a fini d'accuser Tom de meurtre prémédité avec non-respect des droits de l'Homme et torture suivie de mort, "que Maître Abwehr veut s'exprimer."

"Oui, votre Honneur, mais avant laissez-moi vous montrer quelque chose" propose avec ingéniosité l'avocat, s'approchant sur un signe affirmatif du grand bureau derrière lequel siège le juge, un ordinateur portable sous le bras.

Il l'installe en diagonale, de façon à ce que les premiers rangs du public, les deux prévenus toujours debout main dans la main et le regard vide, et le juge, puissent voir ce qu'il fait. Après quelques manipulations, une page que Bill et Tom ne connaissent que trop apparaît sur l'écran. Bill ferme les yeux et son corps friable, maigre, manque de s'affaler sur le banc. Tom le soutient, entourant son frère de ses bras et lançant un regard neutre, poignant, à l'avocat et au juge.

"Votre Honneur, si je puis me permettre," demande Maître Abwehr d'une voix douce et manipulatrice, "je pense qu'il serait judicieux de faire sortir les jumeaux Kaulitz de la salle, le temps que je vous fasse découvrir ce site… pour le moins intéressant."

"Objection, votre Honneur !" glapit l'avocat général. "On ne fait pas sortir les accusés en pleine audience !"

"Objection rejetée" soupire le vieux juge, blasé aussi des querelles entre avocats. "Faîtes sortir messieurs Kaulitz."

Bill et Tom se font guidés vers la même porte par laquelle ils sont entrés, Tom soutenant tant bien que mal son frère, et le battant se referme sur eux dans un claquement sec qui résonne dans la salle. Maître Abwehr se racle la gorge et montre en détails les photographies pornographiques et pédophiles dont regorge le site, ne manquant pas de lire à haute de voix les titres des photographies et démontrant A+B que Bill Kaulitz, âgé à l'époque de six ans, s'est fait violé à plusieurs reprises par l'homme que son frère a apparemment assassiné, dix ans plus tard. Le juge et toute la salle retiennent leur souffle pendant toute l'explication de l'avocat, puis du public entier monte un brouhaha affolé, répugné, et on hurle partout de laisser sortir les Kaulitz, qu'ils sont innocents, et cette foule d'imbéciles au grand cœur s'émeut aussi soudainement qu'elle s'était récriée en entendant aux nouvelles l'arrestation pour meurtre des Kaulitz fils. On fait entrer Bill et Tom de nouveau, qui ne se sont pas lâchés et qui ne regardent pas plus qu'avant la foule ni même les jurés. Ils semblent complètement à part, comme s'ils avaient d'eux-mêmes répudier le monde avant d'être répudiés par lui. Simone ne peut retenir plus longtemps ses larmes, et Gustav pose avec compassion sa tempe sur l'épaule pointue de Georg, serrant plus fort encore ses doigts entre les siens.

"Messieurs Kaulitz, qu'avez-vous à dire pour votre défense ?" se voit obligé de demander le juge, et toute la salle, d'un même mouvement, se tourne entièrement vers la petite alcôve qui renferment les deux frères.

"Eh bien" commence Tom d'une voix tout à fait calme, sereine presque, "je voudrais préciser que je suis seul coupable de cette histoire, et que mon frère n'a rien à voir avec le meurtre de… Bastian, ou Markus, peu importe."

"Non" le coupe Bill en se levant, enfonçant ses yeux dans ceux du juge si profondément que le vieil homme croit un instant qu'il va s'évanouir en plein tribunal. "Je suis aussi coupable que lui, voire plus. J'ai tué Bastian, Tom a essayé de m'en empêcher. Il essaye seulement de me protéger en disant que c'est lui qui l'a fait."

Il se tourne vers les jurés et son regard est si flamboyant, si transperçant, si brillant, si touchant et si désespéré que quelques uns des jurés sentent pitoyablement leurs yeux se noyer de larmes. Ils ont juste pitié de ces pauvres garçons, ils ne peuvent qu'avoir pitié. Et quand ils se disent que ce pauvre gamin s'est fait violé à six ans et qu'il s'est vengé dix ans plus tard, ils ressentent en eux ce petit frisson, ils se disent que lui, au moins, il a vécu, il a enduré des choses qu'eux n'endureront jamais, et ils ont pitié, ils vivent à leur tour par procuration. Mérite-t-il d'aller en prison ? Et Tom, son frère, qui essaye gentiment de protéger son frère, ne mérite-t-il pas la paix, la liberté ? D'accord, un homme est mort… Mais la société n'aime pas les pédophiles. Punir leurs assassins irait à l'encontre des principes de l'Allemagne, non ?

"Bill, arrête" s'écrit Tom en tirant Bill par l'épaule. "Je l'ai tué, moi ! C'est moi qui l'ais fait ! Ne le punissez pas à ma place, bordel, il a déjà trop souffert ! Ne touchez pas à Bill, putain. Ne le touchez pas."

Sa voix est foudroyante, glaciale, paniquée presque. Il agrippe son frère par le bras et le tire derrière lui, comme une lionne se placerait par instinct devant son petit pour le protéger. Les jurés sont impressionnés, le public aussi, et Simone broie la main de son mari dans la sienne. Elle ne reconnaît plus ses fils, elle ne reconnaît plus Bill, ni Tom, elle ne parvient pas à se dire que… que c'était bien Bill sur ces photos. Non, c'est impossible. Ça n'a pas pu arriver sans qu'elle ne s'en rende compte. Il règne dans cette salle une ambiance indescriptible. Chacun ne sait que dire, que penser, que faire. Et tout n'est que brouillard, que règlements de compte, que souvenirs d'anciennes monstruosités qui remontent à la surface à travers de nouvelles.

"Votre Honneur, ils veulent apparemment tous les deux payer !" se moque ignoblement l'avocat général, levant les yeux au ciel. "Le parquet réclame la peine maximale : douze ans d'emprisonnement, dont sept années incompressibles."

"NON, LAISSEZ BILL, IL N'A RIEN A VOIR LA-DEDANS !" hurle Tom, féroce. "J'irai, moi, j'irai ! Pas lui."

"Putain, Tom, lâche-moi !" dit Bill en serrant le poignet de son frère. "Pitié, pitié, laissez-le. Je les ferai, vos douze ans de prison, je les ferai, mais laissez-le, s'il vous plaît, pitié."

Sa voix est douce et brisée. Les jurées se reculent dans leurs sièges, apeurés. Ils n'ont plus pitié, ils sont dérangés. Ces deux petits êtres maigres et pâles, ces deux musiciens aux allures d'épouvantail et de fille, ils sont dérangés. Ils ne sont pas normaux. Et les gens différents, ils en ont peur, ils n'en ont pas pitié. Tel est le raisonnement des honnêtes gens qui, le soir, louent des pornos en cachette ou rêvent de leur voisin à poil alors qu'ils ont une femme dans leur lit et deux enfants dans la chambre à côté. Ils sont tous là, avec leurs sales figures, leurs sales mains, leur sale anonymat, mais ils sont bien là, et c'est eux qui décident. Alors évidement.

"Calmez-vous" ordonne le juge avec le peu d'ego qui lui reste, puis il saisit son marteau en bois, profitant encore de son petit pouvoir, et frappe sur le socle dans un toc sonore. "Jurés, délibérez. L'audience est suspendue pour trente minutes."

Bill et Tom sont évacués, Simone, Gordon, Gustav et Georg essayant de les intercepter, de leur parler, mais la foule entière s'est précipitée vers eux comme des fauves sur des esclaves dans une arène, on les trimbale, on les ballote, mais peu importe – pourvu que tout ça se finisse. Ils s'agrippent l'un à l'autre, et rien d'autre ne compte. Qu'on ne leur fasse plus de mal. Ils ont déjà trop souffert. Trente minutes passent, on les fait revenir, on fait taire de nouveau la foule debout, qui attend, Simone range ses mouchoirs inondés de larmes, Gustav et Georg se saisissent les mains d'un même mouvement désespéré, et on attend tous. Silence de plomb. Comme une arme qu'on charge.

"Accusés, levez-vous."

Comme une arme qu'on tend devant soi pour viser.

"Wilhelm Kaulitz : coupable. Thomas Kaulitz : coupable."

Comme une arme avec laquelle on tire, sans se préoccuper des victimes, à l'aveuglette, au hasard, puisqu'il faut bien tirer. Puisqu'on doit bien tirer quelque part, sur quelqu'un. Puisqu'il n'existe plus de justice ni d'innocents, puisque mieux vaut deux qu'un seul, puisqu'au moins ils seront ensemble. Seuls. Mis à part, séquestrés, emprisonnés. Comme des monstres.

E N D E