Chapitre 2
Ce fut le son d'une toux violente qui fit relever le menton au Docteur : Jack s'était réveillé, et luttait pour respirer. Le Seigneur du temps fut immédiatement auprès de lui, retirant le masque à oxygène en même temps qu'il maintenait le capitaine couché.
-Doucement, jeune fou, vous êtes toujours convalescent! Ces brutes n'y sont pas là allées de main morte, grogna-t-il.
-Doc .. Docteur ?
-Je suis là, Jack, confirma-t-il plus doucement, sa main venant caresser gentiment son front.
Le jeune homme prit de profondes inspirations, grimaçant se faisant. Déjà, le Docteur s'activait à côté de lui, vérifiant ses signes vitaux en même temps qu'il retirait certains tubes pour les remplacer par d'autres.
-Doc, je .. je vais bien...
-Votre cheville gauche est cassée en deux endroits, vous avez trois côtes félées, une collection de bleus à faire palir un bourreau et plusieurs muscles froissés, sans oublier le massacre qu'ils ont fait dans votre esprit. Mais oui, bien sûr, vous allez bien ! Je ne sais même pas comment vous pouviez encore être conscient à notre arrivée !explosa le Seigneur du temps.
-Je .. suis plus coriace que j'en ai l'air, souffla le blessé, en cherchant sa main qu'il serra aussi fort que son état le lui permettait.
Son regard croisa celui du Docteur, la gorge de ce dernier se serrant alors que les prunelles de Jack se plongeaient dans les siennes. Aucun d'eux n'avait jamais été doué pour exprimer leurs sentiments vis-à-vis de l'autre, encore moins dans ce type de situation. Le Docteur préférerait grogner et pester, tandis que Jack se rabattrait sur une ironie mordante.
Cette fois, cependant, les mots leur manquaient. L'état dans lequel le Docteur et Rose avaient retrouvé le jeune homme avait davantage traumatisé le Seigneur du temps que celui-ci ne voulait l'admettre.
Cela avait été proche, beaucoup trop proche.
-J'ai cru vous perdre, murmura finalement très doucement le Gallifreyien, son expression plus tendre qu'elle ne l'était normalement en public.
La gorge de Jack se serra devant l'aveu. C'était la chose la plus proche qu'il entendrait jamais d'un 'J'ai eu la peur de ma vie, ne refais jamais cela', il le savait, mais cela ne signifiait pas qu'il ne comprenait pas tout ce que cette phrase sous-entendait.
Cela avait toujours été leur manière de communiquer.
Avant qu'il n'ait eu le temps de répondre, cependant, la porte de l'infirmerie s'ouvrit, révélant une Rose aux yeux rouges.
-Jack! s'exclama-t-elle en le voyant éveillé.
D'un bond, elle avait franchi la distance les séparant, ses bras s'enroulant autour de lui pour le serrer désespéremment.
-Jack.. Jack..
-Je suis là, Rosie, murmura gentiment celui-ci en embrassant son front.
-On a cru.. Tu étais dans un tel état.., sanglota la jeune femme.
-Quoi? Tu as vraiment cru que j'allais me laisser abattre par quelques bleus? Ce ne sont pas des amateurs pareils qui vont m'avoir, renifla l'ancien Agent, ses doigts essuyant gentiment les larmes de la blonde.
Celle-ci esquissa un faible sourire, avant de blottir son visage dans son cou. Jack échangea un regard attristé avec le Docteur : de leur trio, Rose demeurait la plus fragile. La jeune terrienne possédait sans aucun doute une force peu commune et suffisamment de ruse pour manipuler une bonne partie de la galaxie, mais lorsque ses proches étaient frappés, elle redevenait cette jeune fille terrifiée d'à peine dix-neuf ans que le Docteur avait prise sous son aile.
-Rose, laissez respirer ce pauvre homme, vous l'étouffez, intervint doucement celui-ci.
Sa compagne sursauta, avant de reculer.
-Merde .. J'y ai même pas pensé.. Désolée, marmonna-t-elle.
-Je survis, ne t'inquiète pas, répliqua Jack, sa voix rauque.
La blonde fronça les sourcils en entendant sa difficulté à parler.
-Ta gorge doit être aussi sèche qu'un lendemain de gueule de bois, Docteur, sérieusement, vous ne lui avez rien donné à boire? grogna-t-elle.
-Oh ! Oh, attendez, s'exclama ce dernier en partant en courant.
Ses compagnons roulèrent des yeux en même temps, un sourire blasé naissant sur leurs lèvres. Certaines choses ne changeraient jamais. Le Seigneur du temps revint à peine quelques secondes plus tard, armé d'une énorme bouteille d'eau.
-Tenez ! Ne vous étouffez pas, commenta-t-il alors que Rose aidait Jack à boire.
-Rose, sérieusement, je ne suis pas mourant, pesta le capitaine, avant de tousser.
-Doucement! grommela le Docteur. Vos côtes guérissent toujours, et cela va être le cas encore longtemps ! Il faut vous reposer, ordonna-t-il d'un ton bourru contrebalancé par la main douce qui vint caresser ses cheveux.
Jack hocha lentement la tête, approuvant silencieusement l'idée : malgré le repos qu'il avait déjà pris et les drogues fournies par le Docteur pour contrer la douleur, son corps hurlait toujours d'épuisement. Cessant de lutter contre sa fatigue, il ferma les yeux, se laissant couler dans des ténèbres bienvenues. Le Docteur lâcha un lourd soupir, avant de s'assoir sur le fauteuil d'osier à côté du lit, se préparant clairement à une autre longue attente.
Rose se mordilla la lèvre, se demandant si elle devrait pousser le bouchon et le rejoindre, mais même elle savait voir quand elle était clairement de trop. La relation entre le Docteur et Jack était aussi compliquée que la sienne avec le pilote du vaisseau, mais une chose était certaine : ce n'était pas elle qui partageait les draps du Seigneur du temps.
Ce dernier l'entendit à peine refermer la porte, ses yeux rivés sur son compagnon endormi. Ses doigts vinrent effleurer ses tempes, les caressant gentiment avant qu'il ne ferme les yeux, entamant un long processus de guérison. Il pouvait sentir l'esprit du plus jeune se hérisser à son contact, le traumatisme du viol subi toujours profondément inscrit dans chaque partie de son cerveau.
Les cœurs du Docteur se serrèrent en même temps qu'il lâchait un grognement primal : les responsables de cette abomination avaient payé durement leur crime, mais il n'en ressentait plus aucun soulagement. Jack allait mettre des semaines, si ce n'est des mois, à se remettre complètement de l'abus dont il avait été victime.
Pourquoi n'était-il pas arrivé plus tôt ?
-Je suis désolé, souffla-t-il en même temps que son esprit envoyait des ondes apaisantes au cerveau tourmenté. Je suis tellement désolé..
Les doigts du Docteur erraient le long du visage de Jack, effleurant avec délicatesse sa joue bandée avant de remonter vers ses mèches humides qu'il repoussa en arrière, aérant son front. Tant de petits gestes simples et intimes, qu'il ne se permettait normalement quasiment jamais, et ce encore moins depuis la fin de la Guerre du temps.
Jack avait bouleversé son monde et sa vision de la vie : le capitaine était entré dans son Tardis à grand bruit, bouleversant les habitudes qu'il avait pu prendre avec Rose à grands coups de rire et flirt. Leurs débuts avaient été difficiles – c'était l'euphémisme du millénaire - mais même le Docteur n'avait pu demeurer insensible devant le sourire fou du capitaine.
Le morveux aurait été capable de séduire un Dalek, s'il l'avait voulu.
Il avait réussi à voler un des cœurs du Docteur.
Un sourire triste se força un passage sur le visage de ce dernier, sa main venant caresser une nouvelle fois ses cheveux avant de descendre le long de son visage, s'immobilisant sur ses lèvres qu'il traça du bout des doigts.
Une langue taquine jaillit de nulle part pour les lécher.
Le Docteur roula des yeux, avant de grommeler :
-Depuis combien de temps ?
-Quelques minutes, je pense, répliqua son compagnon de sa voix basse, son sourire joueur mais fatigué alors qu'il ouvrait lentement les yeux. Combien .. Combien de temps j'ai..
-Six heures et vingt-trois minutes, murmura le Docteur, sans pour autant cesser de caresser son visage – non pas que Jack s'en plaignait.
-Autant? J'ai l'impression de .. m'être juste endormi.. Merde, je n'arrive pas à penser, pesta-t-il, sa gorge sèche.
-Ce sont les drogues, elles calment la douleur, expliqua son mentor en l'aidant à boire.
À peine Jack eut-il fini que la bouche du Seigneur du temps attaquait la sienne, le baiser aussi long que passionné. Le jeune homme ferma les yeux, le laissant volontiers mener la danse alors qu'il glissait sa main bandée dans ses cheveux.
L'échange s'accentua, le désespoir du Docteur évident alors qu'il dévorait sa bouche. Il n'avait pas besoin de le dire, Jack pouvait le sentir, le voir, même l'entendre, les cris de douleur de son amant résonnant dans son esprit.
Les cœurs du Docteur saignaient de n'avoir pas été capables de le protéger.
-Doc.. Doc, murmura-t-il, tentant de l'apaiser, un grognement de frustration lui échappant alors qu'il luttait pour bouger.
Un sourire faible apparut sur les lèvres du Seigneur du temps.
-Cela ira mieux bientôt, dormez, souffla-t-il en traçant ses tempes du bout des doigts.
Jack roula des yeux.
-J'ai dormi .. six heures, marmonna-t-il, et avant cela je ne ... sais pas combien de temps.. Je ne suis pas fatigué.
Le Docteur fronça les sourcils, sa voix sévère lorsqu'il répliqua :
-Cela ne vous empêche pas de demeurer au lit, capitaine ou pas! Et ne tentez même pas de vous échapper, le Tardis ne vous aidera pas à vous cacher! Interdiction de vous lever avant nouvel ordre, c'est clair ?
-Seulement si vous restez, bouda le capitaine.
Son attitude arracha un roulement de yeux au Docteur, avant que celui-ci n'obtempère, se glissant sous les draps à ses côtés. Se penchant, il l'embrassa de nouveau, la main de Jack se posant sur sa nuque pour le rapprocher.
Un humement de plaisir commun leur échappa, avant que le Docteur ne descende dans son cou, ses lèvres effleurant la peau abimée avec délicatesse. Jack laissa tomber un soupir de contentement, ses yeux se fermant sous le traitement de faveur. La bouche chaude de son amant traça un chemin sur ses épaules, avant de descendre explorer son torse. Chaque bandage entrainait un baiser, les mains expertes du plus âgé parcourant chaque centimètre carré disponible.
Le capitaine sentait monter en lui un ronronnement de plaisir.
Ce fut finalement un grognement de frustration qui lui échappa lorsque le Docteur se redressa, l'expression de ce dernier narquoise alors que Jack le fixait, outragé.
-Il va falloir guérir si vous en voulez plus, se moqua-t-il.
-Bourreau, grogna Jack, son esprit de nouveau groggy sous l'effet des drogues et des caresses du Docteur.
Ses yeux ne tardèrent pas à se refermer d'eux-mêmes, son esprit sombrant dans un demi-sommeil empli de rêves légers. Les yeux du Seigneur du temps demeurèrent posés sur lui, ses doigts caressant le bracelet de cuir qu'il lui avait donné quelques mois auparavant pour symboliser leur lien. Son regard se posa sur le sien, sa gorge se serrant de nouveau à la pensée qu'il ait pu se retrouver seul.
Cela avait été juste, beaucoup trop juste. Il avait manqué perdre Jack. Ce n'était pas acceptable. Il fallait qu'il se montre à la hauteur et protège son compagnon comme celui-ci le méritait. Avec douceur, le Docteur saisit sa main, la portant à ses lèvres pour l'embrasser en même temps qu'il luttait pour contenir ses larmes.
Il était un Seigneur du temps, il ne pleurait pas. Cela ne signifiait pas qu'il était immunisé contre la souffrance.
Le Docteur ferma les yeux, cherchant un peu de repos également. Sa main se posa instinctivement sur le cœur de Jack, le besoin d'entendre ses battements plus fort que toute logique.
Une main se glissa autour de son épaule, l'attirant contre le corps chaud de son amant.
-Je suis là, Docteur, murmura Jack en embrassant sa joue.
Sa voix était enrouée, à l'opposé du son chantant auquel le Docteur était habitué. Une larme coula sur la joue de celui-ci.
-Dans quel état? souffla-t-il, sa détresse évidente.
Il était loin, le guerrier craint par toutes les galaxies. Le Destructeur des Daleks avait disparu pour laisser place à un être terrifié à l'idée de perdre l'homme qu'il aimait.
-Vous n'y êtes pour rien, Docteur. Vous n'étiez pas là quand ils m'ont piégé, il n'y a rien que vous pouviez faire, lui rappela Jack.
-J'aurai dû être là.. C'est ma faute.. Vous êtes ma responsabilité, murmura le Seigneur du temps, provoquant un roulement de yeux exaspéré.
-Combien de fois, Docteur ! Je prends mes propres décisions.
-Mais ce qu'ils vous ont fait..
-Je suis plus solide que j'en ai l'air, répliqua le jeune homme, son expression se durcissant quelques instants alors que remontait l'ombre de l'ancien Agent du temps. J'en ai vu d'autres, lui rappela-t-il avant de l'attirer à lui pour l'embrasser.
Le Docteur répondit avec force, ses mains enveloppant son dos alors qu'il se perdait dans l'échange. Jack enveloppa son visage de ses mains, l'embrassant aussi férocement qu'il en était capable. Il savait parfaitement ce qui se déroulait en cet instant dans l'esprit du Docteur, et ce même sans leur connexion télépathique. Il ne le connaissait que trop bien, après tout.
-J'ai besoin de vous, murmura celui-ci, sa voix étranglée.
-Je ne vais nulle part, Docteur, répliqua Jack fermement, malgré sa voix faible.
-Je finis toujours par tous vous perdre..
-Je ne suis pas comme eux, Doc, je sais prendre soin de moi. Je ne vous abandonnerai pas, ok?
-Vous ne pouvez pas en être sûr …
-J'ai bien l'intention de baptiser chaque meuble et chaque pièce de ce vaisseau, cela risque de me prendre du temps, rétorqua le capitaine, son expression mutine.
Son commentaire eut le mérite de faire naitre un faible sourire sur le visage de son compagnon. Celui-ci se rallongea, son corps collé au sien alors qu'il fermait les yeux, se concentrant sur la respiration lente de Jack.
-Je ne vais nulle part, répéta ce dernier en l'embrassant une nouvelle fois.
Tout le monde assumait que le Docteur était le plus puissant membre du vaisseau: c'était sans aucun doute vrai physiquement, et cela l'était certainement aussi en terme de technologie. En matière d'émotion, cependant, le plus fort n'était peut-être pas celui que l'on croyait.
FIN
