Chapitre I

« Je me moque d'essuyer une défaite, seule la mort ne connaît que la victoire, mais cela ne veut pas dire que je ne donnerai pas tout pour gagner, et que je ne vendrai pas chèrement ma peau. De toute façon, pour que je meurs, il faudra que la faucheuse me paye. »

Capitaine Arthur Kirkland

Et le Redoutable vint. Au crépuscule du lendemain, tandis que le Sanguinaire soupirait de ne le voir arriver, apparurent au loin les voiles au blanc immaculé du Capitaine Francis Bonnefoy. Les lèvres du Capitaine Kirkland s'étirèrent en un sourire carnassier qui dévoila toutes ses dents. Dans les minutes qui suivirent, il fit armer les canons et préparer le reste des munitions. Quand le combat s'engagea enfin, le Terrible était ligoté dans la cabine de l'anglais, serrant les dents, priant qu'aucun boulet ne traverse le bois pour venir le faucher. Dehors, sur le pont, l'équipage s'activait, poussant des cris, le plus souvent de rage mais quelques fois de douleur.

Enfin, longtemps après le début des hostilités, le Redoutable enfonça la porte de la cabine d'un coup de talon et courut au Terrible qu'il libéra. Tous deux sortirent, puis l'espagnol s'agrippa au français qui saisit un cordage pour en trancher brusquement l'attache. Ils décollèrent et lorsqu'ils passèrent au-dessus d'un navire français, le Redoutable lâcha prise. Ils atterrirent lourdement sur le pont du bâtiment et aussitôt le grand homme blond qu'était le français donna l'ordre de se replier. Ils essuyèrent encore quelques tirs, puis, respectant leur retraite, le Sanguinaire fit taire ses canons. Néanmoins, il mit ses hommes en rang le long du bastingage et, arme en joue, il fit achever ceux qui, ayant sauté par-dessus bord quand avait sonné le repli, tentaient tant bien que mal de rejoindre les leurs.

Le Redoutable, lèvres pincées, détourna son regard du massacre et aida le Terrible à se relever. Ils se rendirent dans sa cabine et l'espagnol s'écroula sur le large et confortable fauteuil qui se trouvait près du bureau dont la totalité du contenu était soigneusement rangée dans des tiroirs fermés à clé. Tout était tiré à quatre épingles et respirait la fraîcheur.

-Il va vraiment falloir que tu cesses d'être aussi maniaque..., soupira-t-il avant que son regard se pose sur un véritable lit au matelas moelleux et aux épaisses couvertures.

Il grimaça.

-Et aussi précieux. Tu n'as pas besoin de tout ce luxe, surtout pour le peu de temps que tu passes en mer.

Ignorant les remarques, le français s'approcha du bureau. Tirant une clé qui pendait à son cou de sous ses vêtements, il ouvrit un tiroir pour en sortir un cadre et une fleur de lys blanc qu'il déposa l'un à côté de l'autre sur le bureau.

-Tu es trop sentimental, aussi, ajouta le Terrible.

-Il était notre ami, se défendit simplement le Redoutable. Notre meilleur ami.

Les deux hommes restèrent à fixer le dessin de pastel gris-noir. Tout à gauche figurait le Redoutable, retirant son chapeau. A l'opposé se trouvait le Terrible, tournant presque complètement le dos au dessinateur mais dardant sur lui son regard qu'on disait transperçant. Et entre eux était assis un troisième homme. Il souriait fièrement, malgré son handicap : être albinos lui conférait une mauvaise vue, mais il avait réussi à se hisser Général d'armée. Il était fort. Il devait épouser Elizabeta, la belle hongroise, après l'avoir dérobée à son promis, un autrichien.

Mais le Sanguinaire avait révélé l'intrigue et fait éclater le scandale diplomatique. S'était ensuivi le drame : L'autrichien, le Duc Roderich Edelstein, pour conserver son honneur et protéger son alliance, avait déclaré la guerre à la Prusse, pays dont était issu le Général, et la belle Elizabeta, Comtesse Hedervary avait rejoint le Duc, comme le voulait l'alliance. Aussitôt, le français et l'espagnol s'étaient dressés aux côtés de leur ami, et lorsque l'anglais avait appris pour cette alliance, il avait abandonné ses vaisseaux pour marcher avec le Duc et la Comtesse.

C'est durant cette guerre que le Général, leur ami, Gilbert Beilschmidt périt. Les circonstances de sa mort, obscures, ne furent jamais éclaircies, mais le Sanguinaire revendiqua l'assassinat, fou de joie qu'il était d'être parvenu à ôter au Général ce qu'il souhaitait le plus : une mort glorieuse sur le champ de bataille. En effet, le Général avait rejoint le Sanguinaire qui, dans une missive reçue le soir tombant, lui signifiait qu'il trahirait le couple ennemi si seulement il s'en montrait digne. Il lui donnait alors rendez-vous dans un endroit éloigné pour un duel qui déciderait de l'issue de la guerre.

Le Général était alors parti, plutôt sûr de lui, le Sanguinaire n'étant pas habitué aux combats de terre. Il avait tort. L'anglais était un démon. Il tua le prussien et s'infiltra dans le camp durant la nuit, tuant sans scrupules jusqu'au matin. Lorsque les survivants, sauvés par le levé du jour, s'éveillèrent, c'est totalement abasourdis qu'ils virent les pertes causées par un seul homme. Chaque meurtre avait été signé d'un pétale de rose rouge dans la bouche de la victime. Une fleur bien complète attendait le Terrible et le Redoutable dans la tente du Général. Jamais on ne sut comment le Sanguinaire était parvenu à tuer le prussien, et jamais on ne retrouva le corps.

Quoi qu'il en soit, c'est ce jour-là qu'on donna son surnom à l'anglais, et dans les jours qui suivirent que l'on donna les leurs à l'espagnol et au français. Le Redoutable vint de l'apparente fragilité du français, paraissant trop précieux pour les champs de bataille, et semblant trop répugné par les combats pour être un bon soldat : il n'en était pas moins une fine lame, et surtout, un fin stratège. Le Terrible vint à l'espagnol de manière bien moins glorieuse : affligé par la mort de son ami, il massacra tous les ennemis qui passèrent près de lui, fit chaque soir exécuter les prisonniers et accorda à ses hommes de piller les villages et violer les femmes. La fin de la guerre fut prématurée : le Sanguinaire avait quitté le couple, les abandonnant à leur défaite, et l'autrichien et la hongroise ne purent lutter contre la colère vengeresse des deux hommes.

Lorsque la victoire fut acquise, le Terrible entra en trombe dans le palais du Duc. Il ne rencontra personne : serviteurs et soldats ayant fui. Il trouva ses deux ennemis dans la chambre du Duc. Ce dernier pointa sur lui sa lame, se plaçant ainsi entre sa promise et l'espagnol.

-Jurez que vous ne leur ferez aucun mal et je me rends !

-Comme si tu étais en mesure de marchander !

Trop rapide pour être contré, le Terrible désarma le Duc et lui enfonça sa lame dans la jambe. L'autrichien s'effondra dans un cri de douleur.

-RODERICH ! Hurla la Comtesse.

Elle sortit un poignard de son corset et le brandit. L'espagnol leva sa hache, prêt à fendre l'air et d'un geste décapiter la femme, mais le Redoutable surgit alors.

-ANTONIO ! NON ! ELLE NE FAIT QUE PROTÉGER SES ENFANTS !

Les brumes de la rage se dispersant quelque peu, il vit alors, derrière la hongroise, deux petites filles dans des robes de servantes vertes qui le fixaient, leurs yeux écarquillés débordant de larmes. Agissant alors sur un coup de tête, il poussa brutalement la femme et saisit l'un des deux enfants, quittant la pièce et l'emportant avec lui sous les cris hystériques de la hongroise que retenait le français et les pleurs de l'enfant restant.

-LOVINO ! NON ! ARRÊTEZ ! LOVINO !

-Grand-frère ! Booouuuh... Grand-frère...

Sur son épaule, l'enfant qui s'avérait finalement être un petit garçon, criait lui aussi.

-Feliciano ! Laissez-moi ! Laissez-moi ! FELICIANO !

Un craquement plus bruyant que les autres du bois du navire sortit les deux hommes de leurs sombres souvenirs. Ils regardèrent dehors, à travers la vitre. Le Redoutable soupira ; il était fatigué. Il avait cessé de donner son aide à tel ou tel parti lors des guerres successives qui embrasaient les territoires. Il avait cessé de parcourir les mers comme il le faisait avant. Il avait cessé de prendre les armes au moindre regard de travers. Maintenant, la seule chose qui lui importait était sa famille et il ne se risquait à la bataille que s'il fallait venir en aide à son ami espagnol ; le seul qui lui restait.