2ème Jour :
Maglor :
Il ne restait jamais plus d'une semaine au même endroit, bougeant constamment comme l'eau qui voyage sans jamais s'arrêter. Au fil des siècles, il avait vu le monde changeait, aussi bien de forme que d'apparence, et il avait rencontré des gens tout aussi différents les uns que les autres. Il avait fait la rencontre de saint et de sage, de combattant et de savant, d'ignorant et d'idiot, d'assassin et de meurtrier… Il leur avait parlé et enseigné quelque chose à chacun d'entre eux et en échange, ils lui avaient parlé et enseigné autre chose. Il se souvenait de chacune de ses rencontres, qu'elles fussent bonne ou mauvaise.
Mais la première resta à jamais dans sa mémoire…
Il marchait lentement, les pieds meurtris par ses longues marches sans pause. Ses vêtements n'étaient plus que lambeaux, tenant par un quelconque miracle, et blanchi par le soleil. Ses cheveux, noirs par le passé, n'étaient plus qu'une masse blanchâtre. Ses yeux bleus étaient vides de vie et regardaient sans voir le monde autour de lui. Soudain, il bascula en avant et sombra dans les ténèbres.
Lorsqu'il se réveilla, il ne vit pas le sable comme à chaque fois qu'il s'évanouissait. À la place, il vit des poutres de bois soutenant un plancher. Se relevant doucement, il découvrit une petite pièce où une cheminée diffusait une douce chaleur. Les meubles étaient simples mais ils possédaient un petit charme discret. Le lit où il reposait était couvert de plusieurs couvertures épaisses présentant des broderies relativement simpliste, mais agréable à l'œil. Une fenêtre près du lit l'informa qu'il faisait nuit.
Se dégageant doucement des couvertures, il quitta le confort de son lit pour reprendre son chemin. Cependant, au moment où ses pieds se posèrent sur le tapis, la porte de la pièce s'ouvrit et un homme de forte carrure entra.
- Oh ! Tu es réveillé ! S'exclama l'homme, un immense sourire lui dévorant le visage, Ça va faire plus de trois jours que tu dors, on commençait à s'inquiéter, ma femme et moi ! Je me nomme Bern, et toi l'ami ? Demanda le brun, ses yeux marron pétillants de vie, avant de les froncer lorsqu'il ne lui répondit pas, Est-ce que tu peux parler ? Qu'est-ce que je raconte, moi, ça doit faire plusieurs jours que tu n'as pas bu, évidemment que tu dois avoir des difficultés pour parler, marmonna-t-il, Bouge pas, je vais te chercher de l'eau et à manger.
Et tout aussi rapidement qu'il était apparu, Bern disparu. L'elfe resta un moment immobile, encore sous le choc de ce flot de paroles, avant de réessayer de se lever. Mais encore une fois, Bern arriva, avec un pichet, et accompagné d'une femme aux cheveux noirs tenant un plateau.
- Bonjour. Bern m'a dit que vous aviez des difficultés pour parler, je vous ai donc apporté une tisane de sauge, citron, gingembre, cannelle, menthe et camomille, ainsi qu'un peu de soupe et un pichet d'eau pour la nuit. Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à venir me chercher. En journée, je suis soit dans la cuisine, soit dans le jardin et Bern est dans son atelier, un bâtiment juste à côté de la maison, donc vous pourrez difficilement le loupé, surtout avec tout le bruit qu'il fait. Oh ! Je suis Lúviel, au fait. On va vous laisser vous reposez. Bonne nuit ! Enchaîna la dénommé Lúviel sans reprendre une seule fois son souffle au cours de toute sa tirade.
Et le couple disparut de nouveau, laissant l'elfe avec un bol de soupe dans une main et une tasse de thé dans l'autre. C'est à ce moment-là qu'il remarqua que sa main gauche était bandée et qu'il portait des vêtements dignes de cette appellation, mais aussi que ses cheveux avaient été couper. Avec hésitation, il posa la tasse sur la table de chevet et porta le bol à ses lèvres.
Lúviel ouvrit doucement la porte et pénétra sur la pointe des pieds dans la chambre. L'elfe dormait les yeux fermés, preuve de grande fatigue, et son visage pâle était marqué par des cernes et la faim, même après avoir passé la semaine à rester au lit et être tiré dehors par elle ou son mari. Sur la table de chevet se trouvait une tasse à moitié vide et un bol de soupe à peine consommé, ce qui lui tira une moue. Elle prit la vaisselle, prenant soin de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller leur invité, et sortit tout aussi discrètement de la chambre.
- Alors ? Demanda son mari.
- Il a peine touché à la soupe…
- Je vais continuer à le surveiller. Va lui préparer quelque chose de léger, il ne peut pas rester aussi longtemps l'estomac vide.
- Je me demande si… Commença-t-elle après un temps de silence.
- Laisse-lui du temps. Il finira par nous dire de lui-même, murmura-t-il en embrassant sa femme qui répartit joyeusement vers la cuisine après avoir acquis.
Il écouta pendant un temps sa femme s'activait dans la cuisine, puis il se reconcentra sur leur vieil invité dont le sommeil agité indiquait un réveil imminent. D'un pas tranquille, il se dirigea vers la salle de bain, petit bijoux d'ingéniosité des nains, et fit couler un bain. Tout aussi tranquillement, il retourna vers la chambre de leur invité et donna quelques coups à la porte avant d'entrer.
L'elfe se tenait assis sur le lit, le dos plaqué contre le mur, le visage hagard et blafard, les yeux écarquillés et agités et la respiration laborieuse, fixant la porte comme s'il s'attendait à être attaqué. Gardant un sourire, Bern s'approcha doucement de lui, prenant soin de ne pas faire des gestes brusques et en laissant ses mains en vue afin de ne pas causer des réactions plus violentes chez leur invité.
- Il y a un bain chaud qui t'attend. Viens, dit-il gentiment et en saisissant délicatement les mains de l'elfe, qui le suivit sans grande résistance, encore perdu dans les affres du cauchemar.
Une fois dans la salle de bain, il aida leur invité à se dévêtir et à aller dans le bain. Petit à petit, l'elfe sembla reprendre ses esprits. Lorsque Bern le décréta suffisamment réveiller, il l'aida à se laver, puis à se sécher et à s'habiller. Une fois que tout cela fut fait, il emmena leur invité dans la cuisine, où une nouvelle tasse de thé et une pomme l'attendaient sur la table. Avec un sourire, Lúviel l'invita à s'asseoir et à commencer à manger, alors qu'elle servait son mari. Lorsqu'elle fut sur le point de s'asseoir, elle remarqua que le bandage sur la main gauche de l'elfe était sur le point de se défaire et partit donc chercher des pansements pour le refaire. Se saisissant délicatement de la main de leur invité, elle retira le bandage et entreprit d'en refaire un nouveau.
- Pourquoi…? Demanda l'elfe, la voix devenue rauque par le manque d'utilisation.
- Je pourrais vous donner une réponse, mais ce ne sera probablement pas celle que vous espérez, répondit-elle doucement sans quitter son travail des yeux.
- Pourquoi m'avoir aidé ?
- Pourquoi pas ?
- Parce que je ne le mérite pas, souffla-t-il, le regard hanté, J'ai commis de nombreux crimes, bien trop important pour être pardonné ! Même ma mort ne pourra pas racheter la moitié des offenses que j'ai causées ! Hurla-t-il, avant que sa voix se brise en un sanglot qu'il tenta d'étouffer.
Calmement, Lúviel le prit dans ses bras, comme on prendrait un enfant effrayé par le tonnerre pour le consoler, et se mit à le bercer, avant de chuchoter dans son oreille : "Je te pardonne.". Alors il craqua, relâchant pour la première fois toutes ses larmes qu'il avait retenu au cours des siècles, hurlant sa tristesse pour sa famille détruite, ses frères morts et toutes ces vies perdues et détruites…
C'est avec un sourire qu'il se rappela de ce jour où il put enfin commencer à guérir. C'est avec un rire qu'il se souvint des longs mois passés avec Lúviel et Bern, tous deux agissant comme des mères poules. C'est avec un brin de tristesse qu'il se remémora le jour où il partit. Et aujourd'hui, c'était avec le coeur libre et léger qu'il se dirigeait vers la mer.
S'asseyant au bord de la falaise, il se saisit de sa harpe, cadeau de son père que Bern avait réparé, et se mit à chanter pour la première fois depuis qu'il avait jeté son silmaril dans la mer. La musique de sa harpe était douce comme ses jeunes années innocentes passées à Valinor avec sa famille, avant de prendre un ton plus sombre, signe de l'influence des paroles mensongères de Morgoth sur son père au fil des années. Elle s'emplit de lamentation lorsqu'il chanta le massacre d'Alqualondë, la malédiction de Mandos, l'abandon de Fingolfin et de ses suivants dans l'Helcaraxë et de la mort de son père. Il ne cacha aucune de ses actions pendant ses longs siècles où il avait vécu en Terre du Milieu, chantant le massacre de Doriath et des havres des Bouches du Sirion. Puis sa musique prit une nouvelle note d'espoir lorsqu'il chanta ces années où il s'occupa des jumeaux Elrond et Elros. Mais rapidement, les ténèbres revinrent dans son chant lorsqu'il raconta le vol des silmarils avec son dernier frère en vie, qui ne le resta pas longtemps après cette action. Il parla de ses longues années d'errance à chanter sa douleur sur les côtes jusqu'à ce que sa voix se brise de fatigue. Et subitement, son chant résonna de vie lorsqu'il chanta sa rencontre avec Bern et Lúviel et toutes les autres personnes qu'il rencontra par la suite. Tandis que sa musique touchait à sa fin, il entendit la mer, silencieuse, qui attendait.
Alors il se leva et dit :
- Pendant longtemps j'ai porté le poids des fautes des autres, sans jamais alléger mon fardeau. Aujourd'hui je me suis libéré de cette chaîne car j'ai été pardonné, mais surtout parce que j'ai pu enfin me pardonner. Je suis Kanafinwë Makalaurë Maglor, second fils de Fëanor Curufinwë et de Nerdanel, frère de six autres aussi courageux et loyals qu'idiots, et père de coeur d'Elros Tar-Minyatur et d'Elrond Peredhil !
Au même moment qu'il prononça ses paroles, la mer laissa place à sa joie et bientôt, un oiseau blanc s'envola pour son dernier voyage.
A bientôt !
