Chapitre deux : Godric le Maure
Les vagues lissaient la plage de sable dans un doux murmure.
« Je sais, Masrour, tu n'aimes pas l'eau. »
Godric caressa affectueusement la tête du félin, emmêlant sa crinière naissante.
« Mais sur le bateau, nous serons à l'abri. Je te parie que tu ne recevras pas une seule goutte. »
Le jeune homme se leva et, entraînant son animal avec lui, reprit le chemin de la ville. Quand il parvint en vue des premiers bâtiments, il rattacha son turban sur ses cheveux, trop clairs pour les habitants de la région. Masrour derrière lui, il alla trouver Hassan Elbakir, le capitaine du navire, qui lui confirma que le départ se ferait le lendemain.
Hassan n'aimait pas beaucoup cet étranger. Car Godric Gryffindor* était un étranger, sans aucun doute ! Le jeune homme avait les yeux bleus, pour commencer ! Et les hommes aux yeux bleus étaient rares dans l'Empire Ottoman. Et comment faisait-il pour commander ce monstre ? Il devait être un infidèle aux pratiques hérétiques. Jamais Hassan n'avait vu l'étranger adresser la moindre prière à Allah ni louer le Prophète !
Mais, autant que le félin, la longue épée qu'il portait dans le dos, les muscles puissants du jeune homme et son attitude menaçante avaient convaincu Hassan Elbakir de le prendre à son bord.
Charles Gryffindor était un chevalier français. Il avait combattu sous les ordres des rois Lothaire puis Louis V le Fainéant. C'est pendant le règne de celui-ci qu'il avait été envoyé en Afrique du Nord. Avec son écuyer, il s'était enfoncé dans le Sahara jusqu'à atteindre le Plateau du Tademaït.
C'est là qu'il avait rencontré Saïda.
Saïda la sorcière, pour les villages voisins.
Saïda l'enchanteresse, pour Charles.
Godric naquit trois ans après leur union.
Charles était un guerrier. Son fils se devait de devenir un guerrier. Un jour, disait-il, Godric se rendrait en France et rendrait hommage au nouveau roi, Hugues, qui l'adouberait chevalier.
Mais Godric, s'il s'entraînait dur avec son père pour faire sa fierté, préfèrerait les enseignements de sa mère. Elle lui apprenait la magie de l'Afrique et du désert, magie protectrice et bienveillante.
Alors que son père était resté français dans l'âme, Godric était fils du Sahara. Il y puisait la force qui lui permettait de contrôler la magie. Et il en avait adopté le caractère silencieux, imprévisible et impitoyable.
Saïda mourut quand Godric atteignit sa dix-huitième année, laissant son mari brisé.
Puisque rien ne le retenait, Charles Gryffindor décida de rentrer en France et il décréta que Godric viendrait avec lui. Mais le jeune homme refusa. Il ne voulait pas quitter le désert. Il ne voulait pas voir ce pays froid, humide et bruyant dont son père parlait tant.
Leur querelle dura longtemps. Finalement, Charles accepta d'abandonner son fils sur cette terre qu'il ne supportait plus. Mais celui-ci l'accompagnerait jusqu'à la côte où il prendrait un bateau qui l'emmènerait en Provence. Godric accepta à contrecœur, ne voulant pas plus défier son père.
Contrairement aux caravanes qui voyageaient en grand nombre et lourdement armées, ils partirent seuls avec pour tout bagage ce que leur troisième dromadaire était capable de porter. Charles avait confiance en sa force – ne voulant pas reconnaître qu'il prenait de l'âge – et Godric savait qu'avec l'enseignement conjugué de ses parents, bien peu de choses pouvaient lui résister.
Le père et le fils eurent l'occasion de tester leur courage après deux semaines de trajet.
Ce matin-là, Godric s'était levé tôt et préparait un thé brûlant pour chasser de son corps le froid de la nuit. Le bruit de l'eau qui bouillait occulta celui de l'animal qui s'approchait. Il ne réalisa sa présence que lorsqu'il bondit et que sa longue ombre matinale se dessina à ses pieds.
Dans un réflexe désespéré, il saisit l'épée de son père et se retourna pour faire face.
L'animal qui croyait avoir affaire à une faible créature s'empala sur l'arme et tomba.
Mais l'attaque n'était pas finie car il n'était pas seul. Un deuxième félin surgit de la dune et poussa un rugissement qui réveilla Charles Gryffindor.
« Godric ! Mon épée ! » cria celui-ci. Sans son arme, le vieux chevalier ne pouvait rien.
Son fils la lui lança, encore souillée du sang de la bête, et dégaina sa baguette d'acacia.
« Des lionnes. » dit-il à son père bien inutilement puisque Charles les avait bien reconnues.
Deux nouveaux félins firent leur apparition derrière eux. Ils étaient cernés.
Brandissant bien haut sa lourde épée, Charles courut en direction d'une des lionnes.
« Père ! » hurla Godric.
Pourquoi cette témérité ? Charles voulait-il rejoindre sa femme ainsi ?
Le jeune homme lança deux rapides sortilèges en direction des deux autres animaux qui tombèrent, morts sans souffrance. Alors, il se précipita vers la lionne qui avait sauté sur son père et l'empêchait d'utiliser son arme. Il ne pouvait pas utiliser la magie sans blesser Charles. Tirant son long poignard, il perça le cœur du félin.
Godric connaissait bien les mœurs des lions. Le lion était son sakhr, sa divinité protectrice qui éloignait les démons voleurs d'âme. Depuis qu'il était capable de faire apparaître son sakhr, il avait étudié le félin avec prudence.
Et l'attaque des lionnes ne lui avait pas paru normale.
Il essaya de l'expliquer à son père mais celui-ci n'écoutait pas.
Alors Godric décida d'explorer un peu les environs du campement, pour comprendre ce qui avait poussé les lionnes à les agresser. Il trouva la réponse dans l'anfractuosité d'un grand rocher.
Quand son père le vit revenir, un lionceau à peine sevré dans les bras, il crut à un mirage.
« Tu es fou ! dit-il. Tu es complètement fou ! Tu ne peux pas élever un lion ! »
Mais Godric était décidé.
Ils atteignirent la ville de Jijel à la tombée de la nuit. Charles prit une chambre dans une auberge dès l'entrée des faubourgs, ne voulant pas aventurer son visage d'occidental au milieu de la cité maure.
Cette nuit-là, Godric ne put trouver le sommeil, oppressé par un sentiment qu'il ne pouvait pas définir. Était-ce le bruit de la ville ? La blancheur des constructions de pierre ? Il ne savait pas.
Il ne comprit que le lendemain, quand son père l'entraîna jusqu'au port.
La mer !
Un bleu si vif et si brillant.
Le calme et la puissance du désert faits liquide…
Le vent salé, chaud et humide…
Derrière les brumes de l'horizon, sûrement, se trouvait le paradis d'Allah où sa mère dormait.
La vie de Godric avait basculé.
Il dit adieu à son père et, le lionceau dans les bras, reprit le chemin de son village. Mais la mer le hantait, à présent.
De retour dans les sables où il était né, il se surprenait à rêver d'un horizon bleu. Pour la première fois, il se demandait à quoi ressemblait le pays de ses ancêtres francs, si parmi les sorciers que brûlait l'Église s'en trouvaient qui avaient de véritables pouvoirs comme les siens.
Pendant un an, Godric tenta de retrouver sa vie d'autrefois.
Un beau matin, il chargea toutes ses possessions – dont l'épée de son père que celui-ci lui avait léguée à son départ – sur un dromadaire, monta sur un second et enjoignit le lionceau devenu gigantesque de le suivre.
L'étranger et son lion n'étaient pas là. Hassan Elbakir était soulagé de ne pas le voir arriver. Avec un peu de chance, il pourrait appareiller sans les emmener. La dernière chose dont il avait besoin, c'était bien d'attirer les foudres d'Allah et du Prophète en emmenant ce mauvais-croyant dans son navire.
Mais au moment où il allait donner l'ordre de lever l'ancre, deux silhouettes se détachèrent dans la lumière du matin.
* Gryffindor ~ Gryffondor
