- Je vais donc laisser le soin de vous en dire plus à notre invité d'honneur. C'est un eugéniste convaincu mais surtout un grand auteur... monsieur Herbert Gorge Wells.
Mr Pendrick quitta l'estrade et les convives applaudirent. Murdoch regarda fasciné l'entrée en scène de l'écrivain.
- Et bien, dit-il en se retournant vers Mme Pendrick, si je m'attendais à ça...
- Je vous avez dit que vous ne seriez pas déçu.
Il n'eut pas le temps de profiter du discours qu'une femme se mit à hurler. D'autres cris encore plus élevés retentirent et tous les regards se braquèrent vers l'arrière du chapiteau. William se retourna aussitôt.
- Laissez moi passer, dit-il en se fraya un chemin à travers la foule.
Il écarta deux ou trois personnes et vit en leur centre un chien. Bien qu'il n'avait pas l'air féroce, il tenait dans sa gueule ce qui ressemblait, à ne pas s'y tromper, à l'avant bras d'un homme.
- Lâche ça, dit-il d'un ton ferme. Le bras tomba au sol et une femme à côté de lui s'évanouit. Que personne ne s'approche, cria-t-il.
Il se retourna vers le premier homme qu'il vit et lui demanda d'aller prévenir au plus vite le poste de police n°4.
- Que tout le monde garde son calme ! Dit-il en montant sur une chaise. Je suis l'inspecteur William Murdoch, de la marée chaussée de Toronto. Ceci est une scène de crime. Je vous prierai de bien vouloir rester à l'écart et de laisser la police faire son travail. Je vous demanderai également de ne pas quitter les lieux. Toute personne ayant émargée à l'entrée et qui ne sera pas présente à l'arrivée de la police sera considérée comme suspecte.
Il redescendit et soupira.
- Vous savez prendre les choses en main, lui dit Mme Pendrick, je n'ai pas l'habitude de ce ton autoritaire...
- Mme Pendrick, la coupa-t-il agacé, je n'ai malheureusement pas le temps de discuter de ça avec vous.
Il chercha des yeux le propriétaire du chien mais se fit interpeller par Mr. Pendrick.
- Bon sang, Murdoch ! De quoi s'agit-il ?
- Regardez par vous même, dit-il en lui désignant le bras.
Son visage devint blême et il ne put rien ajouter.
- Je suis navré que votre soirée se termine de cette façon, ajouta William. Le début était pourtant prometteur...
- Merci Murdoch. Impossible de continuer dans ces conditions en effet... Mais ce n'est que partie remise. N'est-ce pas pour éradiquer ce genre de massacre que nous nous sommes tous réunis aujourd'hui ? Il soupira. J'imagine que je n'ai pas d'autre choix que d'aller m'excuser à présent.
Il se gratta le front et repartit.
- Je devrais allez le rejoindre, murmura Mme Pendrick. James peut-être si maladroit dans ces moments là. Je ne voudrais pas qu'il s'emporte pour un rien. Elle lui caressa l'épaule. A très bientôt William.
Il s'approcha du bras. Impossible de se concentrer avec le bruit de la foule. Il se releva et soupira de soulagement lorsqu'il vit la police pénétrer sous la tente.
- Monsieur, enfin vous voilà.
- C'est un sacré bout de bois pour un chien, ricana Brackenreid.
William balaya la salle des yeux.
- Laissez tomber Murdoch. Le légiste est en chemin. Vous le connaissez, dernier arrivé, premier parti.
- Oui, soupira-t-il.
- Bien, mettons-nous au travail, qu'on en finisse au plus vite.
- Monsieur, quelqu'un devrait se charger de recenser toutes les personnes ici présentes. Ce sont des témoins, chacun d'eux pourrait nous être utile par la suite.
- Bien Murdoch, j'envoie Crabtree s'occuper de ça.
Julia et Claire se tenaient à l'écart, accompagnées de leur mari.
- C'est affreux, se plaignit Claire. Comment un être sensé peut-il faire une chose pareille ?
- C'est justement parce-qu'il ne l'est pas ma chère, lui répondit le Dr Alger. Je trouve cependant dommage que nous soyons les premiers à en pâtir.
- Vous oubliez ce pauvre homme ! Ou femme, qu'en savons nous après tout ?
- Mr Pendrick a promis de reporter cet événement à la semaine prochaine, ajouta Peter, espérons que cette fois, il arrivera au terme de son discours.
Julia, qui n'écoutait que d'une oreille, lui répondit à moitié sérieuse.
- Vous qui vouliez être surpris, vous ne pouvez qu'apprécier l'ironie de la situation.
Il sourit amèrement.
- C'est un vrai bras ? Questionna Chris, aussi bien dégoutté que fasciné.
Elle leva la tête vers l'attroupement de policiers. Non, le cadavre n'était heureusement pas visible à cette distance. Elle lui caressa l'épaule.
- J'en ai bien peur mon chéri. Mais cet inspecteur et tous les autres policiers feront tout pour mettre la main sur le coupable.
Claire soupira plus fort que de raison.
- Suis-je la seule à trouver ridicule qu'ils nous gardent ainsi en otage ? Après tout, ce n'est pas comme si le tueur se trouvait parmi nous. Il est évident que cet homme n'a pas été tué ici.
- C'est la procédure habituelle, lui répondit calmement son mari.
- Il n'empêche, ils pourraient accélérer la cadence. Nous sommes certes sous une tente, mais ce n'est pas pour autant que nous avons prévu d'y camper... Au moins cet inspecteur Murdoch n'a pas l'air d'un parfait imbécile.
Le regard de Julia se posa rapidement sur l'inspecteur puis fut immédiatement attiré par Mr Wells qui passait justement près d'eux.
- Au moins, reprit Claire, nous sommes bien entourés. Elle se retourna vers Julia et chuchota : Mr Wells est un grand ami de la famille. Je peux vous présenter l'un à l'autre si tu en as envie.
- Vraiment ? Dit-elle confuse. J'ai honte de le dire, mais je suis une de ses plus ferventes lectrices.
- Dans ce cas, c'est entendu. Georgie ? L'appela-t-elle.
L'homme en question se retourna et les rejoignit aussitôt.
- Claire, votre sourire m'enchante à chacune de nos rencontres. Dr Alger, dit-il plus formellement, c'est toujours un plaisir de vous revoir.
Julia le regarda hésitante jusqu'à ce Claire décide finalement à les présenter.
- Laissez-moi vous présenter le Dr McFloy, ainsi que sa femme et son fils, Chris.
- C'est un honneur, dit-il en embrassant sa main. Un si jolie visage doit sûrement être accompagné d'un prénom tout aussi ravissant.
- Julia, dit-elle timidement en jetant un rapide coup d'œil à son mari.
- C'est un honneur pour nous également, surenchérit Peter. Il semblerait, et je viens de l'apprendre, que ma femme soit l'une de vos plus grandes admiratrices.
- Oh vraiment ?
- Mon mari exagère, mais il va sans dire que je trouve vos écrits... inspirants.
- Cette réponse me convient parfaitement. Vous serez heureuse dans ce cas d'appendre que mon tout dernier livre est sur le point de paraître. J'avais justement prévu d'en lire un passage... si les circonstances n'en avaient pas décidé autrement.
Julia acquiesça confuse. Ils furent interrompus par un jeune agent de police qui demanda à chacun leur nom. Il s'excusa pour la gêne occasionnée et leur distribua une lettre de convocation. Julia regarda l'heure du rendez-vous et fut soulagée de voir qu'elle coïncidait avec celle de son mari.
- Et bien, soupira de nouveau Claire, il semblerait qu'il faille encore attendre jusqu'à demain avant d'être définitivement débarrassé de cette histoire. Quel jour êtes-vous convoqués ?
- Tout à l'heure... répondit Julia intriguée.
Elle regarda Peter inquiète et il posa une main sur son épaule.
- Ça ne veut rien dire, les rassura le Dr Alger, vous n'êtes pas plus suspects qu'un autre. Il ne faut pas chercher à être logique avec la police.
HG Wells s'apprêtait à prendre congé quand Peter le retint.
- Mr Wells, que diriez-vous de déjeuner avec nous demain soir. Vous pourriez ainsi palier à cette regrettable interruption en nous présentant ce fameux livre dont ma femme semble déjà si éprise.
Julia regarda sévèrement son mari, surprise de l'audace de cette question.
- Peter, je suis sûr que Mr. Wells a bien mieux à faire ailleurs...
- C'est entendu, répondit celui-ci sans attendre.
Il lui sourit et elle le regarda partir sans dire un mot. Elle n'aurait pu dire pourquoi le regard de cet homme semblait davantage la perturber que le drame qui venait de se produire.
- Tout va bien, lui demanda son mari ?
- Oh rien, répondit-elle distraitement, je pensais à ce terrible incident. Cette pauvre personne, mourir démembrée, ça a dû être atroce...
- Poste de Police n°4, 9h le soir même -
Julia et son mari arrivèrent à l'heure exacte de leur convocation. Ils furent dirigés vers le hall principal et on les fit patienter quelques minutes.
- Tout ce passera bien, la rassura Peter, vous verrez.
Julia le regarda et sourit. Il était sans aucuns doutes le plus anxieux des deux.
- Oh, je ne m'en fait pas pour ça, répondit-elle calmement. Je trouve cela intriguant finalement. Subir l'effet d'un interrogatoire tout en sachant que nous sommes innocents. C'est comme regarder une tragédie grecs confortablement installé dans un fauteuil.
Le même inspecteur qui dirigeait les opérations deux heures plus tôt leur fit signe d'approcher. Il se présenta proprement et leur échangea une poignée de main.
- Mr et Mme McFloy ? S'assura-t-il.
- Dr McFloy, rectifia Peter, mais ce n'est qu'un détail, inspecteur.
Il les regarda à tour de rôle, sembla réfléchir quelques secondes puis se tourna vers Peter.
- C'est par vous que je commencerai, docteur. Nous n'en aurons pas pour très longtemps, promit-il à Julia en lui désignant un banc.
- Comment, nous ne sommes pas interrogés ensemble ?
- Ce n'est qu'une simple formalité docteur. Vous n'avez rien à craindre.
L'inspecteur lui sourit, fit un signe à l'un de ses collègues, puis lui montra la marche à suivre.
Julia s'assit et attendit. Le poste était en meilleur état que ce qu'elle avait imaginé. En bien meilleur état même. Un agent qu'elle trouva bien vieux pour porter l'uniforme s'approcha d'elle et lui proposa une tasse de thé.
- C'est bien gentil à vous, mais je pense que mon mari n'en a plus pour très longtemps.
- Vous ne savez pas ce que vous ratez madame, lui dit un autre agent assis juste en face d'elle.
- Vraiment, sourit-elle.
- L'un des meilleurs.
Il acquiesça et se remit à travailler.
Julia regarda distraitement autour d'elle puis se pencha vers lui.
- Comment avance votre enquête, agent...
- Crabtree madame, et je crains de ne pas pouvoir répondre à cette question.
- Je vois ...
- Mais si vous voulez vraiment savoir, nous venons juste d'avoir la confirmation de sa mort.
- Vous en doutiez encore ?
- On ne sait jamais madame, quand le corps entier n'est pas découvert, il est difficile...
Julia vit son mari sortir et se leva.
- Agent Crabtree, dit-elle en lui serrant la main, ce fut un plaisir.
Elle ne lui laissa pas de le temps de finir qu'elle s'empressa de rejoindre Peter.
- Alors ? Demanda-t-elle impatiente.
- Tout va bien.
- Mme McFloy, l'interpella l'inspecteur Murdoch, c'est à vous.
Elle jeta un dernier coup d'œil à son mari puis entra dans la salle. L'éclairage y faisait cruellement défaut. Elle s'assit sur l'un des sièges et vit l'inspecteur faire la moue.
- Mme McFloy, dit-il en se raclant la gorge, vous êtes assis à ma place.
Elle le regarda confuse et se leva aussitôt.
- Oh vraiment ? Veuillez m'excusez, je ne voulais pas...
- Ce n'est rien, dit-il poliment. Les suspects, témoins pardon, s'assoient généralement en face.
- Je vois, dit-elle en remarquant la vitre, pour pouvoir être vus de l'extérieur.
- Vous comprenez vite.
Il lui sourit et se mit à écrire sur son calepin.
- Vous êtes bien Mme Julia McFloy, née Ogden ?
Elle acquiesça.
- Les questions vont vous paraître évidentes, n'y faites pas attention. Vous confirmez avoir assisté à la réception de Mr. Pendrick ce jour et ce dès 19h ?
- C'est exact.
- Des enfants ?
- Un.
- Prénom ?
- Chris McFloy. J'espère que mon mari a su répondre à cette question.
- Également présent ce soir ?
Elle acquiesça.
- Votre age ? Elle se mit à sourire. Votre age, répéta-t-il mal à l'aise, pour le bien du rapport, Mme McFloy.
- 34 ans, dit-elle sans s'arrêter de sourire.
L'inspecteur se gratta les tempes et l'inscrivit sur son carnet.
- Bien, avez-vous remarquez quoique ce soit d'anomal avant ou même après ...
- Excusez moi, l'interrompit-elle. Est-ce la photo du cadavre que vous avez-là.
Il la regarda surpris, puis acquiesça.
- Puis-je, dit-elle en tendant le bras.
Il sembla hésiter puis la lui tendit.
- Pauvre homme, dit-elle en secouant la tête. Je comprends mieux pourquoi vous nous avez tous convoqués ici à présent.
- Oui. Donc vous n'avez rien vu... Il s'arrêta. Que voulez-vous dire ?
- Il est évident que celui ou celle qui a fait ça devait s'y connaître en anatomie ou en chirurgie. Et comme la moitié des médecins étaient sur place ce soir... J'en connais beaucoup personnellement, je vous assure, il est inimaginable que l'un d'eux est commis une chose aussi terrible.
Il la regarda en fronçant un sourcil.
- La coupure au niveau de son bras, reprit-elle, elle est lisse et précise... mais j'imagine que vous vous en étiez déjà aperçu.
Il acquiesça maladroitement.
- Je vois que la profession de votre mari a déteint sur vous.
- A vrai dire, mon mari n'y est pour rien. J'ai moi même suivi des études de médecine dans ma jeunesse.
- Oh, vraiment ? Dans ce cas, y aurait-il autre chose que vous pussiez-nous dire à propos de ...la victime?
Elle trouva la question inattendue mais ne s'en plaignit pas.
- Et bien, très peu de chose à part ce qui saute aux yeux, évidemment. C'était un homme, mais vous vous en étiez déjà rendu compte. D'après son avant bras il devait faire dans les 1m80 et avoir la cinquantaine.
- Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
- Sa peau marbrée, juste là, c'est un bon indicateur de vieillesse.
Il hocha de la tête.
- Impressionnant...
Ils se sourirent et il se leva.
- Merci beaucoup Mme McFloy, vous nous avez beaucoup aidé.
- Je vous en pris inspecteur, c'était un plaisir.
Il la regarda avec insistance et pendant un instant, elle crut qu'il ne la ferait jamais sortir.
- Je vous laisse rejoindre votre mari, dit-il finalement en ouvrant la porte.
Ils échangèrent un rapide coup d'œil, et elle s'en alla.
