Update : 20/05/2019, version corrigé publié
Impression, soleil levant
Claude Monet
1872
Musée Marmottan
Paris
Yuuri ne savait pas exactement combien de temps il avait passé dans son atelier. Une heure, deux, un jour, où peut-être une semaine ? Il ne savait plus. La dernière chose dont il se rappelait, c'était d'avoir empoigné une liasse de photocopie représentant toute la même personne, et qu'il avait quitté précipitamment son appartement pour son lieu de création. Là, il avait allumé les lumières blanches du plafond et s'était littéralement assit par terre au milieu de la pièce, les photocopies autour de lui, avec plusieurs feuilles blanches du format cloche, roberto, et même quelques demi-raisin. Ses multiples boites de pastelles fines, de crayons et d'aquarelles à portée de main. Mains qui s'étaient dirigés vers cette dernière de façon naturelle, et il avait humidifié son pinceau avant de le passer rapidement sur la surface de son bleu numéro 190 - Turquoise de Cobalt – avant de tracer une courbe rapide sur une feuille, et d'observer la teinte de bleu se dégrader progressivement. Il avait hoché la tête d'un air satisfait et avait réprimé le frisson d'impatience qui montait en lui. Il avait replongé son pinceau sur la couleur et il avait continué ainsi ce manège une bonne partie de la nuit.
Au fur et à mesure du temps qui passait, ses mains s'étaient recouvertes de couleur, mais aussi également ses joues et son front quand il avait repoussé à plusieurs reprises d'un geste vif ses mèches de cheveux brunes ou ses lunettes. Il n'avait ni conscience de la fatigue de son corps ou de ses yeux qui commençaient à piquer, et de son dos douloureux à force d'être ainsi courbé. Les feuilles peintes et couvertes de couleur recouvraient une bonne partie de la surface du sol, représentant le patineur russe sous tous les angles. Souriant, le visage sérieux, aguicheur, sous le coup de l'émotion et puis, une fois que le japonais eu mémorisé et assimilé ses traits, il se mit à le représenter dans d'autre situation et dans d'autre lieu que les patinoires et les halls des aéroports.
Quand il eut rempli la dernière feuille, il poussa un soupire et se laissa tomber en arrière, sur la seule surface encore libre du sol. Il ferma les yeux un instant en inspirant profondément. Son soulagement d'avoir assouvit sa montée d'inspiration ne dura qu'approximativement trois minutes et vingt-deux secondes. Avant qu'il ne prenne une autre inspiration brusque et qu'il n'ouvre les yeux rapidement.
Cela n'était pas assez.
Les photos lui avaient juste donnés un avant-goût de l'étendu du désir qu'il avait de peindre Victor Nikiforov. Et ce n'était pas assez. Sa fibre artistique en réclamait d'avantage, plus. Il voulait voir le patineur de ses propres yeux. Le voir dans son atelier, couché sur un lit de drap blanc, ses cheveux - qui avaient l'air parfaitement coiffés à tout moment – ébouriffés, et une lueur particulièrement érotique dans les yeux. Il se sentit frémir à ses pensées et il se tourna sur le côté, le cœur battant étrangement vite dans sa poitrine. Il avait repoussé cette question aussi longtemps que possible mais maintenant il devait constater les faits. Son âme d'artiste avait pris un parfait inconnu comme inspiration. Il avait pris un sportif russe comme Muse. Et maintenant il ne savait vraiment pas quoi faire de ce constat et de cette information. Il avait envie de rire nerveusement, comme si son esprit artistique un peu dérangé n'avait pas pu choisir un inconnu dans la rue, ou une personne plus abordable. Il soupira une nouvelle fois et se retourna pour s'allonger sur le ventre, redressant ses lunettes sur sa tête pour pouvoir la croiser entre ses bras. C'est à ce moment-là qu'il se rendit compte qu'il était énormément fatigué. Il aurait pu se lever et consulter l'heure sur son téléphone, mais il n'en avait vraiment pas force. Tant pis. Les gens devaient être habitué à le voir disparaître et réapparaître, non ?
Il songea vaguement qu'il s'était promit de rendre visite à Yuko pour s'excuser de son comportement auprès de son mari, mais son esprit était à des milliers de kilomètres de tout sentiment de culpabilité et de regret. A vrai dire, son subconscient était encore hors du Japon, hors d'Asie, quelque part dans l'ancienne capitale de l'Empire Russe à observer un visage éclairé par le soleil et les reflets du fleuve Néva, le coin de ses yeux plissés d'amusement dû à son sourire, estompant légèrement les légères rides qui soulignait son regard. Ce n'était qu'une vision que son esprit venait de créer, mais elle était fermement accrochée et vive dans son esprit. Un énième soupire franchit ses lèvres. Quelle voix avait-il ? Est-ce qu'elle était aussi douce que son visage, ou bien beaucoup plus grave ? Est-ce qu'il portait du parfum ? Quel genre ? Est-ce que l'argent étaient sa couleur naturelle ?
Malheureusement – ou heureusement – il n'eut pas l'occasion de continuer la liste de toute les choses qu'il voulait savoir à propos du célèbre Victor Nikiforov. La porte de son atelier s'ouvrit brutalement, le faisant sursauter si fort qu'il crut que son cœur allait s'arrêter. Il se retourna vivement en rougissant, comme un adolescent prit sur le fait. Il savait que cela ne servait à rien de dissimuler tous les dessins qu'il avait fait – de toute façon il y en avait trop – et il aurait dû expliquer le pourquoi du comment de sa soudaine rupture de stock en matière de feuille.
Minako Okukawa – parce qu'il n'y avait personne d'autre qu'elle capable d'ouvrir une porte avec autant de violence – se trouvait dans l'entrée, ses cheveux toujours impeccables dressé sur sa tête comme si elle n'avait pas pris le temps de se coiffer au levé du lit, et ses yeux reflétant encore plus de violence qu'à l'habitude. Yuuri déglutit. Il ne savait pas encore ce qu'il avait fait, mais à l'expression de sa manager, il n'allait pas tarder à le savoir.
- Où étais-tu passé ?!, Commença-t-elle en pointant un doigt accusateur sur lui.
- ...Ici ?, Répondit le japonais prudemment, ne savant pas encore très bien à quoi il avait à faire.
- Toute la nuit ?!, Continua-t-elle en dressant un sourcil parfaitement épilé.
- C'est déjà le matin ?, Répondit-il en écarquillant les yeux.
- On est en début d'après-midi, idiot !, Dit-elle en fermant les yeux pour se masser les tempes.
Elle inspira et expira lentement avant d'appuyer sur un des interrupteurs de l'entrée pour faire se lever les volets électriques. Yuuri put constater qu'en effet, le soleil était déjà haut dans le ciel. Ce qui expliquait donc pourquoi il se sentait si faible. Il avait passé toute la nuit et le début de la journée à peindre. Honnêtement, il n'avait pas vu le temps passer, il avait l'impression que son rengain de productivité avait duré quelques heures, tout au plus. Mais sa mère lui avait toujours dit qu'il avait une perception du temps différente des autres. Une fois qu'il était enfermé dans sa bulle, tout semblait ralentir pour lui, où accélérer pour les autres. Au choix.
- Désolé, vraiment. Je n'ai pas vu le temps passer., S'excusa-t-il le plus sincèrement possible.
- Typique., Répondit la jolie brune., Elle allait enchaîner avec autre chose mais son regard se posa sur les dizaines et les dizaines de feuille colorés autour du brun., C'est pas vrai, ton inspiration est revenu ?, S'écria-t-elle en avançant précautionneusement sur ses talons hauts avant de se pencher et de saisir plusieurs feuilles pour les observer.
- Pas exactement., Marmonna-t-il, les joues rougissantes un peu plus.
- C'est magnifique, Yuuri., Commenta-t-elle doucement après quelques instants de silence une fois que son regard habitué eut finit de survoler ses travaux.
- Merci...Mais ce n'est pas vraiment pour le MoMA c'est...En fait...
- C'est Victor Nikiforov., Dit Minako en lui lançant un regard entendu.
- Quoi ? Tu le connais ?
- Évidemment. Toute femme qui se respecte a déjà fantasmer une fois sur lui. Par contre, je n'aurai jamais cru qu'il puisse être ton genre d'homme...
Yuuri secoua la tête.
- Ce n'est vraiment pas, vraiment pas, ce que ton esprit pervers est en train d'imaginer.
- Ah bon ?, Dit-elle en secouant devant ses yeux une feuille demi-raisin où le patineur se contorsionnait explicitement sans aucune pudeur à la manière d'un Rubens*.
Yuuri se pinça les lèvres est eu soudainement l'envie que le sol s'ouvre pour l'engloutir à tout jamais.
- Ça n'a rien à voir. C'est de l'Art. Un nu artistique.
- Sans modèle ?, Elle dit en penchant la tête sur le côté.
- Eh bien, oui. Sans modèle. Je ne suis pas à l'Académie ici. Et je n'ai pas besoin d'avoir un modèle sous les yeux pour savoir à quoi ressemble un corps nu, je te signal.
- Parce que tu as souvent eu l'occasion d'en voir ? Des corps nus, je veux dire.
- Parce que je suis un homme. Au cas où tu aurais oublié. Je n'ai pas besoin d'un modèle pour savoir que ses épaules sont plus larges que les miennes parce que c'est un sportif, que ses jambes doivent être plus musclés aussi, mais que sa structure globale et fine et élégante, sinon il ne ferait pas de patinage., Il s'interrompit en prenant une seconde pour contenir l'agacement qui montait progressivement en lui., Victor ne représente pas un fantasme., Il reprit une fois qu'il fut à peu près certain de pouvoir maîtriser sa voix., Il est devenu ma Muse, et croit moi, si j'avais peu choisir quelqu'un d'autre, je l'aurai fait. Parce qu'il n'y a rien de pire que de vouloir peindre encore et encore une même personne en se basant uniquement sur des clichés et en sachant pertinemment qu'on ne pourra jamais le rencontrer. Maintenant si tu veux bien m'excuser, j'aimerai rentrer chez moi et me terrer sous ma couette pour les cinquante prochaines années.
Sans attendre la réponse de sa manager, le japonais s'enfuit, plus qu'il ne quitta les lieux.
.
.
Victor encaissait depuis maintenant quinze minutes le bruit de la sonnerie de son téléphone. En temps normal, il adorait les premiers accords de Fast Love, mais là, trop, c'était trop. Il saisit l'objet de son agacement qu'il avait jeté négligemment non loin de lui, et l'éteignit complètement. Tant pis pour les réelles urgences. Les gens n'auraient qu'à s'en prendre à Yuri Plisetsky. Cette petite teigne n'arrêtait pas de le harceler depuis qu'il avait entendu sa conversation avec Yakov un peu plus tôt, et où il disait qu'il préférait mettre fin à sa carrière maintenant plutôt que l'année prochaine. Cela était un choix purement égoïste, il le savait. Mais en décembre dernier il avait fêté ses vingt-sept ans et il avait envie de mener une autre vie. Pas qu'il s'était lassé du patinage, grand Dieu non. Cela n'était tout simplement pas possible. Mais il était fatigué des compétitions, de devoir s'imposer un régime et un certain rythme de vie. Il ne quittait pas le monde de patinage, mais seulement celui de la compétition. Yakov l'avait compris. Il lui avait serré l'épaule d'une main ferme en lui disant que s'il voulait se reconvertir en coatch, il lui ouvrirai toujours les portes de sa patinoire. Victor l'avait remercié et avait traversé la patinoire en surprenant le regard des autres patineurs sur lui. Tous avaient du respect pour l'icône du monde sportif qu'il représentait, et tous respectaient son choix, quel qu'il soit.
Tous. Sauf un.
Yuri Plisetsky qu'on surnommait dans ses phases de bonne humeur « La Fée russe » et dans ses mauvaises « Le Tigre russe », avait débarqué devant lui, lui coupant ainsi la route et l'avait pointé d'un doigt accusateur.
- Non ! Je refuse ! Tu ne peux pas me faire ça, quitter la compétition alors que je viens de me hisser à ton niveau uniquement pour pouvoir te vaincre !
Victor l'avait laissé crier, expulser sa frustration, parce qu'il était jeune. Le plus jeune de toute la patinoire. A seulement quinze ans Yuri s'était hissé à son niveau. C'était un prodige dans ce sport. Victor savait qu'il les surpasserait tous, et même qu'un jour, il le surpasserait lui. Son cœur eu un pincement désagréable à l'idée de voir son record du monde que lui seul avait réussi à battre, se face détruire par le jeune russe devant lui. Mais c'était ce qui allait se produire, il le savait, il le sentait. C'était dans la continuité des choses. Tout record était fait pour être surpassé. Tout Maître devait être dépassé par son élève. Victor avait fait le maximum qu'il pouvait faire pour ce sport. Il l'avait poussé à un niveau extrême de perfection et d'exigence, obligeant les autres patineurs du monde entier à revoir leur technique et à se remettre en question. Il avait rendu ses lettres de noblesses dans ce domaine à la Russie, et avait influencé toute une nouvelle génération, dont Yuri était le plus parfait exemple. Il avait fini son travail. Il n'avait plus aucune raison de conquérir une nouvelle saison. Chris serait déçu, J.J serait déçu, ses fans seraient déçus mais honnêtement, pour la première fois de sa vie il avait envie de s'occuper et de penser à lui avant tout.
Et voilà maintenant qu'il se retrouvait sur son canapé, son chien dormant contre lui, le salon uniquement éclairé à la lueur du film qu'il était en train de regarder distraitement parce qu'il le connaissait par cœur. Coup de foudre à Notting Hill. Oui, il n'y avait pas plus niais dans le genre comédie amoureuse, mais le duo Julia Roberts et Hugh Grant était quelque chose à laquelle son esprit un peu trop romantique ne pouvait résister. Cette relation était un peu idéaliste, presque utopique vu l'époque à laquelle il vivait. Il savait que peu de gens étaient encore aptes à croire à l'amour véritable, et encore moins au concept d'âme-sœur. Mais lui, il avait l'envie d'y croire. Il n'était pas vraiment quelqu'un de religieux, mais quand il était au lycée, il avait écouté avec fascination son professeur de philosophie leur expliquer une partie du Banquet de Platon :
- Au départ, selon Platon, nous étions des êtres complets, parfaits, circulaires, avec quatre jambes et quatre bras, et deux visages formant une seule tête. Une autre différence par rapport à l'état actuel de l'Homme est qu'il existait trois genres : le mâle, la femelle, et l'androgyne- à la fois homme et femme. Cet état physique peut être considéré comme un état de plénitude passé de l'Homme, une perfection et une position de toute puissance., Son professeur avait alors fait une pause, laissant aux élèves le temps de prendre des notes, puis il reprit., Cette toute-puissance a conduit les Hommes à un excès d'orgueil les menant à vouloir affronter les dieux. Mais les dieux, dirigés par Zeus, nous ont punis, nous les Hommes par une séparation des corps. De cette division des êtres auparavant complets naît le désir ; le désir pour l'autre. Étant tous une partie d'être humain, ce à quoi nous sommes voués est la recherche de notre autre moitié, notre moitié complémentaire, qui aujourd'hui pourrait correspondre au terme d' « âme sœur ».
Victor en gardait un souvenir très vivace de ce passage, même si, avec le temps et le recule, il avait des trucs à redire à Platon. Comme le fait que ce soit parce que l'on possédait une âme-sœur qu'on avait en nous cette pulsion sexuelle, qui était en fait l'origine de notre volonté à ne vouloir plus refaire qu'un. Alors, cela voulait donc dire que les personnes dénuées d'attirances sexuelles n'avaient pas d'âme-sœur ? Il n'était absolument pas d'accord. Ce n'était pas un problème qui le concernait directement, mais Victor était facilement agacé de voir ce genre de raisonnement, au fur et à mesure qu'il ouvrait les yeux sur sa société et surtout dans le pays dans lequel il vivait. Cela faisait plusieurs années qu'il voulait quitter ce pays, mais il ne s'était pas encore arrêté sur un pays fixe. Un pays plus ouvert déjà, mais à part en Corée du Nord et les quelques régions reculés des États-Unis où l'on pensait que la Terre était encore plate, cela n'était pas bien compliqué.
Le russe sourit sarcastiquement en passant une main dans ses cheveux. Ce n'était pas de lui d'être méchant et si critique sur le Monde, mais parfois il y avait des Hommes qui n'étaient plus possible de sauver. Même avec de la volonté. Pas que Victor pense qu'il soit chargé de sauver qui que ce soit, mais il aimait croire qu'il y avait du bon dans les gens qui l'entouraient. Encore une fois, peut-être était-il trop né et idéaliste dans le fond, mais si l'on se mettait à penser que tout était mauvais, alors pourquoi rester sur Terre ? Et c'était définitivement le genre de sentiment et pensée qu'il s'efforçait de ne pas avoir.
Il ne s'était pas sentit s'endormir, pourtant quand il se réveilla en sursaut beaucoup plus tard, il constata que les rayons du soleil essayaient de percer à travers les rideaux métalliques de ses fenêtres. Il cligna des yeux et son esprit mit un moment à trouver ce qui l'avait tiré de son sommeil. Le téléphone fixe de son appartement était en train de sonner. Il fronça les sourcils et se leva. A cause de la vitesse avec laquelle il avait exécuté cette action, elle lui provoqua un léger vertige et il prit une seconde pour respirer et que les points devant ses yeux s'effacent.
- Ça va, ça va. J'arrive., Il marmonna en se dirigeant vers le téléphone.
Il était rare que quelqu'un le contact en passant par ce moyen. Peu de gens avaient ce numéro. Cela ne pouvait être que Yakov, du démarquage publicitaire, ou des choses relatives à l'administration. Des choses ennuyantes, en sommes. Il soupira et se décida enfin à décrocher à la quatrième sonnerie :
- Allo ?,Il dit en russe d'une voix neutre, s'attendant à ce que son interlocuteur soit russe, lui aussi.
Cependant, ce ne fut pas le cas.
- Bojour, mon nom est Minkano Okukawa et je travaille à l Exodus art agency., Déclara la voix professionnelle d'une femme, bien que son anglais soit teinté d'un accent de façon légère. S'il se basait sur le nom et le prénom qu'elle lui avait donné, il parlait donc à une asiatique. Peut-être une japonaise, mais il n'en était pas certain.
- Que puis-je pour vous, Madame ?, Demanda-t-il en s'appuyant contre un meuble.
- Pour être honnête avec vous, ce n'est pas moi que vous pouvez aider, mais l'artiste dont je suis la manager., Elle laissa une pause, le temps de ménager son effet., Connaissez-vous le peintre Y.K, Monsieur Nikiforov ?
Le cœur de Victor rata un battement alors que son regard se détournait du point imaginaire qu'il fixait pour se poser sur l'immense toile qui prenait presque toute la hauteur de son mur. S'il connaissait Y.K ? Il avait envie de rire.
- La question serait plutôt : qui ne le connaît pas ?, Dit-il, un sourire dans la voix.
- Bien, cela facilitera la demande que j'ai à vous faire..., Commença la femme avant de s'interrompre sûrement pour trouver ses mots.
- Allez à l'essentiel, s'il vous plaît., Commenta Victor. Pas qu'il n'était pas d'une nature patiente ou particulièrement angoissée, mais il était plus que pressé de savoir ce que la manager du célèbre Y.K lui voulait mais surtout, ce qu'il pouvait bien faire pour lui.
- Voilà, il semblerait que depuis quelques jours, Y.K soit...Hm, c'est encore confidentiel vous voyez mais le Museum of Mordern Art de New-York lui à commander plusieurs toiles pour leur collection permanente, mais cela fait des mois qu'il a le syndrome de la toile blanche et qu'il n'arrive plus à peindre...Jusqu'à récemment. Écoutez, je ne sais pas comment c'est arrivé mais c'est arrivé. Il y a eu un événement qui a débloqué la chose qui freinait sa fibre artistique et, cette chose, c'est vous Monsieur Nikiforov.
Victor resta un moment silencieux. Il n'était pas certain de ce qu'il venait d'entendre. Est-ce que ce serait possible qu'il y ait une erreur de compréhension ? Après tout, aucun des deux ne parlaient sa langue maternelle, une confusion était vite arrivée. Il déglutit, la gorge sèche, serrant le combiné du téléphone à deux mains.
- Vous voulez dire que... Y.K m'a pris comme modèle ? Qu'il m'a...Peint ?
La jeune femme à l'autre bout de la ligne eu un rire vif et bref. Un peu aigue.
- Croyez-moi Monsieur, si vous voyez tout ce qu'il a produit de vous, vous partiriez en courant en raccrochant le téléphone. Mais cela n'est pas mon objectif alors je ne divulguerais aucun chiffre.
- Qu'est-ce que vous attendez de moi, au juste ?
- J'aimerai que vous accepteriez de venir au Japon, pour quelques semaines, et le rencontrer. Bien-sûre, je serais obligée de vous faire signer un contrat de confidentialité concernant le lieu de son atelier et son identité, mais je suis sûre que vous comprenez pourquoi.
- Je comprends oui., Il ferma les yeux un instant pour réfléchir. S'il disait oui, il allait rencontrer son artiste contemporain favori. Il avait toujours rêvé de découvrir son visage, de savoir qui se cachait derrière ce pseudonyme. Son esprit insomniaque avait passé des nuits et des nuits à tenter de se le représenter. Quel homme pouvait avoir autant de sensibilité et de délicatesse pour son art ? La façon dont la peinture se couchait sur la toile... Il pouvait presque visualiser son mouvement du poignet. Délicat. Précis. Rapide. Doux. Il brûlait littéralement d'envie de sauter dans le premier avion pour le Japon mais quelque chose l'en empêchait.
L'image qu'il se faisait de Y.K était si idéalisé parfois, qu'elle en devenait presque romantisé.
Et si, il était déçu ?
Si Y.K n'était pas du tout la personne qu'il imaginait ? Avait-il vraiment envie de briser ce mythe ?
Il ouvrit les yeux et son regard se posa à nouveau sur la toile qu'il avait acheté quelques années plus tôt à une vente d'œuvre contemporaine à Moscou à laquelle il avait été gentiment invité. Il avait accepté notamment parce qu'il n'avait rien de bien plus passionnant à faire. Victor ne comprenait rien à l'Art dit « d'avant-garde ». Il était né dans une ville où l'architecture et le soin du détail étaient de mises. Il avait développé un goût pour les choses bien faites, pour une certaine recherche de l'idéale et du beau. Or, il ne le retrouvait pas dans l'art de son époque, ce qui était bien dommage. Parfois, il aurait aimé naître dans le Paris du dix-neuvième siècle, juste pour vivre cette époque pleine de bouleversement au niveau des courants artistiques*. Mais pourtant, au milieu des toiles qui n'avaient aucun sens à ses yeux, son regard s'était posé sur une en particulier. Une grande toile. En format paysage. Un ciel immense d'un clair impressionnant se confondait sur la ligne d'horizon avec un océan ou une mer, d'une teinte à peine un peu plus sombre. Quelques nuages en arrière-plan venaient ajouter des nuances de blancs çà et là, permettant de distinguer les rayons du soleil en hors-cadre. Sur un sable irrégulier composé de grain fin, de coquillage brisé et des galets, se trouvait un homme, de dos, assit en tailleur qui observait les éléments dans un calme déroutant. Le paysage autour de lui semblait bouger, évoluer, mais le protagoniste n'en avait pas conscience, ou du moins, il ne les craignait pas.
Il s'était alors approché pour lire le cartel et avait lu :
Le Miroir aux Oiseaux
2016
Y.K
130 x 225 cm
Peinture à l'huile
Exodus Art Agency
Numéro de référence 1722
Y.K.
Il avait senti sa frustration couler en lui quand il s'était rendu compte qu'il ne savait pas l'identité de l'artiste. Est-ce que c'était une femme ? Un homme ? Il n'en savait rien. Il regarda autour de lui les autres œuvres mais non, aucune n'avait l'air d'être du même artiste et aucune ne portait son pseudonyme. Le Miroir aux Oiseaux était le seul.
Et sur un coup de tête, sans trop vraiment savoir ce qu'il faisait et pourquoi il agissait comme cela, il l'avait acheté. A un prix beaucoup plus généreux que sa valeur réelle, mais peut-importe. Il lui semblait que c'était important de le faire. Pour l'artiste, pour ne pas qu'il laisse tomber et pour la satisfaction d'avoir acheté quelque chose qui ait du sens.
Et encore une fois, quelques années plus tard, il allait encore faire quelque chose dont il ne pouvait pas en expliquer la raison, mais peut-importe.
- Je prends le premier avion pour le Japon dès ce soir.
.
.
Yuuri vivait depuis plusieurs jours à présent dans une sorte de brouillard épais qui l'empêchait de reprendre pieds avec la réalité. Il en voulait à son entourage de ne pas comprendre ce qu'il ressentait, il s'en voulait de pas pouvoir leur expliquer convenablement ce qui lui arrivait, il en voulait à Beaubourg de l'avoir fait venir, il s'en voulait de ne pas être reconnaissant envers ceux qui lui avait ouvert la voie, il en voulait au MoMA pour leur stupide guerre avec le musée français, et il s'en voulait d'en vouloir à ceux qui lui permettait de gagner en reconnaissance. Il en voulait à sa manager de ne pas comprendre qu'il ne pouvait pas se débarrasser de sa Muse de la sorte, il s'en voulait d'avoir choisi quelqu'un d'inaccessible comme source d'inspiration et enfin, il en voulait à Victor Nikiforov d'être la représentation même de tout ce qu'il aimait sur Terre.
Il fit une pause devant la porte de l'immeuble de son atelier, posant son front contre le métal froid en étouffant un gémissement. Il ne savait absolument pas comment se débarrasser de tous les sentiments négatifs et étouffant qui oppressaient sa poitrine et contractaient son estomac. Il n'avait jamais autant regretté de trouver un sujet qui l'inspirait autant, et paradoxalement, il n'avait jamais pris autant de plaisir à peindre quelqu'un. Tous ses autres thèmes de prédilections lui paraissaient bien fade sans la présence du russe. Ce qui était ironique parce qu'il n'était là qu'à travers la projection de son imagination.
Il souffla.
Il fallait vraiment qu'il fasse quelque chose à propos de cela, et rapidement. Sinon il n'allait pas garder sa santé mentale encore très longtemps.
Rassemblant le peu de courage qui lui restait, il entra la combinaison et la porte s'ouvrit dans un faible grincement. Il gravit lentement les escaliers jusqu'au dernier étage – il ne prenait jamais les ascenseurs, étant claustrophobe depuis sa plus tendre enfance-, et quand il arriva devant la porte de son atelier, il tapa lentement un autre mot de passe, avant de baisser lentement le poignet. Il était mitigé entre l'envie de faire demi-tour et regagner son canapé avec son plaid spécial pour disparaître de la surface du monde, et le désir qui commençait à grandir en lui de retrouver ses pinceaux. Mais Minako avait particulièrement insisté pour qu'il aille travailler aujourd'hui. Après tout, la date limite pour envoyer les toiles à New-York approchait à grand pas, dans deux mois, pour être précis. C'était quasiment intenable, à moins qu'il ne passe plus une seule nuit à dormir et à condition qu'il arrive à peindre autre chose qu'un certain patineur russe.
Soupirant une nouvelle fois, il poussa la porte de son atelier et fronça les sourcils en constatant que les rideaux métalliques des baies vitrés n'étaient pas fermés. Aurait-il oublié de les baisser la dernière fois qu'il était parti ? Impossible. Étant quelqu'un de maniaque et de particulièrement stressé, il veillait à vérifier les choses au moins cinq fois avant de quitter un endroit.
Un mouvement sur sa droite attira son regard et ses yeux tombèrent sur une silhouette élancée et élégante, nonchalamment appuyé contre un mur, les bras croisés sur son torse. Des cheveux argentés parfaitement coiffés dont quelques mèches tombaient de façon à donner l'illusion que cela était involontaire sur son œil gauche. Des orbes où se reflétaient un mélange de curiosité, de satisfaction et d'amusement.
Bleu de Cobalt, les yeux.
Yuuri sentit sa respiration se couper, son cœur s'emballer et ses jambes faiblir. Alors il fit la seule chose qu'il était capable de faire dans une situation comme celle-ci.
Il fit un pas en arrière et referma la porte, comme si de rien n'était.
Fixant à nouveau le métal de la porte, il se frotta les paupières.
Est-ce qu'il venait de rêver ? Était-il déjà si atteint pour qu'il se mette à halluciner en pleine journée ? Seigneur, il n'avait pas envie de devenir comme cette adolescente déprimée dans le film stupide avec les vampires que sa sœur l'avait forcé à regarder une fois et dont il ne se souvenait même plus le titre. Il préférait encore dire que l'œuvre de Gauguin n'avait rien de dérangeant* et d'affreusement pervers plutôt que ça.
Non, en fait même sous la torture il ne le dirait jamais. Gauguin resterait pour toujours quelqu'un de malsain à ses yeux.
Puisqu'il n'y avait qu'une seule façon de prouver qu'il était fou ou pas, il prit une profonde inspiration avant de pénétrer à nouveau dans son atelier.
Victor était toujours là, appuyé contre le mur, mais son regard avait changé. Il y avait de la malice à présent. Yuuri n'était pas très sûre de savoir s'il aimait cela ou pas.
- Ce n'est pas très polis de s'enfuir en voyant quelqu'un., Le gronda gentiment le russe en anglais. Son accent appuyait peut-être un peu trop fort sur les 'r' et les sons forts étaient prononcés d'une voix traînante, grave, douce, mais pour Yuuri, c'était la plus belle mélodie qu'il ait entendu de sa vie.
Il ne répondit pas, n'en étant tout simplement pas capable. Il se contenta d'avancer dans sa direction en le fixant, surveillant le moment où l'illusion allait se dissiper. Mais elle ne dissipa pas, au contraire. Yuuri inspira rapidement et il put sentir des effluves de parfum lui parvenir. Quelque chose de très masculin et frais. Il leva une main, lentement. Victor le regarda faire en silence. Et s'il trouva cette situation étrange ou s'il était mal-à-l'aise, il n'en dit rien.
Enfin, l'artiste posa une main sur sa Muse.
Ses doigts se posèrent sur la chemise blanche qu'il portait, juste au niveau du cœur. A travers le tissu il put sentir l'organe vitale battre à toute vitesse. A moins ce que ce ne soit ses pulsions à lui ? Il n'était pas capable de faire la différence. C'était donc cela qu'avait ressenti Pablo Picasso à chaque fois qu'il voyait la Femme qui pleure* ? Il rit mentalement. Leur situation n'avait rien à voir avec le célèbre couple. Absolument rien.
Le russe réagit enfin. Il enserra la main du brun des siennes et le japonais ne put s'empêcher de constater qu'elles étaient chaudes. Il s'était toujours représenté Victor les mains froides, parce qu'il venait d'un pays au climat quasi polaire de son point de vu.
- C'est bon, tu as réalisé que j'étais réel ?, Il murmura presque, l'amusement et une pointe de tendresse se lisant dans sa voix.
Yuuri cligna rapidement des yeux. Si le russe n'avait pas tenu sa main, il aurait fait un pas pour reculer. Voir même deux. Peut-être même qu'il se serait enfuit une nouvelle fois.
- C'est plutôt un soulagement de savoir que je ne suis pas en train de devenir fou., Il répondit en riant nerveusement., Pendant un instant je me suis demandé si je n'étais pas devenu comme cette adolescente dans le film avec les vampires, quand elle voit son ex partout.
Victor arqua un sourcil :
- Twilight ?
- Ah oui, voilà. Twilight.
- Est-ce que tu sous-entend que je suis l'Edward de ta Bella ?, Commenta le russe en cachant mal son amusement.
- Non ! Bien sûre que non. Ils n'ont pas la relation la plus saine du monde. Personne ne veut être à leur place.
- Est-ce que tu sous-entends à présent que tu veux une relation saine avec moi ?
Yuuri ouvrit la bouche du au choque. Il ne s'était pas vraiment rendu compte du sous-entendu. Devant son air, Victor lâcha un rire. Un rire franc et chaud. Un rire contagieux et le japonais se mit à l'imiter doucement à son tour. Quand ils se calmèrent, ils échangèrent un regard et le brun se sentit rougir. Il se rendit compte alors que le russe tenait toujours sa main et il se mordit l'intérieur de la joue. Le patineur suivit son regard et lâcha doucement sa main, presque à contre cœur. Le bras de Yuuri retomba presque sans vie le long de son corps. Le silence régna ainsi quelques secondes avant que le brun ose le briser :
- Qu'est-ce que vous faites dans mon atelier, Monsieur Nikiforov ?
- Victor.
- Pardon ?
- Je ne répondrais à tes questions que si tu m'appelles Victor. Et oublie le vouvoiement, vu toute les peintures qui se trouvent autour de moi, le vouvoiement n'a plus lieu d'être, non ?
Le rougissement du brun empira et il leva les épaules comme pour se protéger.
- Victor., Il souffla précautionneusement comme si c'était la première fois qu'il prononçait son prénom. Ce n'était pas le cas, évidemment.
- Oui ?, Répondit le russe, la lueur d'amusement de retour dans ses yeux. Turquoise de Cobalt Clair, à présent.
- Qu'est-ce que tu fais dans mon atelier, Victor ?
- Je suis venu remplir mon rôle de Muse, qu'est-ce que tu crois.
Annotations :
- " à la manière d'un Rubens* '' : Je laisse Google image vous éclairer -sourire-.
- " bouleversement au niveau des courants artistiques* " : Je ne vais pas faire un court d'art du 19ème français, il me faudrait tout un trimestre pour l'expliquer correctement comme mon prof de CM, sachez juste que c'est littéralement le bordel. A cause des divers changements politiques, la Monarchie, la République, la Restauration ect, les artistes doivent s'adapter aux '' désirs '' de la personne qui est au pouvoir, du gouvernement, des idées diffusés ect pour échapper à la censure, aux accusations de trahison, enfin bref, du coup on est passé très rapidement du néo-classicisme, au classicisme, au romantisme, au réalisme, ect ect et de manière très rapide. Paradoxalement c'est aussi à cette période que des artistes comme les Impressionnistes se battent pour sortir de la dictature de l'Académie et de leur code qui classifie l'art par thème, et qui juge de si une œuvre PEUT être qualifié comme telle, ou pas.
- " l'œuvre de Gauguin n'avait rien de dérangeant* " : Vous avez sûrement dû entendre parler de ce film français sur Gauguin '' ce génie '' de la peinture française qui rend tout le monde si fier...Ah, ah. Gauguin s'est mariée a une fille de treize ans quand il était dans les îles, et la plus part des femmes représentées sur ses œuvres sont en fait des jeunes filles, voilà, vous êtes toujours fier de Gauguin ?
- " Femme qui pleure* " : Dora Maar les enfants, Dora Maar. C'était le nom des portraits que Picasso faisait d'elle. Elle était sa Muse, mais Picasso était un destructeur de femme, si je peux dire ça comme ça. C'était un amour difficile à saisir, presque volcanique, et absolument pas sain. Je ne fais pas une comparaison ici sur la relation amoureuse qu'ils ont eu, mais sur le lien artistique profond qu'ils ont partagé et qui a accompagné Picasso pendant tous les œuvres majeurs de sa carrière.
Une review ?
Cœur.
