Il n'eut pas le temps de sortir sa baguette et tomba sur le côté, échappant de peu aux larges mâchoires ouvertes, qui dégageaient une haleine chaude et pestilentielle. Greyback fit volte-face et allait réitérer son attaque quand une forme sombre et silencieuse le faucha dans son élan et l'envoya à terre. Ils roulèrent l'un sur l'autre, le souffle rauque, mordant, griffant, grognant comme deux bêtes sauvages. Tout en restant à distance respectueuse, Harry se rapprocha, la baguette brandie. L'autre loup était plus blanc, et une longue cicatrice lui barrait le flanc. Des images défilèrent dans sa tête tandis que son cœur faisait un bond dans sa poitrine : quatre ans auparavant, devant le Saule Cogneur, Sirius s'était battu contre la même bête. Il était couvert d'égratignures et avait une blessure béante sur la cuisse, mais il se battait avec une rage et une violence impressionnantes. Harry jeta un coup d'œil à droite et à gauche : personne ne venait, le bruit ne devant pas s'entendre au rez-de-chaussée. Il n'osa pas s'en aller, fasciné par le spectacle brutal devant lui, et désireux d'apporter de l'aide au besoin. Greyback était plus massif et puissant, mais son adversaire parait souplement toutes ses attaques, animé d'une étonnante énergie, qu'Harry n'aurait pas soupçonnée chez lui. Pourtant, il s'essoufflait déjà et esquivait moins vite.

Avec un grognement victorieux, Greyback le saisit à la gorge, mais il se dégagea avec un cri de douleur, abandonnant une touffe de poils entre les mâchoires de son rival. Il trébucha et tomba, à bout de souffle. Greyback se pencha sur lui avec un étrange rictus qui découvrit ses crocs rougis. Le regard du loup blanc croisa celui d'Harry ; rassemblant ses dernières forces, il se redressa à demi, et ses mâchoires se refermèrent sur la gorge de Greyback. Celui-ci eut un cri guttural et se débattit, mais son adversaire tint bon et affermit sa prise. Dans un suprême effort, Greyback le saisit et le repoussa loin de lui. Il glissa sur les pavés rougis. Greyback s'écroula sur le côté, de la bave sanglante coulant de sa bouche. Son souffle ralentit, ses yeux devinrent vitreux ; il laboura une dernière fois le sol de ses griffes et ne bougea plus.

Harry s'approcha du corps inerte et sortit sa baguette.

-Stupéfix, murmura-t-il par précaution.

L'éclair rouge alla heurter le dos de Greyback, qui ne réagit pas.

Puis il tomba à genoux près du loup blanc, se maudissant intérieurement de ne connaître aucun sort de guérison. L'énorme bête haletait, la langue pendant entre ses mâchoires entrouvertes. Quand Harry frôla son flanc palpitant, il se mit à trembler violemment et ouvrit les yeux. Harry ne put y lire qu'une chose, aussi clairement que s'il avait crié : j'ai mal. Le sang ruisselait de sa cuisse à travers une mousse verdâtre qui recouvrait les bords de la blessure ; Harry allait y poser la main quand une voix l'interpella à travers le couloir :

-N'y touche pas ! Surtout pas !

Harry retira vivement sa main et releva la tête. Un grand homme aux yeux bleus courait vers lui, portant une lourde sacoche. Il regarda rapidement Harry de la tête aux pieds pour vérifier s'il n'était pas blessé, puis déposa sa sacoche à côté du loup.

-C'est la morsure d'une araignée. Son venin est dangereux.

-Qui êtes-vous ? demanda Harry, qui ne l'avait pas vu pendant le combat.

-Je m'appelle Philip Stone, je suis guérisseur à Ste-Mangouste, et un ami de Remus depuis des années. Mme Pomfresh m'a appelé il y a deux heures pour me demander un coup de main.

Ses larges incisives le faisaient un peu zézayer. Il avait les yeux très bleus, petits et enfoncés dans leurs orbites. Ses tempes grisonnantes entouraient un visage qui était loin d'être gracieux, mais son calme et sa douceur inspirèrent tout de suite confiance à Harry, sans qu'il sût trop pourquoi.

Stone s'agenouilla, palpa la carotide et regarda les conjonctives, sous les paupières. Puis il inspecta du doigt les nombreuses blessures que le loup portait, en évitant de toucher à celle de l'araignée, qu'il se contenta de regarder attentivement.

-Bon, finit-il par dire, Greyback ne l'a pas raté, mais il n'a rien de grave, hormis son cou et sa jambe. Les autres plaies n'ont besoin de rien, on va les laisser à l'air libre.

Il ouvrit sa sacoche et en sortit deux fioles et une paire de gants.

-Tu vas m'aider, dit-il à Harry en lui donnant l'une des fioles. Passe ça sur son cou, n'hésite pas à en mettre beaucoup.

Quant à lui, il donna un coup de baguette en direction de la Grande Salle. Un énorme grizzly d'argent en jaillit et disparut bientôt à l'angle du couloir. Puis Stone enfila les gants et appliqua une crème bleutée sur la balafre de la cuisse. Il y eut un grésillement et la mousse vert disparut, mais le loup ne bougea pas ; il semblait avoir perdu connaissance et ne réagit même pas quand Harry osa toucher la plaie de son cou.

Il recouvrit la blessure avec une autre crème, jaunâtre, à l'odeur de pétrole, puis regarda Stone, qui passait à présent sa baguette dans la déchirure de la cuisse en murmurant d'une voix profonde les incantations qu'Harry avait entendues quand Rogue avait soigné Malefoy, l'année précédente ; mais elles semblaient plus puissantes et plus assurées, montrant que Stone avait l'habitude de les utiliser. Dès le premier passage, la plaie se referma, laissant une longue cicatrice brunâtre.

Stone parut satisfait ; il prit doucement le loup dans ses bras vigoureux, se releva et regarda Harry.

-Tu devrais aller dormir, mon garçon. On m'a raconté ce qui t'est arrivé ce soir, tu ferais mieux de récupérer un peu.

-Vous avez raison, répondit Harry.

Il avait l'impression que toute la fatigue qu'il avait accumulée lui tombait d'un coup sur les épaules. Le dortoir de Gryffondor lui semblait à des lieues du deuxième étage.

Stone dut le comprendre, car il lui dit :

-L'infirmerie n'est pas loin. On va te trouver un lit là-bas.

Il aquiesca avec soulagement et se dirigea vers le bout du couloir en marchant comme un somnambule. Il prêta à peine attention à Tonks qui faillit le heurter en déboulant de la Grande Salle. Elle semblait épuisée, à moitié folle d'inquiétude, et ses cheveux avaient retrouvé leur teinte gris métallique. Elle dépassa Harry et courut vers Stone avec un cri. Harry n'eut pas la force de se retourner ; il entra dans l'infirmerie bondée et s'écroula dans un lit du fond, là où il restait de la place. Il sombra aussitôt dans un sommeil sans rêves.