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Our Own Private Hiroshima
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Ca fait longtemps que j'ai renoncé à essayer de trouver un sens aux agissements de John Winchester. Honnêtement, si seulement la moitié de ce qu'il fait peut être justifié d'une façon ou d'une autre dans sa propre tête à lui, on pourra déjà s'estimer heureux. Mais là ce n'est pas le cas. Ce soir il m'a sortit la panoplie du parfait petit dingue.
Quand je suis monté me coucher, et que je l'ai planté dans le salon devant un film de guerre, j'ai vu qu'il avait doublé la ligne de sel à la fenêtre de ma chambre. Déjà, dans quelle dimension cosmique est ce que je l'ai autorisé à venir s'occuper de mes fesses ? J'ai pas le souvenir de lui avoir dit un jour « Oh ben oui Johnny, pourquoi tu ne viens pas fouiner dans ma piaule voir si j'ai bien fait mes devoirs ? ». J'étais déjà passablement énervé ce soir, j'avoue que là c'est le pompon.
Ah non, pas le pompon encore, pardon. J'avais pas remarqué l'odeur de sauge. Parce qu'il en a fait bruler dans ma chambre aussi. Bien sur. Tout ceci est parfaitement normal. Quand on invite quelqu'un chez soi, faut s'attendre à ça, évidemment. Sans déconner. Je vais le buter. Mais je vais le faire souffrir d'abord. Sinon c'est pas drôle.
Je redescends l'escalier, bien décidé à lui faire comprendre le fond de ma pensée. Je le trouve exactement là où je l'ai laissé, la télé toujours sur The Dear Hunter, un paquet d'armes étalé sur la table basse. Il est en train de nettoyer un Smith & Wesson. Bon ok, je suis pied nus et en pyjama et lui à un 9 mm dans les mains.
Merde.
En plus, je sais qu'il a aussi mauvais caractère que moi, si ce n'est pas pire. Ce n'est peut être pas le moment de le faire chier comme je voulais. Mais tant pis, il ne va quand même pas tirer sur un homme désarmé et en pyjama, si ?
Je me pose pile devant la télé, les mains sur les hanches et je n'ai pas beaucoup à me forcer pour avoir l'air énervé. Il prend son temps, ce con, avant de lever les yeux vers moi. Et il sourit. Allez, moque toi encore de moi Winchester. Un de ces quatre je vais faire une liste de toute les bonnes raisons que j'ai de te trucider et tu ne comprendras même pas ce qu'il t'arrive. Bam, un grand coup derrière la nuque.
En attendant, il me regarde et il sourit. Je le regarde et j'enrage.
« On dirait une vieille fille en colère Bobby. Il manque juste les bigoudis. »
Rigole pendant que tu le peux encore Winchester, je vais tellement t'exterminer.
J'ai envie de le menacer, de lui dire tout ce que j'ai vraiment envie de lui faire, là tout de suite. Mais je sais que c'est stupide. D'une part parce qu'il sait très bien que je ne mettrais jamais mes menaces à exécution (je ne suis pas du genre à tuer mes invités que voulez vous) et d'autre part, parce que menacer John Winchester est inutile. Si vous voulez vraiment lui foutre la rage, il faut menacer l'une des deux ombres qui le suivent partout. Je suis certain que si je disais « Je vais péter un bras de Sammy », et bien, j'aurais toute son attention. Mais j'ai pas l'intention de dire ça.
« C'est quoi ce bordel que t'a foutu dans ma chambre ? »
Il soupire mais sourit toujours. « Juste une précaution. »
« Une précaution pour quoi au juste ? »
« J'ai jamais vraiment mis la tête sous le capot de ta bagnole mais quand Sammy me dit que les phares et la radio s'allument tout seuls, je double les lignes sel. C'est tout. »
« Nom de dieu ! » J'arrive pas à trouver l'insulte qui résume le mieux l'ensemble de la situation alors je préfère en dire plusieurs pour être certain de me faire comprendre. « Putain de Bordel ! Je travaillais sur l'électronique de cette voiture. Quand est ce que vous allez me foutre la paix ? La bruler te suffisait pas ? »
« Hey ho, c'est pas moi qui ait mis le feu. »
« Ouais, parce que c'est de la faute de Sam maintenant. »
John lève les yeux au ciel et repose le flingue qu'il nettoyait sur la table. Il lève les mains en l'air comme si je le braquais avec une arme imaginaire.
« Ce sont des excuses que tu veux ? Tu les as. Je te présente mes excuses pour ta voiture, ok ? »
J'ai envie de crier Christo et d'attraper de l'eau bénite, c'est grave docteur ? Mais John continue et je comprends mieux où il veut en venir.
« Mais n'attends pas que je reste les bras croisés si j'ai le moindre doute sur la présence d'un esprit. Pas tant que les garçons sont dans cette maison. Et si t'es pas content, c'est la même chose. »
Faites confiance à Winchester pour vous faire des excuses et vous faire passer pour le méchant la seconde d'après. Non mais qu'est ce qu'il s'imagine ? S'il y avait le moindre risque qu'un esprit puisse s'en prendre aux garçons, j'aurais été le premier à doubler ces putain de ligne de sel à la con. Mais il n'y a pas d'esprit ! Il y a juste la carcasse de ma Plymouth chérie qui avait, malheureusement pour elle, quelques problèmes d'électronique ! Je me passe la main sur le visage et j'essaie de me calmer en respirant lentement.
« Tu me gonfles. »
Voilà c'est dit. Ce n'est pas exactement le bon mot pour décrire mon énervement à l'instant présent, mais c'est tout ce que j'ai envie de dire. Il ne répond rien et reprend son nettoyage. Je le regarde m'ignorer un bon moment et finalement, je me lasse vite du spectacle.
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Il fait beau, je préfère. J'aime pas rouler sous la pluie. Mes affaires sont prêtes, j'ai réussi à passer à la salle de bain avant que les deux autres gigolos ne me la squattent, ça sent le café au rez de chaussé, tout est parfait. C'est même beaucoup trop parfait. En ce moment je suis plus du côté obscur de la force, ça ne m'étonnerais pas qu'il m'arrive une tuile entre ma chambre et la cuisine. Du genre un vortex intersidéral qui s'ouvre devant la porte des chiottes et qui m'aspire dans un monde où tout le monde s'appelle John Winchester.
Mais non.
Bizarrement j'atteins la cuisine sans problème. Il y a du café chaud près à servir et quelqu'un a fait la vaisselle. Wahou. Il y avait peut être bien un vortex devant la porte des chiottes et je suis passé au travers sans m'en rendre compte, parce que je suis définitivement dans une autre dimension.
« Hey. »
Je me retourne sur John qui me sourit en s'asseyant à la table de la cuisine. Il a le journal dans les mains, ce qui veut dire qu'il arrive de la boîte aux lettres. Dehors. Je regarde ma montre pour être sur de ne pas halluciner. Non. Il est bien 7h30.
« Hey. Qu'est ce que tu fais debout ? Je croyais que le médecin avait dit repos pour ta jambe ? »
C'est en disant ça que je réalise qu'il est habillé comme hier et surtout, qu'il a l'air fatigué. Comme après une nuit de garde.
« Ouais ouais… Si je commence à écouter les médecins, je vais devenir un légume. Merci mais non merci. »
Ok. Je reconnais parfaitement l'attitude énervée et énervante d'un Winchester en manque de sommeil.
« T'es resté debout toute la nuit ? » Je connais la réponse mais je demande quand même.
« Ouais. »
Et c'est tout ce qu'il me dira si je n'en demande pas plus. Alors je demande, parce que ça me gonfle.
« Pourquoi ? »
Il me lance un drôle de regard. De toute façon, les regards de John Winchester sont toujours drôles. Il arrive à te donner l'impression que tu viens de commettre un crime contre l'humanité alors que tu sais pertinemment que tu n'as rien fait. Bref, il me lance ce regard là et il s'éclaircit la gorge.
« J'arrivais pas à dormir. »
C'est dingue de passer sa vie à usurper des identités, à frauder à la carte de crédit, à changer de noms dans chaque ville et d'être absolument incapable de mentir pour un truc aussi stupide.
« T'arrivais pas à dormir ? » Je répète bêtement et il me lance encore l'un de ces regards étranges.
J'incline la tête vers les armes, toujours étalées sur la table basse. Il suit mon regard. Ensuite je montre du doigt la cafetière et les tasses lavées qui sèchent à côté.
« Moi j'ai plutôt l'impression que tu montais la garde. »
J'essaie d'avoir l'air anodin en disant ça, comme si j'annonçais la météo du jour. Il soupire et se frotte le menton. Il sait que je l'ai coincé et apparemment, il cherche une excuse. Je le devance.
« T'es dingue, Johnny. Tu le sais ça ? C'était un problème d'électronique. Electronique, » J'insiste sur chaque syllabe « qu'est ce que tu comprends pas la dedans ? Je croyais que t'avais été mécano. Et même si c'était un esprit, ce qui n'était pas le cas, mais dans l'hypothèse absolument improbable où j'ai bossé sur une voiture hantée sans m'en rendre compte pendant neufs mois, ton gamin à bien fait son boulot. Sel, essence, flammes. Dix sur dix. »
John sourit en se grattant l'arrière de la tête.
« Ouais… J'imagine que je réagis de manière un peu excessive… »
« Non, t'es juste cinglé, c'est tout. »
Il rit maintenant. Il a vraiment l'air crevé. J'arrive pas à croire qu'il ai veillé toute la nuit pour un truc aussi débile. En plus avec la tonne de sel qu'il avait foutu partout, la maison était une vraie forteresse cette nuit. Enfin bref, ce n'est pas la première fois que John Winchester fait un truc insensé et j'imagine que ce n'est pas la dernière. Je ne vais pas commencer à essayer de comprendre ce qu'il se passe sous cette tignasse. J'ai beaucoup plus intéressant à faire, comme trier mes chaussettes par exemple.
J'entends que ça s'agite à l'étage. Oh la, danger. Il faut que je m'active si je veux avoir une chance de boire un café en paix. Les deux tornades sont encore trop occupées à s'engueuler pour une place à la salle de bain pour sentir l'odeur que la cafetière diffuse dans toute la maison.
John se plante en bas de l'escalier et commence à crier.
« Hey, les belles au bois dormant, pas la peine de vous battre pour la douche, vous avez quatre tours de pâté de maison à faire d'abord. »
Je ne peux pas m'empêcher de sourire en entendant les réactions, le « Oui, m'sieur » sec et franc de Dean et le « Putain ! J'ai pas encore eu le temps de pisser ! » de Sammy. Je vois John lever les yeux au ciel, mais je vois aussi qu'il sourit.
« Sam si t'es pas dehors dans 2 minutes, c'est dans le coffre de l'Impala que tu les feras les tours de quartier. C'est clair ? »
« Ouais ouais. »
« Pardon ? »
« J'ai dit : ouais. Aïe ! Dean ! Put… Aïe ! Heu… J'veux dire : Oui, m'sieur. »
John secoue la tête en soupirant et moi je me marre. Haha, mon Johnny, t'es pas sortit de l'auberge avec ce gosse. Et ce matin je dois dire, j'adore Sammy.
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Deux jours plus tard
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Si je ne le connaissais pas aussi bien, je penserais que Jefferson essaie de me garder avec lui. Ca fait déjà deux jours que je crèche chez lui pour cette affaire de flingues débiles. J'ai récupéré tout ce que j'avais commandé et trois Beretta sur une cargaison arrivée dans la nuit. Jefferson insiste pourtant pour que j'en récupère un quatrième qui devrait arriver après demain, cadeau de la maison. Je lui ai dit 15 fois que j'en avais rien à foutre dans la mesure où, de toute façon, j'aime pas les Berettas et j'ai l'intention de les refourguer après usage. Mais il insiste. J'ai beau gueuler, il ne lâche pas le morceau, il m'a même dit qu'il aurait certainement d'autres trucs qui pourraient m'intéresser. J'ai l'impression d'être coincé dans un magasin de meubles avec un vendeur psychopathe qui veut absolument me faire acheter une table et m'offrir tout le service à vaisselle qui va avec.
Je sais que quelque chose cloche avec Jefferson. Il n'est jamais comme ça. Au contraire, si on fait si souvent appel à lui, c'est justement parce qu'il ne fait pas chier les gens comme il est en train de me faire chier en ce moment. C'est pour ça que quand il me dit que c'est important, que je dois rester parce qu'il veut me montrer des trucs, je le crois. Alors je reste. Et puis, pour être honnête, je n'ai pas spécialement hâte de rentrer et de me retrouver nez à nez avec Winchester.
Parce qu'il a décidé de rester. Pendant mon séjour à Aberdeen (qui semble s'éterniser), il a voulu rester chez moi. Je m'en fou. Je veux dire, ça ne me dérange pas. Je lui ai dit il y a longtemps que ma porte lui serait toujours ouverte, à lui et à ses fils, et je n'ai jamais changé d'avis là dessus. C'est juste qu'il m'énerve.
Et aussi que son fils à incendié ma voiture.
J'ai besoin d'oxygène. Les Winchester sont chez moi depuis près de trois semaines maintenant. John s'est fait botter le cul par un Wendigo et il boitait pas mal jusqu'à maintenant. Mais ça semble aller mieux, je dois m'attendre à les voir partir à n'importe quel moment. Parce qu'ils ne sont pas du genre à prévenir, ni quand ils arrivent, ni quand ils partent. J'ai fini par leur faire un double des clefs, ça m'évite de sortir les fesses de mon lit quand ils décident de se pointer à quatre heures du mat en plein hiver.
Bon par contre, c'est toujours un peu triste quand ils s'en vont. Je veux pas dire les mouchoirs et toutes ces conneries de bonnes femmes, mais c'est juste que ma baraque est sacrément calme quand ils ne sont pas là. Pendant les premiers jours après le passage de l'ouragan Winchester, j'ai toujours l'impression qu'il y a de l'écho dans les pièces de ma maison, que ma voix résonne dans le vide. Ca fait bizarre. Cela dit, cette fois ci, ils se sont tous ligués pour me foutre la rage, alors j'avoue qu'un peu de vide me ferait le plus grand bien.
La maison de Jefferson est plus un hangar qu'autre chose. Il y a des caisses partout, et quand on s'assoit, mieux vaut éviter les tabourets qui ressemblent à des mines anti-personnel, parce que je crois bien que ce sont des vraies. En état de marche.
Je sais que Jefferson ne travaille qu'avec des chasseurs comme moi. Pas de gangs de rue, pas de milice d'extrême droite et toutes ces conneries. Mais franchement quand je vois les grenades et les mines, je me demande vraiment quels types de débiles vont chasser avec ça. C'est un peu comme d'essayer de tuer une mouche avec un bazooka. La plupart du temps ces créatures ont un bouton off, un endroit où il faut appuyer pour qu'elles s'arrêtent. De l'argent pour les werewolfs, du feu pour les Wendigos, du bronze pour les Pudwudgies, du sel pour les esprits etc. Une créature, un moyen de la tuer. Inutile de s'emmerder à balancer tout l'arsenal de l'U.S Army pour dégommer juste une bestiole. Parfois le cerveau est plus fort que le poing. Haha, cette phrase aurait tellement pu sortir de la bouche de Sammy que ça me fait marrer. Ca y est, je suis Winchestero-postitif, la fin est proche.
Toujours est il que Jefferson m'intrigue. Je l'ai surpris au téléphone tout à l'heure et sitôt qu'il m'a vu il a raccroché, comme si j'arrivais au milieu d'une conversation qu'il ne fallait pas que j'entende. D'un autre côté je conçois parfaitement qu'un trafiquant d'armes puisse avoir des conversations privées. Enfin, tout ça ne contribue pas à m'apaiser. Faut croire que je développe une paranoïa ou un truc dans le genre. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai l'impression qu'il y a un truc qui cloche. Je ne sais pas quoi. C'est assez atroce en fait, cette sensation d'être pris pour une truffe par tout le monde. J'ai sans cesse la sensation que l'on complote derrière mon dos.
En plus je suis vraiment venu pour rien. Bon j'ai pu revendre quelques trucs que j'avais amassé et récupérer ce que j'avais commandé, mais rien qui n'aurait pu attendre ma livraison habituelle. Je ne vois vraiment pas pourquoi Jefferson à voulu que je vienne. C'est à peine s'il m'a laissé articuler deux mots pour la transaction d'hier et dès que je touche une caisse il me hurle dessus qu'il vaut mieux que je ne touche à rien. Franchement je commence à m'ennuyer.
Au moins l'avantage de chez Jeff, c'est qu'on voit passer du monde. Des acheteurs et des vendeurs, c'est un peu comme le roadhouse et c'est l'occasion de revoir des gens qu'on a pas revus depuis un moment. Debra et Neil qui viennent d'arriver par exemple. Ca faisait un bail que je ne les avait pas vus ces deux là. Depuis le Kraken à Seattle en fait. Idaho ne devrait pas tarder non plus, je vais pouvoir encore me foutre de sa gueule, ça va me détendre. Sérieusement, c'est un prénom ça, Idaho ? Est ce que je m'appelle Mississipi ou South Dakota moi ? Enfin, c'est un type bien, un bon chasseur. Ah et je me rappelle que Jefferson m'a dit que les deux kilos de C4 là bas étaient pour lui. Je vais peut être enfin savoir quelle genre de bestiole nécessite qu'on fasse péter la moitié du pays.
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Le lendemain
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Je ne me rappelle pas de la soirée d'hier. Enfin… pas entièrement. Je crois que j'ai un peu trop célébré mes retrouvailles avec des amis que je ne connais pas vraiment en fait. Tout ce dont je me souviens, c'est d'avoir enchainé les demis avec Indiana Jones (ou Idaho Dyson si vous préférez.) et d'avoir miraculeusement retrouvé le chemin de mon lit sans déclencher l'apocalypse au milieu du champ de mine de Jefferson.
Là ça va mieux, j'ai pris une douche, je suis habillé, j'ai même réussi à avaler le jus de chaussette que Jeff m'a servi. Maintenant il est planté devant moi et note des trucs sur son carnet de commande. Ce type est foutrement bien organisé. Il sait toujours qui à commandé quoi, quand, en quelle quantité, et il n'a même pas d'ordinateur.
« Je vais repartir aujourd'hui, laisse tomber l'histoire du Beretta, t'auras qu'a me mettre de côté un Glock supplémentaire la prochaine fois. Ca m'arrange de toute façon. »
C'est vrai quoi, je ne vais pas passer la semaine ici pour un putain de flingue que j'utiliserai même pas. Je vais bientôt être à cour de caleçons. Jeff lève les yeux vers moi et je n'ai pas l'impression qu'il ait écouté ce que j'ai dis. Alors je répète.
« T'es sûr, Bobby ? Ca ne me dérange pas que tu sois là. »
« Ouais je suis sûr, on dirait pas comme ça, mais j'ai du boulot à la maison. Je ne suis pas une femme au foyer. »
« Ce n'est pas ce que dit Winchester. Il paraît que tu t'améliore en cuisine. »
Et Jeff se marre. Non mais sans déconner, il y a une conspiration contre moi ou quoi ?
« J'suis mort de rire. »
« Oh, ne le prend pas mal, moi je trouve que vous allez bien ensemble. Il est toujours fourré chez toi, c'est mignon. »
J'ai envie de lui coller une droite, juste pour le principe. Et puis je me souviens qu'il n'est pas au courant que Sam et Dean existent. Il ne sait pas que John ne vient pas squatter chez moi pour le plaisir mais parce que je suis la seule personne en qui il ait confiance et qui puisse héberger sa petite famille. Alors je ferme ma gueule et je fais semblant de trouver sa blague drôle.
« N'empêche qu'il faut que je rentre aujourd'hui. »
Il a l'air d'hésiter et pendant une seconde je me dis qu'il se passe vraiment quelque chose de bizarre. J'ai vraiment, vraiment, l'impression qu'il ne veut pas que je parte. C'est quoi la prochaine étape, il m'enchaine au radiateur ? Mais finalement il me sourit et hoche la tête, alors je me dis que c'est moi qui hallucine.
« Ok, je note que tu m'as vendu pour 500 de matos, commande livrée moins un flingue. Glock de préférence. C'est bon ? »
Je le vois noter scrupuleusement tout ça dans son carnet et je lui dis que oui, c'est bon.
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Jefferson est encore au téléphone au moment où je finis de charger ma voiture. Je ne sais pas à qui il parle mais il fait les cents pas comme un lion en cage en agitant les bras dans tous les sens alors je suppose que ce n'est pas une bonne nouvelle. Il est en ligne depuis plus d'une heure maintenant et j'envisage sérieusement de partir sans dire au revoir. Personne n'a l'air de me prendre au sérieux, mais j'ai vraiment des choses à faire. Je lui fait un vague signe de la main et je m'apprête à partir.
Je tourne la clef et le moteur rugit. Ah, ma bonne vieille Mustang. Elle fuit de partout mais au moins l'électronique fonctionne, avec un peu de chance personne n'aura l'idée d'y foutre le feu. J'allume la radio. Lynyrd Skynyrd. Alors là c'est définitivement une bonne journée. Free bird. J'ai le pied juste au dessus de l'accélérateur et Jefferson se jette littéralement devant moi. Oh putain, j'ai le cœur dans la gorge. Une seconde plus tard et je lui roulais dessus. Mais qu'est ce qui lui prend à ce con là ?
Je sors de la voiture en prenant soin de claquer fort la porte. J'aime montrer que je ne suis pas content avant de dire que je ne suis effectivement pas content.
« Non mais t'es givré ? »
« Euh… Il faut que je te montre un truc. » Me dit il.
Oh putain je déteste ça. Pendant les deux jours et demi où je suis resté là, j'ai eu la désagréable impression qu'on me cachait quelque chose et surtout qu'on voulait me retenir ici, et maintenant j'ai l'horrible sentiment que Jeff prépare un sale coup. Je déteste quand mon instinct me dit qu'un ami est en train de comploter dans mon dos. Je déteste ça parce que je fais plus confiance à mon instinct qu'à n'importe qui, et qu'il se trompe rarement. Ca veut certainement dire que je dois me méfier de quelqu'un que j'estime beaucoup, quelqu'un qui compte pour moi. Et je déteste ça.
« Me montrer quoi ? » Je demande prudemment.
« Dans la maison, suis moi. »
Il se dirige vers la porte et je reste planté là, devant ma bagnole, à me demander quoi faire. Merde. Je connais Jefferson depuis plus de 6 ans. J'ai assez chassé et marchandé avec lui pour savoir de quel genre de type il s'agit. Il fait parti des gentils. Je l'ai toujours apprécié et je ne comprends pas ce nœud au creux de mon ventre. Par contre je comprends le froid de l'acier au bas de mon dos. Je suis armé. Et pas avec du sel. Avec de vraies balles qui font de vrais trous dans de vrais gens. Je ne sais pas ce que Jeff manigance, mais j'ai toujours une porte de sortie.
J'avance vers la maison. Il me sourit, comme pour montrer patte blanche. Putain ! J'ai l'impression d'avancer vers l'échafaud. Qu'est ce qui m'attend ? Singer, dans quelle galère t'es tu encore fourré… J'essaie de passer en revu toutes les conneries que j'aurais pu dire ou faire mais rien de spécial ne me vient.
« Je pense que ça va t'intéresser. » Il me sert encore ce sourire en contre plaqué et j'ai envie de le frapper.
Je rentre dans la maison et il m'invite à m'asseoir sur le canapé. Pas de mines cachée, je m'assois et Jefferson s'agite pas très loin. Il revient vers moi avec un énorme livre ancien dans les mains. Alors là je ne comprends plus rien. Je m'étais préparé à un combat mano à mano ou même à une fusillade mais certainement pas à ce qu'il me pose un vieux bouquin sur les genoux. Je sens toujours que quelque chose ne va pas. La sensation qui me noue l'estomac en ce moment m'a déjà sauvé la vie une bonne centaine de fois sur le terrain. C'est une alerte au danger.
Mais Jefferson continue de sourire innocemment en s'asseyant à côté de moi. Et puis j'ai envie de le croire. J'ai envie de le croire parce que, merde, c'est un ami. Alors j'ouvre le bouquin et je commence à parcourir les vieilles pages.
« C'est un ouvrage du XVIème siècle, c'est extrêmement rare. Je l'ai fait venir d'Europe ! » Il est excité comme un gosse en me disant ça. « Il contient des exorcismes latins assez classiques mais certains sont plus rares. On a aussi des textes en araméen qui pourraient être beaucoup plus puissants, j'ai déjà lancé des traductions auprès de mes contacts. On pourrait en tirer des trucs intéressants, des choses plus efficaces que ce qu'on a maintenant ! »
J'en ai rien à foutre.
Je ne vois pas comment le formuler autrement. Qu'est ce que je peux bien en avoir à taper d'un vieux grimoire moisi ? En latin en plus. Il contient des exorcismes puissants ? Cool, tu les recopies et tu me les faxes. Je paierai. Qu'est ce que tu veux que ça me foute de voir le livre ? Voilà ce que j'ai envie de dire à Jefferson. Voilà ce que je m'apprête à dire d'ailleurs, j'ai la bouche ouverte et tout. Mais avant que le premier mot de ma tirade ne quitte mes lèvres, je m'arrête, parce que je viens de comprendre. Je viens de voir le piège. Je comprends ce qu'il est en train de faire.
Je le regarde et il sait que je sais. Il devient tout blanc.
« Pourquoi est ce que tu ne veux pas que je parte, Jeff ? »
« Quoi ? Euh… Qu'est ce que tu racontes ? »
Il tente de s'en sortir. C'est pas très convaincant ça, mon vieux. Tu veux me garder ici et j'ai bien l'intention de savoir pourquoi.
« Jeff, depuis que je suis arrivé… »
Je m'arrête net, parce que je viens de réaliser autre chose. Je suis venu pour rien. Ma visite ici n'a servi absolument à rien, ni pour Jefferson, ni pour moi. Alors pour qui ? Devant le silence gêné de 'mon ami', je me repasse le film à l'envers dans ma tête. Et tout devient clair.
« Ce n'est pas qu'on veut me garder ici, c'est qu'on veut m'empêcher de rentrer chez moi. »
Ce n'est pas une question, c'est une affirmation.
Mon cerveau à renoué le dialogue avec mon instinct, on est sur la même longueur d'onde maintenant. Jeff devient encore plus blanc si c'est possible.
Cet espèce d'enculé de Winchester.
C'est lui qui a parlé à Jeff juste avant de me le passer. C'est lui qui a fomenté tout ça pour m'éloigner de chez moi. Mais pourquoi ?
« Qu'est ce qu'il fait ? »
Sans même que je n'ai à le préciser, Jefferson à compris de qui je parlais. Il sait que j'ai démasqué le cerveau de l'opération. Si on peut parler d'un cerveau. Il soupire et s'entortille les doigts les uns avec les autres.
« J'en sais rien Bobby, il n'a pas voulu me le dire. Je lui devais un service… Et il a dit que c'était pour ton bien. Je devais juste te garder ici le plus longtemps possible. »
J'en reviens pas de m'être fait avoir aussi facilement. J'en reviens pas que Winchester ait pu retourner si facilement Jefferson contre moi. J'en reviens pas tout court. J'ai envie de tuer quelqu'un ou quelque chose mais Jeff a l'air tellement coupable à côté de moi que j'ai presque pitié de lui.
« Je suis désolé » marmonne-t-il « Tu connais John… il a tendance à insister… Et puis je lui devais ce service… Il va me tuer… »
« Il va te tuer post mortem alors, parce que je vais juste lui arracher la gueule. »
Et c'est sur cette touche poétique que je quitte Aberdeen et Jefferson avec la ferme intention de rouler pied au plancher jusqu'à chez moi et de remettre quelques pendules à l'heure.
TBC
