Après un an d'attente, voici le chapitre tant attendu.
Je vous annonce que sa correction a été faite de concert par Leenaren et… Antidote, super logiciel qui coûte un bras mais qui vaut chaque centime dépensé pour l'acquérir.
Chapitre 1
Quand la porte de l'immeuble où vivait sa sœur claqua, John releva le col de sa veste, enfonçant ses mains dans ses poches et emmitouflant son cou dans le tissu chaud qui heurtait sa nuque. Le vent mugissait dans les rues, ondulant la surface des flaques, sifflant à ses oreilles, emprisonnant son angoisse dans un écrin de sons aigus et désagréables. L'averse s'était calmée, plaquant sur le bitume une odeur mouillée et polluée qu'on ne pouvait trouver nulle part ailleurs. Londres était belle sous la pluie et elle l'était encore davantage quand le sol s'offrait en miroir, reflétant le ciel gris, les longues enfilades d'habitations et son visage défait par l'inquiétude sourde qui résonnait en lui. Il hésita quelques secondes et finalement secoua la tête, tournant sur la droite au bout de Burghley Road pour rejoindre la station de métro de Leytonstone. Sa mâchoire se contractait par intermittences à chaque fois que le visage d'Harriet s'imposait à son esprit, comme un écho suffocant.
Il passa la barrière de la station, dévala une volée de marches, se serrant sur la gauche pour ne pas bousculer les badauds qui n'avaient aucune conscience du drame qui venait de se jouer à quelques centaines de mètres. Ses pas heurtaient durement le sol, comme si toute sa colère se dirigeait droit vers ses pieds, les alourdissant de rancœur.
« Le monde sorcier a besoin des talents de Sherlock Holmes. »
Il ferma les yeux et se força à souffler lentement, pour ne pas crier, regrouper ses doigts en poing et frapper le mur si fort qu'il pourrait en faire saigner ses jointures. Il ne pouvait pas rentrer chez lui. Pas alors que toute sa vie semblait prendre l'eau, comme le bas de son pantalon qui avait trempé dans une flaque sans qu'il ne s'en aperçût. Baker Street ne pouvait récupérer son médecin dans cet état : il aurait à peine franchi la porte que déjà Sherlock voudrait savoir pourquoi il était si tendu – inhabituel, même pour un retour de visite chez sa sœur, il s'était nécessairement passé quelque chose qui l'avait énervé mais quoi ?
La rame dans laquelle il grimpa était déserte ou presque. Il avait tout le loisir de trouver la place qui lui plaisait et choisit celle qui se situait à droite d'un skinhead avec un casque sur la tête. La musique qui s'en échappait pulsait presque autour de son auditeur et John fronça les sourcils. Il s'installa en remuant un peu, essayant trouver un peu de confort. Son cœur eut un raté en constatant qu'il s'était assis juste devant la cocarde, ornée d'un magnifique « No smoking » qui le rappelait à l'ordre.
Harriet peut faire pire, pensa John. Elle peut faire tellement, tellement pire…
C'était dans un mot rattrapé et corrigé, pour le rendre compréhensible « des gens normaux ». C'était dans ces photos sorcières qui avaient capturé le mouvement de leur mère, lui permettant d'entretenir son souvenir quand lui n'avait plus que son imagination et des images glacées sur du papier. Sans le vouloir, toutes ces années, elle lui avait asséné à quel point leurs mondes ne se ressemblaient pas, strictement non miscibles. Il n'était pas question de laisser son meilleur ami à la merci d'un univers où le merveilleux rejaillissait et pourrait ébranler les sacro-saintes certitudes de son ami, ces mêmes certitudes qui étaient diablement réconfortantes quand le féerique refusait d'ouvrir ses portes.
John craignait la percussion de ces deux mondes parce qu'il ne savait pas comment Sherlock allait réagir face à ça. Allait-il y croire si fort qu'il voudrait s'y perdre, se l'approprier et se retrouver frustré de constater que même toute sa brillante intelligence ne pouvait pas lui permettre d'accéder à ces capacités prodigieuses ? Allait-il refuser d'un bloc cette magie, qui pourtant coulait dans les veines d'Harriet, aussi sûrement que John l'avait déjà vue métamorphoser des objets en d'autres pour des devoirs d'été faits à la maison ? Il ne savait pas ce qu'il redoutait le plus : que son meilleur ami l'abandonnât, comme l'avait fait sa sœur ? Ou que cet esprit génial implose sous le flot de connaissances scientifiquement impossibles mais pourtant irréfutables ?
L'expérience Baskerville avait énormément refroidi John. Un Sherlock effrayé n'était pas un spectacle qu'il souhaitait revoir, pour rien au monde. Plus jamais il ne laisserait Sherlock être confronté à quelque chose qu'il ne pouvait expliquer. Pas tant qu'il aurait son mot à dire là-dessus.
Pendant un temps, il avait envisagé de lui en parler. De lui montrer à quel point il s'était trompé dans ce taxi menant à leur première scène de crime. Il avait chaque fois repoussé un peu plus cette idée et le séjour dans le Dartmoor avait achevé de le convaincre qu'il n'en ferait jamais rien.
Le ronronnement du métro avait fait son office et avait finalement lissé les plumes ébouriffées de sa colère. S'il n'était pas tout à fait calme, il rationnalisait déjà mieux les récents événements. Il n'était plus un cadet dont les efforts étaient douchés par l'extraordinaire magie de sa sœur.
Il lui restait encore une carte en main.
S'étant décidé, il souffla longuement, gonflant ses joues et observant son reflet, il lui sembla avoir pris de l'âge depuis le matin.
Il descendit à Bond Street, ignorant son portable qui vibrait dans sa poche – Sherlock ou Harriet, il ne voulait parler ni à l'un ni à l'autre – et marcha encore longuement, le pas vif et l'allure forcée.
Il savait très bien où il se rendait. Son regard se faisait frénétique tandis qu'il déambulait dans ces rues où des boutiques toujours plus chics se frôlaient. De quoi pouvait-il bien avoir l'air ? Il paraissait fuir le métro comme s'il y avait croisé un fantôme. Il détalait le plus vite possible et sa mine défaite ne convaincrait personne qu'il n'était pas en train de se dérober, oh non, certainement pas, ce n'était pas son genre. Il se pressait parce qu'il avait la furieuse impression d'avancer contre la montre dont les aiguilles-baguettes magiques menaçaient de transpercer son équilibre.
L'immeuble dans lequel il s'engouffra après avoir monté quelques marches ne payait pas vraiment de mine. Ses façades étaient noires et le jambage si clair que la légère tache déposée par une main indélicate paraissait presque indécente. Les trois étages se cachaient derrière de petites fenêtres un peu usées et un œil averti aurait pu voir la peinture qui s'écaillait doucement, caressée par les intempéries et laissée en l'état dans l'attente des beaux jours. Le vent faisait bruisser les feuilles des arbres dans le parc étroit juste devant et dans lequel John avait hésité un peu à traîner davantage.
Il avait failli se donner le temps de réfléchir. Malheureusement, l'heure n'était en aucun cas à la réflexion, ça lui permettait de trouver des arguments pour changer d'avis. Bien entendu, il savait très bien qu'il y avait un risque qu'il fût pris pour un fou. Pourtant, il n'avait guère hésité plus en avant et saisissant la rambarde des escaliers pour se donner de l'élan, il s'était jeté à l'assaut des marches, s'attirant les moues courroucées des femmes en tailleur qui allaient et venaient, mal à l'aise avec leurs talons qui s'enfonçaient dans l'épaisse moquette à l'odeur de poussière.
La moquette ne restait pas longtemps. Quand on arrivait au troisième et dernier étage, elle se transformait en un plancher ciré avec un grand soin, dans un couloir suffisamment large pour donner un peu le tournis à John. Vraiment, cet immeuble ne payait pas de mine, vu de l'extérieur. La double porte qui lui faisait face semblait le défier de venir l'ouvrir et ce fut uniquement la pression de l'étui à cigarettes contre son flanc qui le fit progresser dans l'explosion de luxe qui l'entourait. Les bustes de marbre s'exhibaient entre deux toiles de maître et bon sang, John se sentait vraiment mal à l'aise.
Il poussa les deux battants avec fracas, faisant sursauter – infime petit plaisir qu'il notait dans un coin de sa tête pour s'en réjouir ultérieurement – Mycroft Holmes et sa il-ne-savait-comment-la-définir Anthea. Elle était en train de lui tendre un dossier et il s'apprêtait à l'attraper quand John était entré, en témoignaient les mains encore avancées, alors que le frère de son ami persistait à porter sur lui un regard légèrement agacé, teinté d'un peu de surprise, peut-être. Anthea semblait chercher dans son esprit où elle l'avait déjà vu et faillit même faire un pas pour le congédier hors du bureau trop vaste de son patron. John réussit à ne pas se prendre les pieds dans un nouveau tapis – persan celui-ci – et il souffla de nouveau.
Sans laisser le temps à l'un des deux de le renvoyer, John trottina jusqu'à l'autre Holmes, ignorant son agent, concentrant ses yeux hallucinés sur le bureau démesuré et encombré de dossiers. Le bois sombre faisait écho aux pensées de John qui ne savait pas vraiment comment il pouvait aborder l'objet de ses préoccupations. Il resta muet un long moment et le silence qui s'installe n'était qu'à peine gênant, tant il était perdu dans ses souvenirs de la soirée qu'il venait de passer en compagnie de sa sœur. Agité mais conscient de qui se tenait en face de lui, il demeurait statique sur ses pieds. Seules ses mains montraient tout de son trouble et Mycroft haussa un sourcil.
Mycroft Holmes. Voilà qui se trouvait actuellement face à lui, dans l'attente de la phrase qui annoncerait la raison de sa venue dans cet état mental visiblement perturbé. L'homme qui en savait déjà trop sur lui avant même de le rencontrer, seulement parce qu'il avait eu le malheur de visiter un appartement avec le frère cadet. L'homme qui, d'un simple appel, pouvait écourter les vacances de l'inspecteur Lestrade et l'envoyer dans un coin perdu du Dartmoor, juste parce que Sherlock avait une fois de plus outrepassé ses droits en utilisant des autorisations qui ne lui appartenaient pas, lesdites autorisations permettant l'accès aux bases les plus secrètes de tout le Commonwealth.
John n'était pas, loin s'en fallait, aussi perspicace que les frères Holmes. Quand il parvenait à comprendre quelque chose, il semblait toujours à ces énergumènes que c'était une évidence, John, tu es tellement stupide. La plupart du temps, il haussait les épaules, habitué à cette insulte qu'il ne réussissait même plus à considérer comme telle. Après tout, il n'était qu'un simple médecin militaire réformé – penser ça, lui qui fut auparavant si fier de son métier était une source d'étonnement sans fin. Cependant, il savait qu'en utilisant les bons termes, en tournant sa prochaine phrase correctement, il pourrait faire comprendre à Mycroft le quasi-drame qui s'était joué quelques heures auparavant. Il réfléchit une paire de minutes, posant son poing sur le bois verni du bureau puis finalement, il se lança :
— Ma sœur veut proposer une enquête à Sherlock.
Mycroft plongea ses yeux dans ceux de John qui s'étaient chargés d'une lueur un rien hystérique. Un silence dévora la pièce quelques secondes : Anthea le fixait, son regard de plus en plus étonné analysant la silhouette un peu défaite de John. Une des jambes de son pantalon s'était redressée jusqu'à sa cheville, dévoilant une paire de chaussettes beige passé et des chaussures de basse qualité usées jusqu'à la semelle. Sa veste était de guingois sur ses épaules et ses cheveux étaient complètement ébouriffés. Son allure déjà désordonnée n'était pas améliorée par ses joues rougies par le vent qui balayait la ville et le pas rapide qu'il avait adopté pour se rendre jusqu'au bâtiment qu'occupaient Mycroft et ses équipes.
— Ma sœur, ma… ma sœur… veut proposer une enquête à Sherlock, insista-t-il en écarquillant légèrement les paupières.
Et il le vit. Le Moment. Ça n'avait duré que l'espace d'une microseconde après que John eut terminé sa phrase. Les yeux s'étaient un peu écarquillés, le coin droit de la bouche était tombé, comme un simple tressautement qui passerait inaperçu à quiconque n'avait pas intimement fréquenté un Holmes. Pourtant, ces instants étaient pour John presque capitaux. Ils rythmaient sa vie et jalonnaient les enquêtes qu'il entreprenait, fidèle bras droit d'un génie du contre-crime. Il savait identifier le moment où un Holmes comprenait le charabia qui lui était présenté, quand s'illuminait l'esprit et les rouages commençaient à grincer.
Mycroft retrouva vite son air impassible et hautain – celui qui donnait toujours envie à John de le frapper si fort pour imprimer une expression différente sur ce nez immense –, reboucha lentement son stylo qui posa juste devant le dossier, pile au milieu, réglette à l'appui et finit par tourner la tête vers son agent, sans pour autant quitter John des yeux à qui il fit signe de s'installer sur le siège face à lui d'un geste de la main.
— Sortez.
Anthea mit quelques secondes à comprendre que l'injonction lui était destinée. Elle coula une moue circonspecte en direction de John, avant de récupérer quelques dossiers et d'effectivement se retirer, drapée dans sa fierté, refermant derrière elle les portes que John avait ouvertes en grand.
Un nouveau silence, aussi pesant qu'une dizaine d'éléphants appuyant sur sa poitrine et finalement le frère de Sherlock poussa un soupir avant de se rejeter dans son fauteuil.
— Pourquoi venir me voir ? demanda Mycroft.
— Parce que je crois Sherlock quand il dit que vous êtes le gouvernement britannique.
— Mon frère ment parfois.
— Jamais à votre propos, réfuta John avec un sourire.
Mycroft eut une pâle copie du rictus de médecin, et il laissa ses doigts courir sur le bois du bureau avant de permettre à une fausse expression déçue d'imprimer ses traits.
— Vous pensez donc que je suis son ennemi ?
— Dans son esprit, quiconque voulant lui faire du bien est un ennemi, esquiva John en levant les yeux vers le plafond.
— Et vous savez de quoi vous parlez…
Le sous-entendu et les sourcils haussés dans une moue sans équivoque firent claquer la langue de John. Il eut envie de se récrier quelques secondes avant de se dire que c'était peut-être l'image que se faisait l'homme le plus puissant de Grande-Bretagne d'une bonne blague. Mycroft repoussa son fauteuil et se leva, les mains liées dans son dos, semblant perdu dans ses pensées.
— Il se trouve, lança-t-il après plusieurs minutes de silence, que vous avez raison. Tout du moins pour cette fois-ci. Je savais Hermione Granger plongée dans un profond désarroi mais je ne me doutais pas qu'elle en viendrait à faire appel à un… moldu.
Il avait prononcé le mot avec un peu de mépris, comme si se retrouver coincé dans une masse de « poissons rouges » lui déplaisait au plus haut point et c'était probablement le cas. Le soulagement s'empara du cœur de John qui poussa un gémissement si ténu qu'il espérait que ça passerait tout à fait inaperçu. Mycroft tourna ses yeux vers lui et la lumière du lampadaire projeta les ombres de son nez sur le reste de son visage, le noyant presque dans l'obscurité. La jambe de John battait une mesure erratique et ses doigts étaient pris d'un mouvement frénétique.
— Vous pouvez la fumer, si vous le souhaitez.
— Comment… Peu importe. Non, merci. Je la garde pour une grande occasion. Je ne crois pas que cette Hermione Granger soit la responsable de la requête de ma sœur. J'ose espérer qu'elle avait assez de respect pour moi pour me demander mon avis avant de le suggérer à sa patronne. Qu'en pensez-vous, Mycroft ? Devons-nous laisser ça arriver ?
Le couinement courroucé qu'émit le Gouvernement Britannique le conforta dans la décision qu'il avait prise. Il sentait les muscles de ses épaules se décontracter et il n'avait pas remarqué à quel point il était tendu. Mycroft demeurait devant la fenêtre, parfaitement immobile.
— J'entrevois de désastreuses conséquences si Sherlock pouvait deviner le quart de ce qu'il se passe dans ce monde parallèle au nôtre. Je concède à votre sœur que les résultats d'un tel larcin pourraient avoir des répercussions retentissantes sur nos vies. Vous êtes bien entendu au fait de cette guerre qui a secoué les fondements de la civilisation sorcière ?
John n'eut pas besoin de hocher la tête que Mycroft continuait.
— Imaginez quelques minutes si quelqu'un parvenait à dérober un Retourneur de Temps, à l'actionner et à remonter suffisamment pour empêcher Lord Voldemort de trépasser de la main d'Harry Potter…
Le médecin déglutit, les images de cette guerre se superposant à son Afghanistan et un frisson glissa le long de son échine, parsemant sa peau d'une peur glacée. Ce serait terrible. La magie avait ceci de désarmant qu'aucun individu ordinaire ne pouvait la contrer et si quelqu'un voulant la domination sorcière décidait du jour au lendemain qu'il n'était pas question de les maintenir en liberté, alors tous devraient être asservis, sans la moindre possibilité de résistance. Pourtant…
— Vos pensées, cher Docteur, sont, je l'espère, très similaires aux miennes, comme souvent lorsqu'il s'agit de Sherlock. Que sont, mon Dieu, que sont des milliers de vies face à mon frère ? Vous et moi savons qu'une telle enquête aurait sur lui des conséquences fâcheuses et nous voulons l'éviter.
Comme John avait mentalement répondu « Rien » à la question rhétorique de Mycroft, il se contenta de pincer les lèvres et dodeliner du menton.
— Un tel abandon du monde risque fort de créer quelques dissensions entre Harriet et vous, nota tout de même le Gouvernement.
John haussa les épaules. Ce n'était pas comme si ça aurait pu s'arranger entre eux un jour.
— Ça n'a aucune espèce d'importance pour moi. Tout ce que je souhaite c'est le bien-être de Sherlock.
Un large sourire éclaira le visage de Mycroft.
— Finalement, vous avez choisi un camp… Quel effet cela fait-il de poser un pied du côté des ennemis de mon frère ?
John haussa les épaules :
— Si vous faites bien le thé, je pourrais presque m'en accommoder.
