Rebonjour !

Oui, je sais. Bouh, vilaine gamine, je n'ai terminé ce chapitre qu'aujourd'hui. Mais voilà, j'avais du pain sur la planche, et je préférais me consacrer à l'écriture d'autres gentils chapitres (qui ne paraîtront sûrement jamais à cause de ma flemme légendaire mais ça on va pas le dire sinon on va me baffer... Oups, vous avez lu ?).

Enfin, voilà. J'avais dit que ce chapitre ne paraîtrait pas avant les vacances de Noël. J'ai tenu parole, alors qu'on ne me tue pas maintenant (sauf si cette mini-fic vous ennuie déjà à mourir). Attention, à cause de ce chapitre, vous aurez remarqué que j'ai changé le rating. C'est la première fois que je m'engage sur ce genre de terrain -et sûrement la dernière, aussi, enfin on sait jamais- ! Alors, maintenant, on n'est plus dans l'univers tout mignon tout rose des nobles de Meltokio. Bienvenue dans le monde des adultes, Mylène. Soyez indulgents s'il vous plaît, c'est la première fois que je tente une pareille expérience.

Voilà, voilà. Je vous souhaite une bonne lecture. Et une bonne année, accessoirement.


-Second Round

Un mois avait passé depuis les évènements du mariage. Je n'avais pas eu l'occasion de revoir mon père et ma belle-mère, à qui il ne restait que peu de temps avant d'accoucher. Mon mari était prévenant la nuit avec moi, rattrapant son retard de la journée durant laquelle il était très occupé. Elu était plus qu'un titre, c'était un travail. Il devait faire face à son devoir tous les jours, et suivre un emploi du temps précis, entre ses entrevues avec la famille royale, le Pontife et ses allées et venues hebdomadaires à l'Eglise. Notre vie conjugale commençait à connaître une certaine routine, et je profitais de ce temps pour visiter le manoir des Wilder.

Les parents de l'Elu, suite au mariage de leur fils, avaient déménagé, cédant la propriété à leur progéniture. Il vivaient à présent dans une maison plus loin dans le quartier noble, mais cela n'empêchait pas Madame de me rendre des visites de courtoisie les jours où son fils était absent.

Elle était mielleuse avec moi, et n'hésitait pas à faire étalage de ses parures, choses que je ne portais que durant les grandes occasions dans ma vie d'avant. Elle exprimait sa fierté d'avoir un Elu pour fils, et me clamait à tout bout de champ qu'il me fallait honorer ma part du contrat, à savoir donner un héritier à mon époux, comme elle l'avait fait auparavant. Elle aimait cette vie luxueuse et coupée du monde, où elle pouvait faire ce qu'elle voulait tous les jours sans être inquiétée. Je craignais l'influence qu'elle avait sur Léandre, qui aimait sa mère comme n'importe quel fils, et conversait souvent avec elle. Du moins à ses dires, avant que je ne vienne.

Madame Wilder n'était pas une femme méchante. Elle était juste vaniteuse et méprisante, mais cela faisait partie de son caractère. Elle pouvait aussi s'avérer être de bon conseil quand elle le voulait, et j'appris bien des choses utiles avec elle, qui me valurent d'apprendre bien plus de la vie en très haute société.

Comme je l'avais pressenti, le protocole était plus ferme encore que dans les rangs inférieurs. Rien que le suivre chaque jour m'épuisait, et le soir je me couchais dans le lit sans laisser le temps à mon mari de me parler ou même de me toucher.

Léandre était son nom. Il signifiait « homme-lion » et il ne lui allait pas si mal, quand je constatais à quel point ses cheveux flamboyants faisaient figure de crinière. Il était beau, sans conteste. Sans être amoureuse, j'avais fini par être éperdue d'admiration pour lui, pour les efforts qu'il déployait afin de supporter chaque jour qui s'annonçait. Car je voyais bien qu'il était aussi épuisé que moi par ses devoirs, et nous ne nous parlions que très peu durant nos temps libres, lorsque nous étions en tête à tête. Mais il tenait plus longtemps, alors qu'il avait davantage de choses à faire. Il était doté d'un courage phénoménal.

Les femmes voulaient toutes être ses maîtresses. Lui était indifférent à leurs charmes, il ne prêtait attention qu'à moi le soir au moment de nous coucher. Il me regardait d'un air suspicieux, comme s'il pensait que j'allais bondir sur lui et l'embrasser sauvagement. Bien sûr, je ne pensais pas à le faire. Encore une fois, je ne me sentais pas prête. Peut-être me faudrait-il des mois ou des années pour me faire à l'idée qu'un jour, je devais m'unir à lui. Pour le moment, chacun de nous deux attendait le signal de l'autre, sans jamais donner le sien. Preuve en était que nous prenions le temps de nous connaître, ainsi que nos habitudes, nos désirs, et ainsi de suite. Il était évident qu'un couple d'amoureux ne perdait pas autant de temps lorsqu'ils étaient mariés. Mais il manquait une chose à notre couple : l'amour.

A ses yeux, j'étais une enfant. Encore pouvait-il me vouer un amour paternel ou tout simplement une banale affection. Moi, j'étais intimidée par sa carrure, par ses connaissances sur le monde, son expérience de la vie, et les opinions qu'il tirait de ses observations. Mon homme exerçait son devoir d'Elu exactement en tant que tel, et il me confiait que cela le tuait à la tâche, mais qu'il devait s'en acquitter depuis la naissance. En ces moments, j'avais pitié de lui, et je lui transmettais le plus possible de ma force. J'étais son épouse. Je devais l'encourager.

Ainsi, le temps passait sans que nous n'ayons rien entrepris. Comme si je n'étais qu'une hôte qui prenait ses aises dans le manoir, une sorte d'intruse qui occupait son lit.

Les servantes, qui ici m'étaient étrangères, étaient formelles avec moi. Ce n'étaient plus les femmes que je connaissais depuis toute petite et qui s'occupaient de moi avec une certaine familiarité mêlée de dévouement. A présent elles multipliaient les courbettes sur mon passage, m'habillaient le matin avec plus de méticulosité, comme si j'étais une poupée en porcelaine et ne s'adressaient à moi que lorsque je leur accordais la parole. Le jeune majordome, quant à lui, accomplissait son travail à la perfection. Il restait humble et sérieux, accueillait les invités dans le hall d'entrée et se chargeait de faire monter la table pour les heures du repas. Il était ponctuel, et je veillais à ne pas perturber sa tâche si habile en intervenant quand il le fallait et le remerciant. Il était aussi modeste et effacé, ce qui était un comportement approprié pour un majordome, du moins du point de vue de la famille Wilder.

Enfin, une nouvelle vint un jour égayer mon quotidien, tenue dans une lettre que Sébastien apporta un bel après-midi. Hâtivement, je dépliai le billet et y jetai un coup d'œil bref. Mon cœur bondit dans ma poitrine. L'écriture de mon père ! Ces lettres tracées avec orgueil et complaisance, de façon très appliquée, ce ne pouvait être que lui ! Aussitôt, je me plongeai avec délice dans ce vestige de ma vie passée, en tant que jeune demoiselle :

Ma chère fille,

Je n'ai guère de temps à t'accorder ces jours-ci pour venir te voir, ainsi que tous les autres jours. Mon travail m'accapare et il est prioritaire.

Cette remarque me refroidit un peu. Mon père m'aimait, certes, peut-être ne le montrait-il pas suffisamment, mais au moins était-il là, cet amour qu'il s'échinait à rejeter. Mais savoir que je ne comptais pas en première position dans sa vie me chagrinait. Sa franchise faisait mal.

Cela dit, cette lettre ne t'est pas seulement envoyée pour s'assurer que tu te portes bien. Elle compte aussi te faire part d'une importante nouvelle : ta belle-mère vient d'accoucher de l'héritier de tous mes biens. C'est un garçon, comme je l'avais espéré, qui je l'espère saura porter son nom avec honneur, comme tu le fis pour moi lors de ton mariage avec l'Elu.

Je reste convaincu que j'ai fait le bon choix en t'assurant la meilleure vie possible, de surcroît si tu as pour mission de donner naissance au nouvel Elu, qui je l'espère sera pour bientôt. Respecte ton mari et ne le déçois pas, car tu as été choisie parmi toutes celles qu'il aurait pu épouser.

Tu devras fréquenter la haute société très souvent, et auras la chance d'assister à de grandes fêtes auxquelles seules sont conviées les familles les plus nobles de Meltokio, dont nous ne faisons pas partie. Tu feras partie de la cour, tu assisteras aux conférences organisées par le Roi, ton devoir sera d'être bien perçue.

A présent, je pose ma plume et t'envoie cette missive que tu recevras je l'espère avec joie, ma chère Mylène.

Ton père.

Lorsque je terminai de lire, mon visage était fermé. Ce message était trop court, trop bref… Il ne m'avait même pas fait part de l'état de santé d'Arthémise, s'extasiant uniquement sur son fils qui aurait pour devoir de flatter sa petite personne en reprenant le flambeau de chef de famille. De plus, il songeait aussi plus à mes devoirs qu'à mon bonheur et ne voyait que les avantages de la situation dans laquelle j'étais. J'avais un instant l'envie que l'on échange nos places et nos sentiments, histoire de mieux nous comprendre l'un l'autre.

Et il ne m'avait même pas fait part du nom du nouveau-né !

N'ayant plus personne à qui faire part de mes tourments depuis que j'avais été éloignée d'Arthémise, je me confinai dans ma chambre, refusant la horde d'invités qui souhaitaient me faire part de leurs hommages ou alors prévenir l'Elu d'une affaire urgente. Pour la première fois depuis la nuit de noces, je me sentais profondément blessée, comme un animal en cage. Je n'étais pas sortie, j'étais fatiguée et je tremblais. Si quelqu'un m'avait vue dans cette position, il n'aurait jamais deviné que j'étais l'épouse de l'Elu de Tethe'alla. Ou alors pensé que j'étais malade et fait quérir un médecin. Cela m'était égal. Je regrettais ma vie d'avant.

J'entendis des exclamations au rez-de-chaussée, suivies de formules de politesse multiples, et je m'interrogeai l'espace d'un instant sur cette agitation. Mais lasse que j'étais, je n'allai pas voir. J'aurais tout le temps de le savoir.

Un bruit de pas dans les escaliers menant au premier étage retentit à mes oreilles. Une démarche franche, inquisitrice, comme si la personne à qui elle appartenait se proclamait maîtresse de la maison. Je me relevai lentement, me demandant si mon intuition me disait juste quant à l'inconnu qui gravissait les étages avec toujours cette même assurance, qui prouvait qu'il connaissait ce manoir par cœur.

Comme pour répondre à mes interrogations, la porte s'ouvrit et la haute stature de mon époux se découpa dans l'entrebâillement. J'ouvris la bouche un moment, avant de la refermer. Pour ainsi dire, j'étais assez étonnée de le voir à une telle heure de la journée, où il était toujours très tenu par son travail.

« Ne deviez-vous pas revenir après dix-neuf heures ? » lui demandai-je, en balbutiant, ne trahissant pas ma surprise. Encore une fois, cette journée s'avérait pleine de rebondissements.

« Mon travail peut attendre. J'ai demandé congé au Roi et au Pontife afin qu'ils m'accordent une demi-journée de repos, me répondit-il avec toujours ces trémolos dans sa voix qui me montraient clairement qu'il était de très bonne humeur. Ils m'ont accordé cet après-midi et la matinée de demain, afin que je puisse être plus présent dans ma demeure, » ajouta t-il, avec un air de conspirateur.

Je ne l'avais jamais vu dans cet état. Je cachai la lettre dans mon dos afin qu'il ne la voie pas. En même temps, j'étais perplexe. Ces derniers temps, il avait été très sobre et sérieux, peut-être un peu craintif. Là, il me fixait de ses grands yeux miel, cherchant chez moi un signe qui lui dirait que je partageais sa joie. Je repris enfin mes esprits et lui souris, plus pour la circonstance que parce que j'étais heureuse de pouvoir enfin partager quelques moments avec lui.

Il sembla se rendre compte de mon malaise. Il perdit ses airs de petit garçon à qui l'on offre une friandise pour me scruter avec plus d'attention, cherchant à me percer. Enfin, ses yeux s'arrêtèrent sur les bras que j'avais croisés derrière le dos.

« Qu'est-ce donc ? » me demanda t-il, avec douceur, en tendant la main vers moi comme pour saisir ce que je tenais si précieusement.

En soupirant, je fis apparaître la lettre et la lui donnai, mon cœur battant à toute allure contre ma poitrine. Il la déplia, la lut et, sa lecture finie, releva la tête vers moi. Il semblait incrédule.

« Pourquoi donc ces mots vous mettent-ils dans l'état où vous êtes ? Qu'y a-t-il dans cette missive qui vous choque et vous attriste ? »

Je détournai la tête, ne sachant que répondre. Encore une fois, je ne pouvais lui parler de mes craintes et de ce destin qui m'avait été retiré sous mon nez le jour où l'on m'avait annoncé mon union prochaine avec Léandre. Pour lui, les dires de Père étaient normaux. C'était des paroles d'homme adressées à une femme. D'un père à sa fille. Mais ils avaient réveillé en moi un nouveau doute : la peur de ne pas être à la hauteur.

Voilà que je m'abaissais à devenir comme Arthémise ! Soumise et soucieuse de plaire à son mari. Voulais-je d'une telle vie ? La question ne se posait plus, puisque j'étais en train de vivre un des tournants de mon existence.

Je sentis qu'il s'approchait de moi, et je sursautai lorsque son doigt caressa ma joue et passa dans mes cheveux, s'emmêlant dans une de mes mèches au passage. Je me sentis rougir, tandis que je le sentais tout proche, plus proche que depuis le soir où il m'avait serrée contre lui dans notre lit nuptial.

« Ne soyez pas si confuse. Votre père se soucie de vous. Il veut vous faire part de sa propre expérience, mais de son point de vue personnel. Il ne veut que votre bonheur et souhaite que vous vous adaptiez à votre vie ici. »

Je ne disais toujours rien, mais ces paroles me faisaient l'effet d'un baume sur le cœur. Je reculai un peu, mal-à-l'aise, et il s'approcha un peu plus, entraîné par ma mèche de cheveux blonds toujours enroulée autour de son doigt. Il ne sembla pas gêné, seulement… décidé.

« J'ai réfléchi, et… il fit une pause. Je pense qu'il n'est plus temps de tarder, à présent. Nous avons eu tout le temps de nous préparer, vous souvenez-vous ? Peut-être le moment est-il venu… »

Je savais de quoi il voulait parler et je pâlis à cette insinuation. Mais quelque part, je me sentais prête, résignée à me laisser aller, finir contre lui ainsi que cela avait été convenu. Je savais que nous ne devions pas reculer, qu'il fallait le faire tôt ou tard. Autrement, notre mariage n'aurait eu aucun sens. S'il existait un meilleur moyen pour se connaître, c'était bien celui-là, et cela déterminerait la suite des évènements.

Il posa la lettre quelque part dans un tiroir, me poussa jusqu'au rebord du lit, et mon cœur palpitant sentant ce qui allait arriver, je fermai les yeux.

Pourtant, il sembla prendre son temps. Il s'éloigna de moi un bref instant afin d'aller fermer la porte de notre chambre, la verrouillant pour éviter tout dérangement. Puis il se rapprocha à nouveau, et je sentis sa respiration profonde près de moi, ainsi que la présence de son corps imposant, prêt à m'englober une fois que nous serions partis dans nos inévitables ébats. La réalité de nos âges respectifs me rattrapa, comme au premier jour. Il avait bien quinze ans de plus que moi… Comment pourrais-je faire face à un tel écart de génération ?

Cette question s'évapora bien vite dans ma tête, lorsque ses lèvres chaudes se posèrent sur les miennes, possessives, enchanteresses. Je me sentais emportée inexorablement par ce baiser à peine entamé, j'avais la tête qui tournait et les jambes flageolantes, si bien que je dus m'accrocher au rebord du lit auquel j'étais adossée.

Je ne pouvais pas m'échapper. Il avait posé ses mains sur mes épaules, de façon douce mais ferme. Il m'embrassait respectueusement, sachant parfaitement qu'il s'agissait de notre tout premier rapport et qu'il fallait y aller avec calme et tranquillité. Nous restâmes ainsi un moment, attendant que nos ardeurs deviennent plus passionnées, afin de passer tout à fait à autre chose. Bientôt, je ne pus plus tenir et je m'assis sur le lit, l'entraînant par la même occasion avec moi.

Son poids sur mon corps me força à m'allonger, et bientôt je me retrouvais totalement en sandwich entre le matelas et lui, qui pressait son torse contre ma poitrine. Mon corset me serrait et je laissais échapper un gémissement, qui fit qu'il cessa immédiatement son manège.

Il m'avait peut-être fait mal, je ne sais pas. En tout cas, j'avais les joues et la bouche en feu et l'envie irrépressible de me débarrasser de ce corset qui m'étouffait plus que jamais. Je le regardai et il comprit le message. Il me fit relever et dénoua les lacets situés dans mon dos afin de défaire ma robe, le tout avec délicatesse. Bientôt, il ne me resta plus qu'un chemisier soutenu par le corset si gênant, dont il me débarrassa vite fait, me libérant par la même occasion. Je ne m'étais jamais sentie aussi bien, ce qui était un paradoxe par rapport à l'angoisse que je ressentais quant à ce qui allait suivre.

Enfin, il passa sa main dans mes cheveux afin de dénouer mon chignon trop strict. Une torpeur m'envahit. J'étais si heureuse… Mes mèches retombèrent sur mes épaules lorsqu'il retira le ruban qui les retenait. Enfin, il les ramena vers l'arrière, les caressant et les plaçant avec méticulosité entre mes omoplates. Puis il me retira mon chemisier en le faisant glisser sur mes épaules et m'aida à me débarrasser de mes jupes encombrantes, ainsi que de mes bas. Que ne fallait-il pas faire pour obtenir les grâces d'une demoiselle, de nos jours !

Lorsque je fus totalement dénudée, il me massa un moment, de telle façon que je ne me rendis même pas compte de la situation que j'aurais trouvée gênante, autrefois, d'un point de vue extérieur. Par réflexe, je me couvris la poitrine de mes bras, mais je les laissai retomber bien vite. Puis, par une pression sur mon épaule gauche, il me fit me retourner et je croisai ses yeux, plus incandescents encore que ses cheveux. Je ne savais si je pouvais deviner le désir ou la passion de l'instant dans son regard. Mais je savais que si j'arrêtais tout maintenant, la magie du moment disparaîtrait, et peut-être pour un bout de temps. Et je savais que si je tirais la sonnette du réveil, je le regretterais.

Il m'embrassa une nouvelle fois, sur une impulsion, avec plus d'insistance encore que jamais. Je répondis à son baiser, espérant être à la hauteur de ses espérances. Il parut très satisfait, car il en redemanda encore, et encore, jusqu'à ce que nous manquions d'air tous les deux et que nous dûmes nous séparer. Je devais être très rouge, car il sourit en voyant l'état dans lequel je me trouvais, ainsi que ma figure.

« Léandre… » je soufflais, au prix de nombreux efforts.

C'était la première fois que je me permettais de prononcer son prénom, même en chuchotant. Il acquiesça en me caressant la joue, et me prit la main afin de la poser sur sa poitrine, de sorte qu'il me fit comprendre que c'était à mon tour de le déshabiller. Je ne me fis pas prier davantage.

Maladroitement, avec hésitation, je commençai par déboutonner sa veste étroitement serrée contre lui. Je me demandai un bref moment comment il faisait pour tenir autant que moi avec une telle entrave sur lui toute la journée. Une fois cet ouvrage terminé, je la lui fis enlever de manière un peu trop hâtive à mon goût. Il sembla sourire de mes faux-pas, comme attendri. Il se retrouva bientôt le torse nu, l'exposant à ma vue. Je vis alors quel genre d'homme il était, fort, imposant, large d'épaules… C'était la stature d'un noble de haute lignée. Mes joues brûlèrent encore davantage, et je me sentis fiévreuse et gênée, réalisant soudain toute l'énormité de ce que nous allions faire. Etais-je bien dans mon corps ? Ou faisais-je un rêve de mauvais goût ? Il était encore temps de tout arrêter, de lui expliquer que je n'étais pas prête, et de continuer à attendre l'éternité avant notre prochaine tentative…

Je n'eus pas le temps de tergiverser davantage, ma main se préparait déjà à débuter une autre phase du déshabillage. Je l'arrêtai juste à temps, comprenant en rougissant ce que j'allais sûrement faire. Non… Pas maintenant… Etait-ce nécessaire ?

La main de mon amant se referma sur mon avant-bras figé, faisant ainsi en sorte que je croise son regard. Il comprenait ma soudaine hésitation, car ce que nous nous apprêtions à faire signait le point de non-retour, l'impossibilité de retourner en arrière. J'allais perdre ce que toute fille a de plus précieux en elle, et lui allait remporter une partie. Le monde était injuste : quoiqu'il fît, l'homme était toujours gagnant, dans tous les domaines. La femme, elle, avait tout à perdre.

Il posa un doigt sur ma bouche, en secouant sa tête en signe de dénégation. Attendons. C'était le message qu'il me faisait passer. Nous avons tout le temps.

Il posa ses mains ensuite sur mes hanches en les massant doucement, pour m'apaiser. Je sentis comme un courant électrique me traverser. Presque malgré moi, je posai mes doigts sur son torse et fut surprise de la douceur de sa peau. Je posai la tête contre sa poitrine et levai la tête vers son menton, comme pour attendre la suite des évènements. Mon cœur battait à folle allure. Et je tremblais de façon imperceptible.

Il caressa mes cheveux et m'incita à me coller davantage contre lui, mettant son nez dans mes cheveux. Je le sentis s'imprégner de mon odeur, humer mon parfum. Il passait et repassait sa main dans mon dos.

Sachant qu'il fallait une bonne fois pour toutes que nous le fissions, je dirigeai une main vers son pantalon et fis mine de vouloir défaire sa ceinture. Il sursauta, mais ne fit aucun geste pour m'arrêter. Prenant cela pour une autorisation, j'entrepris alors de lui retirer le reste de ses effets et le fis bientôt se retrouver avec pour seul vêtement un modeste caleçon dont la vision me fit sourire. Ce fut son tour de rougir comme un adolescent. A ce moment, j'eus la vision d'un être vulnérable devant mes yeux et la soudaine envie de le rassurer en retour. Je pressai une main sur son torse, qu'il saisit et embrassa longuement.

Il reprit son assurance et me renversa par surprise, une lueur nouvelle dans le regard. A ce moment, il n'était plus vraiment lui-même. Le regard qu'il posait sur moi était langoureux, et ses mains ne faisaient plus attention aux endroits où elles se posaient, comme s'il n'avait plus conscience de la personne qu'il avait sous lui. Etais-je encore une humaine, à ses yeux d'ailleurs ? Réfléchir me torturait, tout d'un coup. Je devais à présent arrêter d'être trop terre-à-terre…

Léandre se positionna à califourchon sur moi, de façon mécanique, comme si on lui avait dicté ce qu'il lui fallait faire. Totalement nue, je me débattis un peu, avant de me retrouver bloquée contre le matelas du lit, incapable de prendre la fuite. Mes cheveux s'étalaient sur la couverture, et je le vis s'abaisser vers mon visage pour m'embrasser brièvement le coin de la bouche, avant d'enfoncer sa tête dans mon cou. Je gémis légèrement, puis gardai la bouche close en gigotant. Je le sentis mordiller brièvement mon lobe d'oreille…

Me sentant bouger, il se redressa, et son regard vide me fit peur l'espace d'un instant. Puis soudain, tout en restant positionné au-dessus de moi, il entreprit de retirer le dernier sous-vêtement qu'il lui restait, avant de le jeter quelque part dans la pièce, sans se soucier de savoir où.

Je savais qu'il était temps de le faire. Mon cœur… Depuis le début il tambourinait, si fort que je crus qu'il allait percer ma poitrine. Etait-ce ça, les scènes d'amour décrites dans les livres que je lisais pour mon éducation sexuelle (et fortement conseillés par mes précepteurs) ? Fallait-il vraiment que je passe à la pratique, et ce dès cette seconde où nos regards se croisaient une dernière fois, lui pour obtenir mon assentiment, moi pour lui faire part de mon appréhension et être rassurée ?

Il se pencha de nouveau et m'embrassa, doucement, longuement. Il passa ses doigts sur mes joues, il fit passer sa langue entre le barrage de mes dents. J'étais dans la plus profonde félicité lorsqu'une douleur innommable me traversa avec fulgurance, comme s'il m'avait planté un couteau sur chaque partie de mon corps.

Je me cambrai brusquement sous l'effet de la douleur, tardant à comprendre qu'en réalité, il était passé à l'acte. Il avait fait en sorte que je sois trop captivée par le baiser pour profiter de cet instant et me prendre par surprise. La douleur et la stupéfaction passée, je me détendais, et réalisai à peine qu'à présent nous avions réalisé une partie de notre contrat. Il s'agissait d'une nouvelle étape de franchie…

Il me caressa la joue, puis mon front qui se couvrait de sueur, et attendit un bref moment que je m'habitue à sa présence pour commencer à bouger, m'arrachant une nouvelle exclamation. Il commença des va-et-vient réguliers, prévenants, reconnaissant tout d'un coup qu'il avait affaire à une jeune fille de seize ans inexpérimentée qui faisait ses premiers pas dans la vie conjugale.

Cette manœuvre dura un certain temps, nous arrachant des soupirs et me faisant me sentir un peu au-dessus du monde, comme si j'étais en train de m'envoler. Léandre faisait de son mieux pour me ménager, je le sentais. Même au cœur de l'action, il restait conscient de ce qu'il faisait et ne prenait pas en compte son intérêt personnel. Il faisait en sorte que notre union fût la plus douce qui fut.

Enfin, il accéléra brusquement, à un moment donné. Je serrai les lèvres pour ne pas crier. J'ignorai jusqu'alors que cette expérience fut à ce point… intense, et magique.

« Léandre… » je répétais de nouveau son prénom, maintes et maintes fois. Sans s'arrêter, il se pencha davantage et colla son front au mien :

« Oui… ? me chuchota t-il, en prenant ma mainte moite dans la sienne et en la passant sur sa joue.

-Je… Je… »

Je n'avais rien à dire. A la place de mots, ce fut un geignement qui s'échappa de ma bouche, et je lui intimai avec difficulté que ce n'était pas le moment de s'arrêter. Il fallait aller jusqu'au bout, autrement, la partie serait perdue pour cette fois.

Brusquement, il colla mon torse contre le sien, souffla sur une mèche de cheveux qui s'égarait sur mon visage au passage et accentua la pression de sa présence en moi. Je n'étais plus l'enfant, tout d'un coup, j'étais la fille, la femme qui sautait plusieurs années de sa vie pour gagner l'assurance de ses vingt ans. Je caressais, griffais, mordillais sa peau. Il répondait en retour par des grognements. Je n'en pouvais plus, j'avais envie que cela ne s'arrête jamais, car j'avais la soudaine impression de savoir où était ma place. Puis, soudain, il ralentit la cadence, me laissant le temps de reprendre mon souffle et de récupérer de la situation précédente.

Je ne sus combien de temps cela dura. Très longtemps, peut-être. Je n'avais plus la notion du temps, je m'oubliais complètement dans ses bras. Qui l'eut cru ? Que je trouverais mon bonheur avec un homme à qui j'avais été mariée contre mon gré, avec qui je devais concevoir un héritier afin de satisfaire le peuple de Tethe'alla ?

Je le sentis qui se libérait en moi, au bout d'un temps indéfini. Nos cris se joignirent; nous n'étions qu'un, nous étions en train de sceller l'avenir du Royaume. Nous restâmes immobiles un moment, après la jouissance, puis, très doucement, il s'écarta de moi et je me sentis soudainement vide, ayant très froid.

Il me pressa doucement l'épaule et me força à m'allonger. Sans chercher à comprendre la suite des évènements, je m'endormis.

Lorsque je me réveillai, la nuit était tombée, ainsi que je le voyais en regardant par la fenêtre de la chambre. J'étais toute seule, la place à côté de moi était froide. Et moi, j'étais recouverte de la couverture du lit qui cachait ma nudité sans mal. Un peu hagarde, je m'assis sur mon séant et me rappelai les évènements qui s'étaient déroulés auparavant. Finalement, nous l'avions fait… En y repensant, nous n'avions mis que peu de temps avant de passer à l'acte, et si Léandre n'avait pas fait le premier pas, nous serions restés à nous regarder dans le blanc des yeux comme de parfaits étrangers.

Je sentis une douleur aigue me traverser lorsque je tentais de bouger davantage, au niveau de mon entrejambe. Non sans crainte, j'y passai la main et la retirai après pour la regarder. Du sang ? C'était cela qui me faisait autant mal ? Tout d'un coup, j'eus la tête qui tournait.

Je me levai malgré la douleur, pris une chemise de nuit au hasard et m'en revêtis. Puis je tirai la sonnette située au-dessus du lit pour faire appel à une domestique. Sans attendre, j'entendis bientôt frapper un coup à la porte. Je clamai à la personne d'entrer et une servante apparut, avec un respect mêlé de crainte. Je lui ordonnai de m'apporter une trousse de premier secours, m'attendant à la voir se mettre à l'ouvrage. Elle eut une longue hésitation mais en voyant mon air menaçant, elle se hâta de m'obéir et d'aller chercher ce que je lui avais demandé. Un bref instant, je m'étonnai qu'elle mît autant de temps à réagir, les yeux fixés sur ma poitrine avec un certain effarement. Lorsqu'elle revint, je la vis tenter de dissimuler non sans peine un sourire sur ses lèvres. Irritée, je lui demandai ce qui n'allait pas.

Elle parut chercher ces mots, comme si elle craignait que la foudre ne lui tombe sur la tête et la carbonise sur place. Dubitative, j'attendais qu'elle me réponde, ignorant le sang que je sentais couler entre mes jambes.

« Eh bien… Votre vêtement, Madame… balbutia t-elle, les mots ayant peine à sortir de sa bouche.

-Quoi, mon vêtement ? »

Je regardai autour de moi. Mes habits du jour étaient soigneusement pliés dans un coin, sur une chaise près de la table de nuit, et je ne voyais aucune trace de ceux de Léandre. Il s'était rhabillé avant de s'en aller.

« Eh bien ? » insistai-je.

Elle répondit d'une traite :

« Vous portez celui de Messire Wilder, à moins que cela ne vous choque pas… »

Mes joues virèrent au cramoisi, et je lui ordonnai brusquement de prendre congé, ce qu'elle fit sans demander son reste.

La bourde… Je portais une chemise d'homme. De surcroît trop large pour une stature telle que la mienne.

Je m'empressai de nettoyer le sang qui coulait et plaçai une bande entre mes cuisses pour stopper la coulée. Cela fait, je m'asseyais sur mon lit en me prenant le visage entre les mains, les joues encore rouges de mon étourderie. Où était-il ? Comment cela se faisait-il qu'il ne fût pas plus près de moi après notre premier rapport ensemble ? Finalement, la nuit étant tombée depuis sûrement longtemps, je me recouchai sans revêtir ma chemise de nuit et m'endormis à nouveau.

Le lendemain, je revêtis moi-même mes vêtements de la veille et me hâtai vers le rez-de-chaussée, où j'interceptai Sébastien qui vaquait à son ouvrage en majordome discipliné :

« Où est passé Sire Léandre ?

-Il est reparti ce matin, Madame, me répondit platement le domestique. Une affaire urgente, le Pontife ne pouvait pas attendre. »

Je le remerciai et restai plantée au beau milieu du salon, avant de m'agripper à un fauteuil et de m'y affaler sans autre forme de cérémonie.

A quoi rimaient ces heures de « temps libre » comme il les appelait ? Pourquoi ne pouvait-on pas le laisser en paix ? Lui et moi venions de vivre une expérience dont il fallait que nous discutions mais il ne trouvait rien d'autre à faire que d'obéir aux exigences des hauts gradés de la noblesse et du clergé. A croire que je n'avais été qu'une distraction le temps d'un après-midi. Une tâche à remplir de plus.

Une servante vint me chercher pour me dire que le déjeuner était prêt. Au passage, elle relaça ma robe que j'avais mal mise, dans la précipitation, et me laissa finalement me rendre dans la salle à manger avec un air sceptique sur le visage. J'avalai mon déjeuner en vitesse et allai me poster dans le hall, dans l'attente fébrile du retour de mon mari. S'il débarquait d'un moment à l'autre, je n'allais pas le rater.

Je dus bien attendre toute la matinée, avant d'être alertée par le bruit retentissant de la clochette devant la porte. Je m'y précipitai avant Sébastien, qui me regarda avec ahurissement, et cachai avec peine ma déception de m'apercevoir qu'il ne s'agissait pas de Léandre. C'était un homme élégamment vêtu, un émissaire sans doute, avec des cheveux blonds coiffés avec goût. Il me fixa un instant avant d'articuler, l'air étonné :

« Veuillez m'excuser, seriez-vous Dame Mylène Wilder ?

-C'est moi-même. »

L'homme parut impressionné de voir une aussi belle femme face à lui. Il reprit contenance et me tendit une enveloppe au dos de laquelle était tracée une écriture nerveuse, italique que je pouvais à peine lire de là où je me tenais.

« Ceci est pour vous, Dame Mylène. Il vient de votre époux lui-même, me dit le messager, tandis que je saisissais l'objet entre mes mains.

-Eh bien… Je vous remercie…

-Si vous le souhaitez, Dame, je vais disposer. »

Et avant que j'aie pu dire quoi que ce soit, il s'éclipsa, son travail accompli.

« Hum… Dame Mylène ? »

Je sursautai en entendant Sébastien qui se tenait à mes côtés, l'air encore étonné que j'aie pu prendre sa place.

« Oh, veuillez m'excuser, Sébastien… Je vais me retirer dans mes appartements. »

Je m'en allais vite fait, en marchant à grands pas faute de pouvoir courir.

Assise sur le lit conjugal, je décachetai l'enveloppe et dépliai la lettre, sur laquelle la même écriture serrée et nerveuse s'étendait. Je la parcourus vite fait, déchiffrant çà et là quelques mots, puis me plongeai définitivement dans ma lecture.

« Ma chère épouse,

Je ne suis guère fier de devoir vous fausser compagnie ce matin-là pour aller régler quelques affaires urgentes qui requéraient mon attention. Je savais que vous seriez en colère, et que vous m'attendrez sûrement ce soir même dans le hall pour espérer me parler. Il est inutile de guetter : je viendrai moi-même à vous pour m'expliquer.

Le Pontife n'est pas un homme patient, et les affaires conjugales ne valent rien comparées au nombre de paperasses auxquelles j'ai droit tous les jours, à ses yeux. Il n'aurait pas compris que je veuille rester davantage auprès de vous, pour remplir mon devoir d'époux.

Hier après-midi, nous avons franchi un pas de plus dans notre relation. Je n'ai aucune peine à imaginer que cela doit vous émouvoir aussi, et il me tarde de vous en parler, et, peut-être, de réitérer l'opération. Mais si vous ne le souhaitez pas, alors je respecterai votre choix. Je suis un homme de parole, en tant qu'Elu.

J'espère que vous vous êtes remise. Je veux voir les couleurs sur vos joues, comme quand nous nous sommes donnés l'un à l'autre, la veille. N'ayons pas peur des mots, vous avez fait ce que vous deviez faire, et vous vous êtes acquittée de votre tâche avec plaisir, à ce que j'ai pu voir. Votre père serait sûrement fier de vous, mais je vous entends d'ici soupirer en repensant à lui, me trompé-je ?

Mylène, vous êtes une femme. Je l'ai senti, en vous touchant. Une femme pleine de douceur et sans aucun doute une future bonne mère, qui élèvera mon héritier avec justesse, et toute l'éducation qu'il doit recevoir. Seize ans ne signifient rien quand on parle de maturité. Pour moi, vous en paraissez bien plus. Vous êtes une femme responsable et réfléchie, digne de vivre sous mon toit. Les mauvaises langues diront ce qu'elles voudront, vous avez du sang noble dans les veines, et de la plus pure vertu. Voici tout ce que je pense de vous.

Notre mariage a beau être arrangé, j'ose espérer que nous changerons d'avis, et que nous formerons un couple très amoureux dans les prochaines années, qui marquera un idéal pour toutes les nobles familles de Meltokio. Nous sommes un modèle à suivre, souvenez vous-en.

Je me dois à présent de vaquer à mes présentes occupations, dont le Pontife attend un rapport dans les prochaines heures. Je pense à vous, Mylène, et il me tarde de vous revoir afin que nous puissions parler tranquillement, et ce le plus tôt possible.

Léandre. »

Son prénom était un peu écorché, comme s'il n'avait plus l'habitude de l'écrire. Je restais, à lire et relire ces lignes pendant plusieurs minutes, apprenant par cœur les passages, si bien qu'au bout d'un moment la lettre était imprimée dans ma mémoire sans que je pusse l'oublier.

Je me promis alors que je l'attendrai avec plus de patience. Léandre… Plus qu'un époux à présent, un compagnon de route.

Je repliai la missive, la remis dans son enveloppe et la déposai dans le tiroir du chevet près du lit, du côté où je dormais. Puis je restai là, à soupirer, réfléchissant à cette vie trop monotone qui en ennuierait plus d'un.

Le soir même, alors que j'étais prête à me coucher, j'entendis du bruit près de la porte de la chambre. Celle-ci s'ouvrit et j'entendis les pas discrets de Léandre contre le tapis mou du sol. Je me retournai à peine, et le sentis me saisir les épaules de ses mains chaudes. Il me signifiait ainsi qu'il était là et prêt à m'écouter.

« Avez-vous reçu mon message ? » demanda t-il.

J'acquiesçai.

« Je suis sincèrement désolé, s'excusa t-il, en enfouissant son visage dans mon cou. Si vous saviez toutes les charges dont on me comble… Hier était exceptionnel…

-Vos excuses sont acceptées, mon cher, dis-je. Vous êtes l'Elu, je ne vois pas pourquoi on vous punirait. »

Je le sentis sourire tandis qu'il humait mes cheveux détachés flottant autour de mon visage. Ils devaient bien atteindre mes omoplates. Quelques mèches plus courtes me chatouillaient les clavicules.

« Mais vous seule avez le droit de me punir, autant que vous le voulez, me dit-il, en me serrant contre lui. Il y a si longtemps que l'on m'autorise à tout faire que j'ai bien envie d'une interdiction, juste une… Juste pour goûter à la frustration, voir ce que cela fait… »

Je réfléchissais un moment. Je n'avais pas de châtiment digne de ce nom en tête.

« Parlons juste, rétorquai-je, faute de mieux. Je vous attends depuis ce matin.

-Ainsi seront comblés vos désirs, ma mie. »

Il me fit asseoir sur notre lit, sans se détacher de moi. Sentir sa chaleur tout près de moi me subjuguait. Notre aventure me revint en mémoire. Je sentis mes joues se mettre à brûler.

« Vous êtes gênée ? me taquina mon époux.

-Non, pas ça… Juste confuse. Je voulais tellement vous parler au sujet d'hier. La raison pour laquelle nous… vous… »

Son souffle sur ma nuque s'éloigna. En détournant la tête, je me retrouvai nez à nez avec lui. Il avait un air soudain très sombre.

« Heu… Vous allez bien ?

-Oui, bien sûr, me dit-il. Dans le feu de l'instant, je n'ai écouté que mes pulsions. Je n'ai pas pris en compte que vous n'étiez peut-être pas prête. Vous êtes si jeune… Et pourtant, la façon dont vous avez réagi hier m'a fait penser à une femme. Vous n'êtes pas ce que vous paraissez être, Mylène.

-Vous trouvez vraiment… ?

- Mes mots sont plus que sincères. »

Je baissai les yeux et ne pus m'empêcher de laisser un sourire discret fleurir sur mon visage.

« Alors, je suis bien digne d'être votre épouse ? »

Il attendit avant de répondre :

« Cela ne fait aucun doute… »

Mon sourire fut maigre. Il ne mettait pas vraiment d'enthousiasme dans ses mots.

« Nous devrons continuer ainsi jusqu'à ce que notre héritier naisse, cela dût-il prendre des années, voire même dure jusqu'à ce que l'heure de notre mort arrive… »

Alors qu'il disait tout cela, j'eus mal au fond de moi. Toute saisie à cause de ce que j'avais vécu ces derniers temps, j'en avais oublié la raison de notre union. J'étais la mère porteuse qui allait déterminer l'avenir de la haute société de Meltokio. Etre un Elu était un prestige, en avoir un était un luxe. Une génération sans Elu était tout bonnement nuisible pour celles qui allaient suivre.

« Allez vous mettre en tenue de nuit, Mylène. Je pense que vous devez vous reposer. »

Je lui obéis, acquiesçant brièvement et me débarrassant de son étreinte. Plus tard, lorsque je revins, il était encore là, en chemise de nuit lui aussi, et fixait le vide en ayant l'air de réfléchir.

« Léandre ? » l'interrogeai-je, tout doucement, par peur de le faire sursauter, sûrement. Il tressaillit, et se tourna vers moi. Il me sourit. M'invita à m'asseoir à ses côtés.

« Votre travail vous harasse t-il, peut-être ? lui demandai-je, par souci de porter plus d'attention à ses occupations.

-Non, cela fait partie de mes devoirs, après tout, dit-il, son regard s'assombrissant soudain. Ma présence est requise en tout moment de la journée, souvent à l'improviste. Le Roi, le Pontife, et les autres hauts dirigeants veulent me voir sans cesse, pour s'occuper des affaires d'Etat. Je n'ai pas un instant à moi, mais peu m'importe. Après tout, j'étais destiné à cette vie depuis la naissance…

-Que dites-vous… ? balbutiai-je, saisie par ses mots.

-Non, oubliez ce que je viens de dire. Considérez seulement que vous êtes chanceuse de posséder la vie que vous menez. Quelquefois, j'envie les jeunes filles de mon rang, qui n'ont pas tant de charges que de garder la maison et avoir des enfants. Je dis vrai, n'est-ce pas ? »

J'étais sidérée. Que pouvait-il envier à mon mode de vie ? J'étais autant en désarroi que lui, ne le sentait-il pas ? Ou essayait-il de m'envoyer un message ? En tout cas, je le trouvais bien optimiste quant à mon propre sort. Pour ne pas sortir un mot utilisé dans le vocabulaire populaire : « gonflé ».

« Vous êtes loin de comprendre ce que je ressens, alors… »murmurai-je, en serrant les pans de ma robe de nuit. Celle-ci était bleu ciel. Je n'avais plus revu la jolie robe rose depuis la nuit de noces. Quel gâchis… me disais-je, intérieurement.

« Allons nous coucher, à présent. »

Il joignit le geste à la parole, et je le suivis.

Les jours suivaient et se ressemblaient tous, sans que je leur prête une quelconque attention. Je participais à la vie au manoir, tandis que mon mari travaillait. Nous n'avions refait qu'une fois notre devoir. Il avait été aussi doux que la première fois, mais avec quelque chose en plus. Je savais que nos ébats se faisaient plus ardents, mais cela sonnait faux. Nos corps ne s'harmonisaient pas. Nous avions été unis sans qu'on prenne en compte nos sentiments. De vrais amoureux y auraient mis les émotions, nous, nos gestes étaient mécaniques, comme appris par cœur. Pour un homme de trente et un ans, Léandre était hésitant. Même s'il lui arrivait de prendre la direction des opérations.

Plusieurs années passèrent ainsi. Je mûrissais, je perdais les rondeurs de l'adolescence pour devenir peu à peu une dame, comme celles qu'on croise à la cour de temps en temps. J'étais moins sous l'influence de mon époux que je ne le pensais. Les jours où il n'était pas là, je pouvais me permettre certains caprices, même s'ils restaient raisonnables. J'avais vingt ans, mon héritier se faisait attendre, et mes parents ainsi que mes beaux-parents commençaient à piaffer d'impatience, sans compter la famille royale et l'Eglise de Martel.

Je savais que j'étais un objet, mais à ce point là…

Pour les satisfaire, nous redoublions d'efforts. Je me réveillais souvent avec des crampes et autres douleurs le matin, et il m'était arrivé de ne pas sortir du lit de toute la journée. L'oppression que nous subissions accentuait notre malaise, à Léandre et moi. Il se faisait plus vieux, même si trente-cinq ans restait un âge respectable. Il avait peur d'échouer et de décevoir sa famille. Mais il était un Elu, et on veillait à ne pas lui porter rancune. Les rumeurs disaient même à la cour que j'étais peut-être stérile.

Mais un enfant ne pouvait pas être conçu comme ça ! Même moi qui n'étais qu'une novice, je savais comment les choses se passaient. Les gens étaient décidément bien pressés.

« Milady, allez-vous bien ? » me demanda une domestique, un beau jour.

Je réfléchissais devant la cheminée du salon, tout en faisant de la broderie. C'était mon occupation depuis un certain moment. Etant petite, Mère m'y avait initiée. Puis Arthémise avait pris le relais. Elle se débrouillait moins bien, mais nous nous amusions beaucoup toutes les deux.

Mon demi-frère avait à présent quatre ans. Arthémise m'envoyait quelquefois des lettres et elle l'y évoquait, avec une pointe d'adoration que je devinais sous sa plume. A présent, elle avait quelqu'un pour me remplacer. Il s'appelait Elliot. J'ignorais à quoi il ressemblait, mais lorsque je m'ennuyais, il m'arrivait de me dresser un portrait de lui dans ma tête, ou de me demander s'il pensait à moi de temps en temps. Mais à quatre ans, il est rare qu'il pense à autre chose qu'à ses soucis personnels. Cela me faisait rire.

« Oui, ne vous inquiétez pas, répondis-je, sans arrêter mon ouvrage.

-Vous m'avez l'air très fatiguée depuis quelques temps. Il est peut-être bon de vous reposer.

-Après avoir passé des jours sans rien faire ? Vos conseils ne m'apportent rien. »

J'avouais que conseiller à quelqu'un de se reposer alors qu'il ne faisait que cela sous prétexte qu'il avait mauvaise mine me faisait pouffer à l'intérieur. Mais je gardais mon calme comme devait le faire la femme de l'Elu.

« Oh… Veuillez me pardonner, Milady. »

Elle s'inclina face à moi et s'en alla à reculons. Je souriais.

Je sortais de temps en temps, mais je finissais par me lasser des révérences et des regards emplis de jalousie qu'on me lançait sur le chemin. Des dames me suivaient partout, se disputant le droit de discuter avec moi. Un seul mot de ma part les faisait roucouler de plaisir, mais je devinais que leur seule intention était de bien paraître aux yeux des autres. Les hommes s'inclinaient majestueusement sur mon passage. Certains d'entre eux étaient très beaux et me lançaient des oeillades éperdues, mais je n'en avais que faire. Le seul homme que j'avais dans ma vie était l'Elu, lui et personne d'autre. Après tout, il fallait respecter les liens sacrés du mariage.

Les visites aussi étaient quasiment identiques. Lorsque les gens voulaient voir l'Elu, je répétais d'une voix morne qu'il n'était pas là et qu'il faudrait revenir une autre fois. Mais certains venaient directement pour moi et me présentaient leurs hommages. Leurs intentions m'irritaient et j'ordonnais à Sébastien de les mettre quasiment à la porte quand ils m'agaçaient. Je ne me plaignais pas de ces visites indésirables à Léandre, puisqu'il était déjà très occupé. La vie de noble était décidément bien fatigante, et je me couchais le soir avec délice pour oublier les évènements de la journée.

Enfin, l'année de mes vingt-cinq ans, tout changea.

Je ne me sentais pas bien depuis quelques semaines, j'étais sans cesse sur le point de pleurer, sans raison la plupart du temps. Les servantes n'avaient de cesse de tenter de me remettre d'aplomb avec des décoctions, mais les médicaments me faisaient vomir. Je tentais d'avoir l'air en bonne santé aux yeux de mon mari qui s'inquiétait. Un beau jour, une domestique entra dans ma chambre alors que j'y étais alitée et m'annonça :

« Monsieur votre époux a convoqué le médecin le plus compétent de la cour pour vous guérir, Milady. Il vient d'arriver.

-Faites-le rentrer, alors, puisque tel est le désir de mon époux, » répondis-je d'une voix lasse.

Il m'était fréquemment arrivé d'être malade. J'avais reçu la visite de ce médecin plusieurs fois. Je pouvais témoigner par expérience qu'il était très compétent. Des gens comme lui, on en trouvait peu. Ses remèdes étaient vraiment efficaces.

« Madame, » me salua t-il, en entrant dans la chambre, et je lui fis un signe de tête.

Il s'avança vers le lit, prit une chaise et s'assit à mon chevet, m'examinant d'abord. Puis il sortit son matériel, et me fit signe de me redresser. Je fis ainsi tout ce qu'il me demandait de faire, souffler, hoqueter, inspirer profondément… Il m'ausculta en long et en large, et après tous ces exercices, il rangea ses affaires et diagnostiqua sur un ton neutre :

« Je pense que ce domaine ne relève plus de la maladie.

-Ah oui ? »

Il me sourit.

« Disons plutôt qu'il s'agit d'une maladie qui ne peut pas vraiment être guérie, à moins que vous ne souhaitiez y mettre un terme immédiatement, ce dont je doute fort.

-Cessez donc de jouer aux devinettes avec moi ! »

Il ne se départit pas de son sourire, regarda ailleurs, tourna ses yeux à nouveau vers moi et dit très calmement :

« Vous êtes enceinte, Madame. »

Ma mâchoire devait faire six pieds de long, et j'eus peur qu'elle ne se décroche. Je me sentis pâlir et je secouais la tête de droite à gauche, comme pour me persuader qu'il me faisait une mauvaise farce.

« Vous mentez.

-Douteriez-vous de mes capacités à reconnaître les symptômes dont vous êtes pourvue ? »

Cette phrase eut le mérite de me clouer le bec. Je baissais la tête, serrais les draps de mes mains moites. Mon ventre m'obsédait à présent. Dire qu'à l'intérieur, il y avait… ce quelque chose. Mon estomac se tordit comme pour se moquer de moi et de mon manque de perspicacité.

« Je vous laisse le soin d'en référer à votre époux, me dit le docteur. Je suis persuadé qu'il en sera très heureux lui-même. Je suis impatient que vous l'annonciez. »

Il avait un air heureux. Je le regardais s'en aller sans rien dire, toute abasourdie que j'étais. Puis je m'agitais. Léandre, Léandre… Que m'as-tu fait ? Je savais qu'il fallait que ça arrive, mais je redoutais ce moment, et voilà qu'il me sautait en pleine figure.

Le soir, l'Elu surgit dans ma chambre, me croyant endormie, et s'assit à mon chevet. Il me prit la main et son simple toucher suffit à me faire ouvrir les yeux.

« Comment s'est passée votre journée ? me demanda t-il, aimablement.

-B… Bien, et vous ? lui retournai-je, en contemplant ces cheveux d'un roux flamboyant.

-Le travail habituel, » et il se mit à rire.

Ses mèches tressautaient sur son crâne. Il était beau, c'était indéniable. Ses yeux miel se plissaient lorsqu'il était amusé, son teint était pur, sans trace d'imperfection. Une telle beauté ne pouvait pas être réelle. Même moi, je me sentais comme une souillure à ses côtés, même si d'après les potins de ces dames nous formions le plus beau couple que le monde ait connu, malgré notre différence d'âge.

Il avait quarante ans… Il allait être père. Je me sentis prise d'un vertige et j'inspirai profondément.

« Vous allez mieux ? »

Sa question me fit revenir à la réalité. Je le fixais. Il soutint mon regard, puis je fis un geste pour m'asseoir et il me tint la main.

« Ce que j'ai à vous dire va vous faire un choc, mais, si vous voulez bien m'écouter jusqu'au bout… »

Il plissa le nez de curiosité. Même ainsi il continuait à être parfait.

« Léandre, écoutez-moi jusqu'au bout. Je n'étais pas si malade ces derniers temps. En réalité, les symptômes signalaient autre chose, qui relève tout de même du domaine de la médecine. »

Je fis une pause puis repris :

« Léandre, au nom du peuple de Tethe'alla et de l'héritage de la famille Wilder, je vous annonce que vous allez bientôt pouvoir affirmer votre paternité. »


Et hop, second chapitre achevé ! (je crois que j'en avais un peu marre de ne plus publier que des OS, alors bon, faut changer de temps en temps).

Donnez-moi vos avis, s'il vous plaît. Faute d'argent quoi... BAF

Alors, pour un premier lemon (si on peut appeler ça comme ça), moi je dirais qu'il était "soft" (non parce bon quand vous regardez ceux d'autres personnes elles hésitent pas elles. L'expérience sûrement). Je me suis appliquée à faire un truc convenable sans aller dans la vulgarité. D'ailleurs, j'ai dû être un peu évasive... Mais bon, c'est peut-être le seul et unique que je publierais de toute ma carrière de fanfictionneuse (je parle au conditionnel parce que je serais sûrement amenée à ne pas avoir le choix... Hem).

'Fin voilà. Je n'ai pas encore écrit le chapitre 3, mais il arrivera, sans aucun doute... Par contre, j'ai aucune idée de la période. Il viendra quand il viendra, et pas "si", je vous le promets. En attendant, je vais continuer l'OS sur le deuxième Cardinal Désian dont vous allez avoir les détails croustillants du passé (sans l'assurance bien sûr que ce soit réellement ce qui s'est passé). Ah, et puis... Il y a l'autre OS de Tales of Vesperia que je n'ai pas encore clos. Ah, que des projets et pas assez de temps dans ma courte vie !

Vivez bien les derniers jours de l'année 2011 (2012, la fin du moooooooonde... hem, tout c'qui faut pas inventer...).