Chapitre 2 :
Le bruit autour de moi est confus, comme s'il passait à travers une vielle radio usée. Une douleur intense irradie dans tout mon corps, si bien que j'ai l'impression d'avoir tenu le rôle de la balle dans un match de base-ball. Je ne veux pas ouvrir les yeux, j'ai trop de mal à me remettre. Mais me remettre de quoi, au fait ? Je ne me souviens plus. Soudain, je sens qu'on se secoue sans ménagement, mais je ne réagis pas. Mon esprit est trop embrumé.
Qu'on me laisse dormir.
Je souffre.
J'ai besoin de paix.
Mademoiselle ! Veuillez circuler, s'il vous plait ! La gare n'est pas un dortoir !
Les mots percent enfin mon engourdissement pour arriver jusqu'à mon cerveau.
Que fait cette voix inconnue dans mon appartement ?
Si vous persistez à rester par terre, je vais devoir vous arrêter ! Circulez, maintenant !
Mon épaule est broyée dans un étau. Quel est l'espèce d'abruti qui ose me traiter comme ça ? Il ignore donc que je ne supporte pas qu'on me touche ? Du coup, j'ouvre les yeux.
La surprise me fige. Je sens ma mâchoire se détacher et pendre comme les seins d'une vieille concierge ratatinée. Penché sur moi, la cigarette au bec, je vois... Le lieutenant Havoc.
J'éclate de rire. C'est tout simplement surréaliste ! Ca ne peut pas être vrai ! Un personnage de bd en chair et en os, qui me regarde les yeux ronds, comme si j'étais échappée d'un l'asile ! Mon fou rire ne s'atténue pas, et je ri tellement que je ne peux pas faire un mouvement. Le lieutenant pousse un soupir à faire pâlir d'envie une locomotive, et d'un geste brusque, me remets debout. Ma crise de fou rire et ma stupéfaction sont telles que j'en oublie même qu'il vient de me toucher.
Il se tourne vers un de ses collègues et marmonne :
Complètement fêlée…
Et il s'en va.
Vu que j'ai dormi toute habillée et avec la tête mouillée, il n'est pas trop difficile de me prendre pour une mendiante qui a choisi le sol de la gare pour cuver son vin. Ce qui est le cas, d'ailleurs, avec toute la vodka que j'ai pu m'envoyer… Je dois être un modèle de fraîcheur et d'élégance.
Hé, une minute ! La gare ? Quelle gare ? Et ma chambre ? Mon appart ? Où est ce que je suis ?
Je vois Havoc de dos, et la vérité s'impose à mon esprit. Je l'écarte immédiatement : je ne veux surtout pas l'admettre.
Allez Ran, vas prendre l'air, ça te remettra les idées d'aplomb. Et fait-le vite.
Les jambes en coton, je trébuche à chaque pas. Une fois dehors, le soleil m'ébloui. Je me retourne afin de vérifier si la pancarte que j'ai si souvent dessinée est là ; ça ne loupe pas : sur le fronton de la gare se trouve l'immense panneau indiquant « Central City ». Mon rire nerveux me reprend.
Puis je tombe à genoux, incapable de bouger, de penser. Je suis anesthésiée.
Comment cela peut t-il être ? Pendant un instant, une pensée folle tourbillonne dans mon esprit ; quelqu'un essaie de me piéger, ou de me faire une farce de très mauvais goût. Mais dans quel but ? Comment quelqu'un pourrait-il faire pour reproduire une ville entière, jusqu'aux personnes existantes, et tout ça uniquement pour moi ? Finalement, j'écarte bien vite cette hypothèse : c'est complètement ridicule.
Mais alors… Mais alors comment suis-je arrivée ici ? Que c'est-il passé ?
J'essaie de remettre de l'ordre dans mes idées, afin de pouvoir analyser la situation. Je me trouvais dans mon appartement… J'avais « fêté » à ma façon la mort de Grand Frère… Il y avait un orage… De la pluie… Je tenais ma planche à dessin… Tiens, au fait, je ne l'ai plus avec moi. Je me relève et retourne à l'endroit où j'étais.
Rien.
Je suis nue et crue avec ma gueule de bois, et mon uniforme de lycéenne que j'ai sur le dos depuis deux jours maintenant, dans un univers qui n'existe pas.
Super.
Je dois être effectivement échappée d'un asile.
Un éclair me traverse brusquement ; et si j'étais tout simplement en train de dormir ? Je serai en train de faire un rêve particulièrement désagréable de réalisme, mais un rêve tout de même ? Je me raccroche à cette idée qui me redonne espoir. Mais il y a hélas une façon rapide de savoir si j'ai raison : je me pince le bras tellement fort que c'est mon propre cri qui m'arrête. Je me remémore brusquement une étude américaine qui a démontré que lorsqu'on rêve, on ne lit jamais pour la simple et bonne raison que notre esprit est incapable de reconnaître l'écriture en pleine phase de sommeil paradoxal.
Donc je n'aurais pas pu lire la pancarte de la gare. Ok, je ne dors pas.
Je me redresse et respire à fond, et commence à marcher d'un pas vif. Il ne me reste plus qu'une chose à faire.
Trouver les frères Elric.
J'ai de la chance ; Havoc n'est pas parti, il est en train de fumer une cigarette adossé à une voiture. En le voyant, je me mets à courir. Comme souvent, il lève les yeux vers le ciel et semble perdu dans ses pensées.
Pour les avoir façonnés depuis si longtemps, je connais très bien le tempérament des personnages du manga. Je sais que les filles sont sa faiblesse, il a une mentalité de « chevalier servant » qui va m'être très utile. Aussi, je ralenti brusquement, et m'avance vers lui à petits pas, chancelante, tête baissée. En me voyant il se redresse d'un bond et essai de prendre un air supérieur, du style « je suis quelqu'un d'important, fait gaffe à ce que tu vas faire » et m'aboies dessus de circuler quand il me reconnaît.
Mais j'ai trouvé la parade ; je lève vers lui un regard embué de larmes, et chuchote :
S'il vous plait, Colonel… Aidez-moi, je vous en supplie…
Le cirage de pompe fonctionne. Il se rengorge comme un paon, le rouge aux joues. Et c'est maintenant un second lieutenant très compréhensif qui s'adresse à moi :
Non, vous vous trompez, mademoiselle… Je ne suis pas Colonel ! Je suis le second lieutenant Havoc, à votre service ! Vous avez besoin d'aide ?
Non, pas du tout, espèce de crétin. Je suis juste à moitié moribonde devant toi. Pourquoi aurais-je besoin d'aide, franchement ? Mais je garde mes sarcasmes pour moi et murmure :
J'ai été enfermée et droguée, voilà pourquoi j'ai l'air si mal en point… Il n'y a que lorsque je vous ai vu que j'ai compris que j'avais réussi à m'échapper… Ce doit être les effets des drogues qui m'ont fait rire, tout à l'heure… Mais vous devez m'aider… Je dois fournir des informations très importantes au chef de l'armée… Aidez-moi, je vous en prie… C'est une question de vie ou de mort…
Puis je me laisse glisser à ses pieds, comme si je venais de m'évanouir. Pour un bobard improvisé, je le trouve plutôt pas mal ! Havoc bondit pour me rattraper, et je fais mine de rester inconsciente tandis qu'il me ramasse et me dépose sur la banquette arrière de la voiture. Il conduit comme un malade, et il freine si brutalement que je manque de tomber du siège. Je l'entends descendre de la voiture et ouvrir la portière à la volée, manquant de l'arracher. Il crie à des personnes de venir l'aider et d'apporter un brancard. Il vient de m'emmener à l'hôpital.
Parfait.
Pile ce que je voulais.
Les yeux toujours clos, je me laisse aller. C'est vraiment étrange… Est-ce parce que je sais qu'elles appartiennent à des personnes qui n'existent pas que de sentir toutes ces mains étrangères sur moi ne me fait strictement rien ? Mais voilà qu'une aiguille vient de percer ma peau, et un liquide lourd et douloureux se propulse à toute allure dans mes veines. Je m'endors pour de bon, cette fois.
*********************
Alors, ma jolie, on se promène toute seule si tard ? Ce n'est pas très prudent…
Je sais qu'il est tard, pas loin de 21h45. J'ai les bras chargés de classeurs et de cahiers. Je suis restée à la bibliothèque jusqu'à sa fermeture, une fois encore. Je travaille sur une dissertation qui me passionne, et je veux avoir une excellente note. J'aime tellement être la première de la classe ! Et puis, je n'ai pas peur, Grand Frère est sûrement sur le chemin pour venir à ma rencontre. Il ne laissera jamais sa petite sœur adorée seule, et rentrer chez elle par ses propres moyens. Aussi, je souris et continue ma route :
Merci, mais on m'attend ! au revoir !
Un bras se pose contre le mur, me barrant le passage :
Ce n'est pas très poli de refuser de se faire raccompagner par de beaux et forts garçons comme nous… Je crois que tu mérites une petite leçon de savoir vivre…
**********************
J'ouvre les yeux en grand, le bruit de mon chemisier qu'on déchire résonne encore dans mes oreilles.
Ce n'était qu'un cauchemar, Ran, rien qu'un cauchemar.
Calme-toi.
Respire.
Oublie.
Je me détends un peu et me laisse aller contre les coussins. J'espère ne pas avoir hurlé une fois de plus.
J'entends des bruits de pas dans le couloir. Plusieurs personnes viennent par ici. Je ferme les yeux, et échafaude un plan à toute vitesse. Il faut que je rencontre Edward coûte que coûte.
Lui seul pourra m'aider.
La porte s'ouvre. J'ai les paupières suffisamment baissées pour faire croire que je suis en train de dormir, mais je laisse entrouvert un espace entre elles de quelques centièmes de millimètres. Je peux ainsi voir que Havoc, Hawkeye, et Breda entrent dans ma chambre.
Si la cavalerie arrive la première, ça veut dire qu' « IL » sera bientôt là.
Pense que ce n'est pas Grand Frère. Pense que c'est son ancienne fiancée qui fait vivre son amour pour lui en lui donnant ses traits, même s'il mort. Pense que ce n'est PAS Grand Frère ! C'est…
Généralissime Mustang ! Voici la jeune femme dont je vous ai parlé !
Je fais mine de me réveiller. Je porte une main à mon front, comme si j'essayai de m'éclaircir les idées, ou de montrer que je souffre atrocement. J'ouvre les yeux en papillonnant des paupières, et me tourne vers Havoc. Je lui souri faiblement.
Mes talents d'actrice m'épatent moi-même.
Que c'est-il passé, Colonel ?
Il pique derechef un fard. Il faudrait vraiment que j'arrête de mettre les gens mal à l'aise juste pour m'amuser. Ma situation est assez grave comme ça.
Je… Vous vous êtes…
Bafouille t-il. Puis il se reprend et s'écrit en tendant le bras vers son supérieur :
Je vous présente le Généralissime Mustang !
Il se penche vers moi, et me sourit :
Vous ne vous rappelez pas ? Je suis le Second Lieutenant Jean Havoc… Vous à l'hôpital de Central… Vous ne craignez plus rien.
« IL » s'est approché de mon lit. Comme Grand Frère, son expression est indéchiffrable. Il m'est assez difficile de le voir dessiné sur du papier, alors de le savoir près de moi… Je me hurle à moi-même de me ressaisir et m'interdit de pleurer.
Il paraît que vous avez des choses vitales à m'apprendre ?
En prenant bien soin de ne pas le regarder, je confirme :
En effet… Ça concerne un alchimiste d'état que vous connaissez bien, je crois… Edward Elric, le Full Metal Alchemist. Il est en danger.
Ça ne sera pas la première fois… Il est assez grand pour se débrouiller tout seul. Je ne vois pas ce que l'armée et moi venons faire là dedans.
Merde. La situation dérape dans un sens que je n'avais pas prévu. Vite, un argument avant qu'elle ne soit définitivement hors de contrôle.
Si le danger qui le menace arrive jusqu'à lui, c'est le pays tout entier qui en subira les conséquences. Et l'armée la première, Généralissime.
Je viens de marquer un point, on dirait. Mais c'est Riza qui prend la parole :
Et si vous nous expliquiez en quoi consiste ce fameux danger, mademoiselle… ?
Ran.
Et bien, mademoiselle Ran ?
Cette fille a vraiment l'esprit vif, et le mien est trop dans le coltard pour la contrer efficacement. J'ai besoin de toutes mes facultés mentales pour me sortir de cette situation. Aussi je préfère biaiser, histoire de gagner du temps, et de monter un scénario digne de ce nom.
Je ne parlerai qu'au Full Metal et au Généralissime.
Breda intervient :
Je crois que ta copine se fout de nous, Havoc…
Je le fusille du regard et rétorque :
Je sais pertinemment que de mentir au chef des armées peut être lourd de conséquences pour moi, Lieutenant…
Je me rattrape juste à temps avant de l'appeler par son nom. Nul n'est sensé savoir que je connais les personnes présentes dans ma chambre aussi bien que ma famille.
Et sachez que je n'ai pas pour habitude de faire perdre du temps aux représentants de l'ordre ! Mais si je vous dis que seul Edward Elric et le Généralissime Mustang peuvent entendre ce que j'ai à dire, ce n'est pas pour rien !
Je me tourne à présent vers lui, et fixe le sommet de son crâne plutôt que ses yeux :
Tout ce que je peux vous dire pour l'instant, Généralissime, c'est que ça concerne La Porte… Il faut faire vite. Le pays tout entier est en danger. Et Edward le premier.
