3.
Six mois, les prunelles couleur de caramel, une petite chevelure d'or, Valysse était à croquer ! Elle savait déjà que son charme pouvait tout lui obtenir de ses parents et elle ne s'en privait pas !
Pourtant, les deux dernières semaines, c'était bien involontairement que le bébé monopolisait leur attention, pleurant, se plaignant, exprimant comme il le pouvait sa fièvre et tout son petit corps potelé brûlant et souffrant.
Skyrone avait embrassé le front rouge de sa fille avant de la coucher dans son berceau.
- Elle est encore si chaude…
- Sa fièvre est constante, mais Nounou a encore fait venir le pédiatre et il a prolongé sa médication, renseigna Delly. Valysse va lentement guérir, mais ça prendra du temps et elle ne se sentira pas bien. D'après le pédiatre, l'air dans l'appart est trop chaud, en fait !
- Ah, ben ça c'est la meilleure ! Mais, si on modifie le programme de l'air conditionné, elle aura froid !
- On devra essayer malgré tout.
- Bien sûr, amour. Le Dr Lomme est un excellent pédiatre. Il m'a veillé toutes les nuits quand j'ai eu mes premières dents !
- Tu as eu besoin d'un médecin pour tes dents de lait ? !
- Moi, non, je ne pense pas… Mais papa était tellement paniqué qu'il n'aurait jamais été tranquille si le Dr Lomme n'avait pas été à mes côtés !
- Je ne voyais vraiment pas Albator ainsi, s'amusa Delly.
- Attends, le meilleur est à venir : papa a refait le même coup au charmant Dr Lomme quand Aldie a percé à son tour ses dents !
Delly rit doucement afin de ne pas troubler le bébé qui cherchait son premier sommeil en bâillant.
- Et dire que je nous prenais pour des parents gâteux…
- Oui, nous aurons toujours de belles longueurs de retard sur le petit cœur de mon papa !
Skyrone et Delly remontèrent le drap sur leur fille dont la respiration était oppressée mais régulière, soulevant à peine la fine couette de plumes.
- Je crois qu'elle dormira jusque demain, murmura Delly qui rêvait d'une nuit ininterrompue de sommeil.
- Sa Nounou est là, ma toute belle. Tâche donc de ne pas te relever dès que tu l'entends vagir ou pleurnicher !
- Je ne peux pas…
- Tu es en manque complet de repos. Tu vas craquer si ça continue, et ton humeur s'en ressent. Valysse dort. Tu devrais aller te coucher à ton tour, je te donnerai un comprimé si tu veux que ça t'aide à dormir.
- Je pourrais très bien dormir sans somnifère si je ne me préoccupais pas de notre fille ! Cela ne me semble guère être ton cas, pour dormir comme une souche, et me faire une telle suggestion ! Encore heureux que tu ne pilles pas de comprimés pour les glisser à mon insu dans un verre d'eau !
Skyrone sentait la moutarde lui monter au nez !
- En voilà une bonne idée ! Je devrais peut-être même te faire coup là dans ton jus de fruit du petit déjeuner !
- Et ce n'est même pas de l'humour ! J'oubliais, c'est de famille… Tu es odieux, Sky !
Ulcérée, Delly était prête pour une scène de ménage en règle, mais pas auprès du berceau ! Elle s'assura que la veilleuse et le manège nocturne animaient d'une douce lueur la chambre de Valysse et tourna les talons. Sachant que ça allait barder, une fois de plus, Skyrone lui emboîta le pas pour le salon principal de leur appartement.
Delly avait cependant pris sur elle pour éviter une nouvelle dispute.
Alors, bien que sur le point d'exploser, elle s'était contentée de veiller sur le repas mis en route à leur retour du Laboratoire d'Analyses.
- Ca sent bon, fit Skyrone, lui aussi conscient d'avoir été trop loin, pour rien, et d'être le seul fautif même s'il était parti d'un bon sentiment !
- Rien de bien compliqué, chéri. Ce que je réussis le mieux ces derniers temps : rôti saignant, épinards et pommes de terre cuites au bouillon.
- C'est tout ? tiqua le jeune homme en les resservant tous les deux du cocktail qu'il avait préparé. Toi et moi avons à peine eu de petit-déjeuner et avons sauté le déjeuner pour rendre nos résultats d'analyses à temps ! J'avalerais un petit veau tout cru !
- « petit » et « veau », c'est une redondance ! Ensuite, je voudrais te rappeler, si tu te souviens de mes goûts alimentaires, amour, que je mange surtout des légumes, beaucoup de poisson et si je mets de la viande au menu, c'est pour toi !
- Je le sais très bien. Inutile de glapir ainsi ! gronda Skyrone en vidant son verre d'un trait. Et, de mon côté, je te rappelle que j'avale tes légumes et tes poissons sans faire de commentaire !
- Je ne le disais pas dans ce sens là…
Skyrone se leva, agitant les bras, sous le coup d'une colère qu'il ne contrôlait pas.
- Quel qu'en aie été le sens, tu as eu ces propos que je ne comprends pas. Des paroles disproportionnées comme tu en as trop souvent ces derniers temps et que je supporte de moins en moins !
Delly fit face, tout en se tordant les mains dans le dos.
- Je t'en prie, Sky, tout cela n'a aucun sens. On ne peut pas en venir presque aux mains pour des futilités ! ?
- Des futilités ?
- Oui, s'emporta-t-elle, ses prunelles bleu pâle enflammées. Et, si tu veux être honnête, tu reconnaîtras avoir oublié pourquoi on s'est emporté !
- … Possible… Et toi, tu peux me donner la raison de cette altercation ?
- Tu as changé…
Le courroux de Skyrone parut retomber de quelques crans. Il se détourna, marchant à travers le séjour, sans mot dire, sans plus un regard pour son épouse.
- Toi qui apprécies tant le poisson, tu devrais sans doute aller plus souvent rentrer dans le duplex de mon petit frère qui a eu la faiblesse de te donner le code d'accès ! jeta-t-il enfin en la foudroyant du regard.
- Quoi ! Quoi ? De quoi… ! ? Mais tu as perdu tout sens de la raison, Sky… Aldéran et moi, jamais… Je n'ai… Il n'a… C'est ton frère !
- Et je connais ce chaud lapin ! Si je te racontais combien de fois papa et moi avons dû payer ses « conquêtes » pour éviter qu'elles ne fassent de vagues ! Rien de bien grave, dans le fond, mais Aldie et moi sommes les petits-fils d'une des plus anciennes et puissantes famille de la planète.
- Comme si je l'ignorais vu que tu ramènes cette ascendance sur le tapis à chaque altercation, pour bien me rappeler que ma famille n'arrive pas à niveau du petit orteil des Skendromme !
Skyrone eut un profond soupir. Il avait toute une réserve d'invectives sous la main mais les ripostes, sensées, de son épouse, l'empêchaient de se déchaîner comme il l'aurait voulu ! Et, dans le même temps, sa susceptibilité profondément offensée, il ressentait un besoin irrépréhensible de riposter, en faisant mal, très mal.
La sonnerie de l'interphone retentit.
La lumière dans le couloir ne fonctionnait pas, aussi, une fois de plus, Skyrone ne put distinguer les visages de ses deux interlocuteurs. Il allait insister sur le chapitre des présentations quand l'une des personnes s'avança dans l'éclairage du hall d'entrée de l'appartement : une magnifique blonde aux yeux d'un bleu sombre se jeta voracement sur les lèvres du jeune homme.
- Sky…
Delly se précipita alors vers le couloir des chambres, ignorant le signal d'alerte du four indiquant la carbonisation des aliments qu'il contenait.
Skyrone se dégagea de l'étreinte de la superbe visiteuse.
- Que…
Au creux de la main aux ongles d'un rouge vif, il reconnut un dessin à double triangle.
- Vous avez une heure, Pr Skendromme, dit très bas la rousse. Nous sommes en bas, devant l'immeuble. Rejoignez-nous au plus vite.
- A vos ordres…
4.
Aldéran tendit la main vers son téléphone portable.
- Oui, Delly, un problème ?
- Je t'en supplie, Aldie, viens vite… Par pitié, par les dieux !
- Delly, que se passe-t-il ? !
- Aldéran…
- J'arrive ! Torko, tu gardes les lieux !
A la surprise d'Aldéran, ce fut une Delly défaite mais ayant retrouvé son contrôle qui lui ouvrit la porte de son appartement.
- Delly ?
- Skyrone est dans la cuisine… J'ai failli incendier l'appart…
- Ce n'est quand même pas pour ça…
- En fait, je ne sais plus pourquoi… J'ai dû paniquer… J'ignore où j'en suis…
- En cela, c'est sérieux. Sky, aboule, on a un œuf à peler !
Skyrone obéit à l'injonction, rejoignit sa femme et son frère qui s'étaient assis dans le salon.
- Réunion de famille ou quoi ? grommela Skyrone en sortant des verres et une bouteille de vin sucré d'apéritif.
- Tu es d'une humeur, grand frère ! Je te reconnais à peine ! Mais que t'arrive-t-il donc ?… Inutile de répondre. Quoi que dont il s'agisse, ça ne vaut pas de peiner Delly et Valysse.
- Parlerais-tu d'expérience, bourreau des cœurs sans morale ? rétorqua Skyrone en remplissant les trois verres. Franchement, petit frère, tu es le dernier à pouvoir faire intrusion à mon domicile et te lancer dans des sermons débiles et déplacés !
Déjà prodigieusement agacé, Aldéran avala quelques gorgées de l'apéritif.
- Il est possible que pour une fois je ne sois pas le plus idiot des deux ! Que se passe-t-il donc, Sky ? Je te connais, tu n'agirais pas d'une manière aussi irrespectueuse – qui est mon cachet à moi ! – si tu n'avais de graves raisons ! Arrête donc ce cinoche maladroit et raconte !
- Si tu y tiens…
Skyrone raconta en quelques mots.
- Je ne sais pas qui ils sont, mais ils m'ont équipé un Labo clandestin pour inventer une nouvelle formule de troxine enfin, une variante plutôt… Si je ne le fais pas, l'être que j'aime le plus le payera de sa vie !
- Un chantage vieux comme l'univers, Sky. N'en crois donc pas un mot ! La Spéciale et le SiGIP peuvent protéger Valysse ! Viens avec moi, il faut que tu signes une déposition, donnes une description.
- C'est trop tard… Je suis désolé, Aldéran.
Aldéran se releva d'un bond.
- Ce n'est vraiment pas le moment de chipoter ! Et même si ça n'aboutit pas, tu dois porter plainte pour qu'une enquête soit ouverte et qu'on protège ta famille… Tu dois… Il faut…
Aldéran retint un haut le cœur. Il avait envie de vomir, sentait ses jambes trembler sous lui et meubles, murs et décorations s'étaient mis à tourner autour de lui.
- Sky… Qu'est-ce que tu m'as fait boire ? souffla-t-il en vacillant.
Et le jeune homme se serait écroulé si son frère n'avait retenu sa chute pour le rallonger sur le divan.
- Je suis désolé, Aldie, répéta Skyrone. C'est un cocktail que je déconseillerais en temps ordinaire, mais là le mélange du somnifère et de l'alcool va te faire dormir quelques heures.
Aldéran aurait voulu protester, dire inutilement que c'était une idée stupide, mais il ne pouvait résister à l'effet des narcotiques qui avaient été dilués dans son verre.
- Sky, que… ? murmura à son tour Delly.
- A bientôt, Aldie, j'espère, chuchota Skyrone à l'oreille de son frère qui ne pouvait plus l'entendre, ayant sombré dans un profond sommeil.
Skyrone se redressa.
- Delly, recouvre-le, Aldie pourrait prendre froid quand tu baisseras la température pour Valysse. Je dois y aller.
- Mais où ? !
- Je l'ignore, et il est préférable que tu n'en saches rien également. Je n'avais pas le choix, crois-moi, c'était sa vie qui était en jeu !
- Oui, pour Valysse aussi, j'aurais tout fait, admit Delly. Mais tu aurais pu en parler malgré tout ! Aldéran fait partie de la plus efficace unité des Polices qui soit !
- Trop tard… Je t'aime, Delly.
- Je t'aime, bien sûr, Skyrone.
Sans plus un mot, sans plus un regard, Skyrone prit juste son téléphone et sa longue veste, et quitta l'appartement.
- Laured Fogg… Oh, bonsoir, Delly!
- Bonsoir, Laured, je suis désolée de vous déranger, mais je ne l'aurais pas fait si ce n'était aussi grave… Pouvez-vous me passer Melgon ?
- Tout de suite, Delly !
Melgon Doufert se jeta presque sur le téléphone que son compagnon lui tendait !
- Bonsoir, Delly. Melgon.
- Melgon, je ne sais pas quoi faire ! Je ne sais pas ce dont il s'agit ! Mais Skyrone s'est embarqué dans une sale histoire… Lui et moi avons besoin d'aide !
- Bien sûr, mais si c'est pour une affaire de famille, ne devriez-vous pas d'abord vous adresser à Aldéran ?
- C'est ce que j'ai fait. Mais Skyrone l'a drogué avant de partir… J'ai peur de ne jamais revoir mon mari !
Melgon fronça les sourcils. Il n'y comprenait rien ! Mais il n'avait pas non plus besoin de son instinct pour savoir que c'était grave !
- Je serai là dans moins d'une heure, Delly !
Melgon raccrocha.
- La petite Delly a réussi à sérieusement m'inquiéter ! Je vais immédiatement à l'appartement du Dr Skyrone Skendromme. Laured, tu peux appeler Jelka et Yélyne pour moi, leur demander de m'y rejoindre ?
- Compte sur moi !
