Comme vous êtes tous des choupinous qui me laissez des jolies reviews de Noël, voilà le chapitre 2 ! Toujours le même disclaimer (gloire à nos dieux et maitres) et les mêmes remerciements éperdus d'amour pour mes bêtas de choc. Et j'ajouterai cette fois des chaleureux et sincères remerciements à mes revieweurs et lecteurs :) Contente que vous appréciez ! :)
LaFanGirlRandom : contente que tu apprécies, j'espère que la suite (entièrement écrite) te plaira tout autant, ainsi que le reste de mes écrits si d'aventure tu vas te balader sur mon profil (l'autopub, c'est le bien)
Bonne lecture à tous ! ;)
Sauf qu'hélas, le bonheur ne pouvait pas durer. Cela faisait presque deux mois que John et Sherlock se fréquentaient, et leur relation était très exclusive. Pour Sherlock, c'était assez naturel. Il n'avait pas d'autres amis, n'en souhaitait pas, et personne ne réclamait sa présence. En ce qui concernait John, c'était malheureusement un peu plus compliqué. Il n'était ni l'élève ultra populaire dont les goûts et décisions étaient suivis par tous (ça, c'était Harry, un chic type qui faisait des maths avancés), ni le tourmenté empli de noirceur qui fascinait et dégoûtait, s'attirant une cour relativement fournie (ça, c'était Jim et le fidèle Seb), ni le nerd fini un peu enveloppé avec des lunettes (ça, c'était Mike).
Non, John n'était que John, élève lambda parmi les foules. Mais John avait cette caractéristique qui faisait rester Sherlock à ses côtés : il brillait. Comme un soleil. Sa gentillesse, sa candeur et son optimisme à toutes épreuves étaient une illumination permanente dans un monde dominé par l'argent, le cynisme et la noirceur. John était un soleil, et Sherlock n'était pas le seul à vouloir se réchauffer à son contact. Sauf qu'en plus, le génie n'avait pas été le premier à désirer la présence de John. Sans avoir de nombreux amis, le jeune homme avait un cercle de relation habituelle, qui ne comprenait pas sa nouvelle relation avec Sherlock. Qui se lamentaient de ne plus voir John participer aux entraînements de rugby. Qui s'attristaient de ne plus pouvoir manger avec lui le midi. Qui se désolaient de ne plus avoir sa bouille attendrissante pour que les profs passent l'éponge sur les cigarettes qu'ils fumaient illégalement dans l'enceinte de l'école. Qui maugréaient de ne plus avoir leur Sam pour les soirées (John ne touchait jamais une goutte d'alcool, un truc avec sa sœur, ils ne savaient pas bien, mais c'était pratique).
En bref, John Watson leur manquait. Et ils jalousaient et détestaient ce type avec les cheveux comme ceux d'un épouvantail. Ils voulaient récupérer leur ami.
- John ! Hé, John, attends-moi ! cria une voix.
John se retourna dans les couloirs. Il venait de finir un cours de chimie moléculaire qui l'avait complètement abruti (et dans lequel Sherlock avait excellé), et s'apprêtait à aller manger à la cantine avec son ami quand il entendit qu'on l'appelait.
- Vivien ! salua-t-il chaleureusement lorsque le jeune homme, un peu essoufflé, fut à sa hauteur. Comment tu vas, mon vieux ?
- J'peux te parler une minute ? demanda son condisciple.
- Bien sûr ! Sherlock, va à la cantine, je te rej…
Il n'acheva pas sa phrase. Il venait de réaliser que son épouvantail d'ami s'était volatilisé d'à ses côtés, probablement à l'instant précis où Vivien était apparu. Sherlock détestait ostensiblement tous les gens qui n'étaient pas John. Ce dernier en ressentit un pincement au cœur douloureux. Il n'oubliait jamais de dire à Sherlock où il allait et ce qu'il faisait, mais la réciproque était loin d'être vraie. Sherlock séchait fréquemment des cours sans en avertir quiconque, laissant John galérer seul sur ses devoirs. Épisodiquement, il disparaissait également dans de grands mouvements de manteau mélodramatiques (oui, c'était le printemps, mais c'était Londres), et ne réapparaissait que le lendemain. Cela laissait toujours John meurtri, une preuve tangible qu'il estimait Sherlock beaucoup plus que l'inverse.
- Je t'écoute, sourit-il néanmoins bravement à Vivien, qui avait été un de ses plus proches amis, avant Sherlock.
- Johnny, on se connait depuis la maternelle, pas vrai ?
John acquiesça. Il détestait qu'on l'appelle Johnny. C'était sa sœur qui l'appelait ainsi quand il était petit, et maintenant qu'elle avait quatorze ans, qu'elle vivait difficilement sa crise identitaire d'adolescente et était un peu trop portée sur la bouteille pour son âge, John haïssait ce surnom.
- On est potes, pas vrai ?
John aimait bien Vivien, mais ce qui n'en faisait pas un réel ami était probablement cette énervante capacité que le jeune homme avait de finir toutes ses phrases par des questions, ou presque. Il manquait sérieusement de confiance en lui et ne pouvait s'empêcher de rechercher l'assentiment de ses interlocuteurs, ce qui agaçait prodigieusement John. Néanmoins, il hocha la tête gentiment pour indiquer à son camarade de poursuivre.
- Et entre potes, il faut tout se dire, pas vrai ?
John ne se donna même plus la peine de répondre. Vivien était de toute manière suffisamment bien lancé pour continuer seul, même si les points d'interrogation ne cessaient pas de ponctuer son phrasé.
- Et tu es suffisamment intelligent pour comprendre ce que je vais te dire, hein ? Enfin, pas que moi, y'a les autres aussi, tu vois ? Qui sont d'accord avec moi. Mais c'est moi qui viens te parler, parce que tu sais, la maternelle, ça crée des liens ?
En parlant il avait hoché le menton en direction d'un petit groupe de personnes en retrait. Mary, Sarah, Andrew, Joey faisaient semblant de parler entre eux, sans toutefois être capables de cesser de leur jeter des coups d'œil discrets pour vérifier l'avancée de la conversation. Il manquait à ce petit groupe Juliet, Vivien bien sûr, et puis John. C'était sa bande d'amis du lycée, des ados normaux qui trainaient en bande. Jusqu'à ce qu'arrive Sherlock. Et John n'avait nullement besoin d'écouter Vivien pour deviner ce qu'il allait suivre.
- Et tu vois, on se disait que tu nous manquais ? Juliet avait sa maison de campagne de disponible ce week-end, tu aurais voulu venir ? Mais on n'arrive plus à te parler, et, c'est difficile à dire, Johnny, mais tu passes tout ce temps avec ce mec, et tu sais ?
- Il n'est pas méchant ! protesta John avant même la fin de l'argumentaire. Il est plutôt sympa, quand tu le connais.
Vivien lui adressa une grimace désolée.
- Il a dit à Juliet qu'elle se faisait vomir pour avoir sa taille de guêpe, à Joey qu'il avait baptisé ainsi à cause d'une obscure série américaine que personne ne connaît (1), à Andrew un truc sur la monarchie que personne n'a compris, à Mary que la seule carrière qu'elle pouvait embrasser était agent des services secrets ou tueuse à gages… Non mais t'imagines ?
John eut un pauvre soupir. Il n'imaginait que trop bien. Sherlock était peu loquace, mais les rares fois où il s'adressait à ses condisciples, c'était toujours vicieux, méchant, et hélas entièrement fondé. Les trois quarts du lycée le détestaient déjà, John en avait bien conscience.
- Il n'est pas toujours comme ça, quand on le connaît, plaida John. Il ne me dit rien de méchant, à moi !
- Il te traite d'idiot toutes les cinq minutes, non mais sérieux ?
John grimaça.
- Oui… Mais… Ce n'est pas méchant… Enfin, c'est plutôt affectueux…
- Affectueux ! répéta cyniquement Vivien. Non mais tu t'entends ? On ne reconnaît plus notre John… Et surtout pas Mary, tu vois, hein ?
Il accompagna sa phrase d'un petit coup de coude complice dans les côtes, comme si ce simple geste avait le pouvoir de récupérer leur complicité d'antan. Vivien avait toujours refusé de comprendre la nature de la relation exacte entre lui et Mary, et croyait donc à tort, comme tout le lycée, qu'ils étaient ensemble.
- Je vais essayer de faire plus d'efforts, promit John. Il faut que j'aille manger maintenant. A plus Vivien. On se tient au courant.
Malheureux comme les pierres, John ne laissa pas le temps à son ami d'ajouter quelque chose et s'enfuit prestement dans les couloirs en direction de la cafétéria. Il comprenait les intentions de sa bande d'amis, et ne pouvait pas les blâmer de lui demander de faire un choix. Mais il n'était pas capable de renoncer à Sherlock. D'abandonner Sherlock. De quitter Sherlock. La vie aux côtés de cet énergumène était bien trop fascinante et addictive.
Il se laissa tomber avec une total absence de grâce sur la chaise en face de Sherlock, ayant au préalable récupéré un plateau qu'il avait rempli de nourriture. Sherlock picorait dans son assiette. Il ne mangeait presque jamais rien, et cela tenait du miracle qu'il soit encore debout.
- Je suis un problème pour toi, hein ? attaqua Sherlock.
John releva les yeux, à moitié surpris et à moitié blessé. Il n'avait jamais été « analysé » par Sherlock. Une partie de lui s'enorgueillissait de cet état de fait, une fierté mal placée qui lui faisait croire que Sherlock ne voyait rien en lui parce qu'il était capable de discrétion, qu'on ne pouvait pas lire en lui facilement. Constater que c'était un total échec et qu'il était aussi transparent pour Sherlock que le reste des gens mettait sa fierté à mal, mais il saurait s'en remettre.
C'était surtout le fait que Sherlock ne le regardait pas, observant sa fourchette qui faisait des ronds dans sa purée d'un air absent, qui faisait le plus mal. Son ami ne voulait pas le regarder dans les yeux, et cela était douloureux.
- Je ne sais pas absolument pas de quoi tu parles, répliqua-t-il en attaquant sa viande avec vigueur et mauvaise humeur.
Un ricanement lui parvint.
- Oh, John, s'il te plaît. Je suis un problème pour toi et tes amis ne m'apprécient pas. Pire encore, ils trouvent que j'ai sur toi une mauvaise influence, et que je ne suis pas fréquentable. Que je suis de toute évidence la pire des choses qu'il pouvait t'arriver.
- Tu nous as espionnés ? grogna John.
Nouveau ricanement prétentieux. En temps normal l'arrogance de Sherlock était quelque chose que John appréciait. Mais là, c'était dirigé contre lui, et il comprenait soudainement le point de vue du reste de leur lycée : quand on n'était pas du bon côté de la barrière avec Sherlock, cela pouvait être très désagréable à supporter.
- Bien sûr que non, John, ne m'insulte pas. J'ai déduit.
John soupira. Bien sûr. La sacro-sainte science de la déduction. Lorsque Sherlock n'aidait pas John dans ses exercices, ses prises de notes ou ses devoirs, il partait dans son palais mental pour peaufiner sa science de la déduction. John lui avait un jour dit qu'il attendait que Sherlock ait publié le livre explicatif pour comprendre. Sherlock avait froncé les sourcils en lui expliquant qu'il était hors de question de publier ses méthodes, car sinon, tout le monde les lui volerait ! Il était totalement imperméable à l'humour, avait conclu John ce jour-là.
- Je ne veux pas me mettre entre toi et tes amis, John, reprit-il.
- Mais…
Le futur médecin ne parvint pas à finir sa phrase, les mots bloqués dans sa gorge. S'ils sortaient, ils s'accompagneraient de sanglots. John n'était certes pas l'élève le plus populaire du lycée, mais il n'était pas un looser au point que fondre en larmes au milieu de la cafétéria passe inaperçu car considéré comme banal.
- Mais je suis trop égoïste pour te perdre, poursuivit Sherlock. Je ne veux pas te perdre.
Et de nouveau, il refusait de regarder John. Mais cette fois, ce dernier ne le prit pas mal. Sherlock rougissait. Ses hautes pommettes ciselées se teintaient délicatement de rouge, et le spectacle laissa John abasourdi. Plus il connaissait Sherlock, et plus il découvrait l'homme derrière le génie sociopathe qui repoussait avec beaucoup de convictions tout le reste du monde, plus il se découvrait des nouveaux buts dans la vie : faire rougir Sherlock Holmes venait de se rajouter à la liste.
- Je ne mangerais plus avec toi. Tu pourras les rejoindre pour le midi. Ils seront contents, non ? proposa Sherlock, un peu hésitant.
- Et où vas-tu manger ? Avec qui ?
Sherlock balaya la question d'un geste de la main.
- Ce n'est pas comme si je mangeais beaucoup. Deal ?
- Deal, agréa John. Et les devoirs ? Je pense qu'il serait… plus prudent de quitter le lycée, le soir. Séparément.
Sherlock haussa un sourcil et John sut très bien à quoi il pensait. Ils avaient pris l'habitude de rester tous les soirs au lycée après les cours, temps dédié aux devoirs de cours. C'est-à-dire que John travaillait et Sherlock corrigeait de son habituelle manière, pointant sans rien dire les erreurs, sans avoir l'air de se forcer. Se cacher pour continuer à pratiquer cette innocente activité était une manière de faire passer leur relation dans la clandestinité, d'autant plus si cela s'accompagnait de départs différés. Or personne n'avait d'amis clandestins. C'était les amants, qui rentraient dans cette catégorie la plupart du temps.
- Et où irions-nous réviser ? demanda Sherlock sans rien relever de l'absurdité de cette proposition.
- Chez moi ? proposa John, ingénument. Harry sera sans doute là la plupart du temps, par contre…
La grimace dégoûtée de Sherlock valait toutes les réponses du monde.
- Certainement pas, trancha-t-il fermement. Chez moi.
- Je ne sais pas où tu habites.
- Je te donnerai l'adresse, répondit Sherlock en roulant des yeux, déjà excédé par la conversation stérile.
John avait bien remarqué que lorsque son ami décidait quelque chose, il valait mieux être d'accord avec lui. De toute manière, son épouvantail de camarade de classe ne changeait jamais d'avis et agissait toujours comme bon lui semblait.
- Très bien, d'accord. Ce soir ? demanda-t-il en haussant négligemment les épaules, essayant de faire taire le feu de joie intérieur dans sa poitrine.
Il allait voir l'appartement, la chambre de Sherlock. On aurait pu lui annoncer qu'il avait gagné le jackpot du loto que cela ne lui aurait pas fait d'avantage d'effet.
Au final, Sherlock n'avait pas donné son adresse à John. Ils avaient pris le métro, séparément, et Sherlock avait simplement donné rendez-vous à son camarade quatre stations plus loin, arguant qu'ensuite ce serait plus simple pour eux d'être ensemble que de suivre un plan ou de vagues indications. John avait accepté. Si Sherlock semblait connaître le plan de Londres par cœur dans sa tête au magasin près, il était absolument terrible pour indiquer une direction et John n'avait rien compris à ses semblants d'indications.
Dans le métro, deux rames après celui que Sherlock après pris, le cœur de John tambourinait dans sa poitrine. Il y avait une part d'excitation à tout cela, l'idée de découvrir une nouvelle facette de son ami, les regards furtifs pour vérifier s'il y avait des camarades de classe à proximité et s'en cacher. Et puis il y avait des pensées parasites et dérangeantes. John se demandait si c'était ainsi que se sentait sa tante lorsqu'elle allait voir en cachette la femme avec laquelle elle trompait son mari. Si c'était à cause de ça qu'Harriet ne pouvait s'empêcher de faire un monde de ses aspirations sexuelles. Si c'était à cause de ça que sa mère détestait tant Harriet en ce moment. Si c'était pour ça que sa tante avait fini par se suicider, trois mois plus tôt. Si, un jour, le bordel qu'était sa famille prendrait fin. Avant, John songeait à un moyen définitif de s'enfuir, de partir loin. S'émanciper ne suffisait pas. On ne menait pas de front des études de médecine et un job étudiant pour payer le loyer d'un appart en plein cœur de Londres.
Alors il avait songé à l'armée. Ses études tous frais payés. Aucun problème de logement ou de nourriture. Un éloignement définitif de sa famille. L'idée avait été très séduisante, et il y avait quelques mois à peine, John l'envisageait plus que sérieusement. Mais c'était avant. Avant Sherlock. Sherlock avait pulvérisé son univers bien ordonné avec la force d'une météorite sans avoir l'air d'en souffrir le moins du monde.
Perdu dans ses pensées, le jeune homme faillit manquer sa station et descendit précipitamment juste avant que les portes ne se referment et que la rame reparte. Le cœur battant, il grimpa les escaliers pour se retrouver à l'air libre. Une part de lui ne croyait pas que Sherlock serait vraiment là à l'attendre, et il doutait un peu, mais ses inquiétudes s'envolèrent lorsqu'il vit la silhouette familière du manteau de Sherlock à la sortie de la bouche de métro. Il était appuyé contre un muret, avec son air habituel déconnecté-cool. Mais ce n'était pas un truc qu'il faisait pour se donner un genre, il était réellement et inconsciemment comme ça. John sourit en s'approchant.
Puis fronça les sourcils. Sherlock l'avait aperçu, et avait précipitamment jeté quelque chose loin de lui, qu'il avait dans la main. Quelque chose qui ressemblait à une cigarette. Mais c'était absurde, car John n'avait jamais vu son ami avec une cigarette, et il ne sentait pas le tabac. Il n'imaginait pas son ami si brillant s'adonner à un vice si propre au commun des mortels.
- Salut, dit-il un peu stupidement en arrivant à la hauteur de son camarade.
Ils avaient déjà passé la moitié de la journée ensemble, et les salutations n'étaient plus vraiment de rigueur. D'ailleurs, Sherlock le lui fit bien sentir en faisant exagérément rouler ses yeux dans ses orbites (il était tellement fort en expressions faciales que John était sûr qu'il pouvait faire des trucs exceptionnels, comme bouger son nez ou le bout de ses oreilles).
- Allons-y, John, ordonna-t-il.
Et sans autre forme de procès, il saisit un bout de la manche élimée de John et l'attira dans son sillage. En temps normal, le jeune homme aurait vivement protesté d'être ainsi traité comme un vulgaire sac à patates, traîné derrière des tourbillons de manteau noir (en plein mois de mai. C'était Londres, mais quand même. Ce mec n'était rien qu'un horrible frimeur), mais Sherlock le touchait. Et cela avait totalement court-circuité le cerveau de John.
Parmi les choses que-le-commun-des-stupides-gens-faisaient-mais-jamais-Sherlock-ne-s'abaisserait-à-faire-de-même, il y avait les câlins, les embrassades, les poignées de mains, les tapes viriles dans le dos… John l'avait compris d'instinct, à la manière dont Sherlock attrapait ses stylos en faisant toujours très attention de ne jamais toucher John. L'épouvantail fou détestait le contact humain, notamment physique. Sa manière de se déplacer à travers les couloirs en fonçant dans le tas était d'ailleurs très efficace car tout le monde s'éloignait de son sillage, et il avait ainsi toute latitude pour avancer sans effleurer aucune main, sans heurter aucun coude, sans se cogner dans aucun pied. Le métro était probablement sa version personnelle de l'enfer. Mais quand il était avec John, ce dernier faisait tout ce qui était en son pouvoir pour le respecter et ne pas risquer de le toucher, afin qu'il comprenne que John n'était pas une menace. Pas un humain normal. Mais un humain digne d'être l'ami de Sherlock Holmes.
Et malgré tout cela, aujourd'hui, Sherlock avait le coude de John dans le creux de sa main, et tirait sans ménagement. John aurait pu rester ainsi pendant des heures, des jours, des mois. Simplement à observer la main pâle, les doigts fins et longs, les veines bleues saillantes, les phalanges marquées, qui se détachait avec netteté sur le fin blouson marron du futur médecin.
Mais la réalité rattrapant toujours les rêves, John finit par trouver sa position de sac à patates inconfortable, et obligea doucement Sherlock à le lâcher, prenant place à côté de lui et évoluant au même rythme sur le trottoir. Qu'importait si pour cela il devait faire des enjambées deux fois plus fréquemment que son camarade. Dans sa tête, John rajouta « être touché par Sherlock » dans sa liste de nouveaux buts dans la vie sans même avoir conscience du double sens induit par cette note mentale.
Ils marchèrent un moment, en silence. John suivait les pas de Sherlock comme son ombre. Puis soudain, il crut voir quelque chose de familier dans la rue adjacente à celle qu'ils empruntaient. Il s'arrêta un instant, regarda mieux, perplexe. Puis, sûr de lui, il rattrapa son ami qui n'avait pas cessé d'avancer.
- Eh Sherlock !
- Hum ?
- On est déjà passés par là tout à l'heure ? Pourquoi on a fait un détour ? On marche depuis longtemps, tu me fais tourner en rond pour que je ne retienne pas le chemin et que je ne puisse pas venir seul à l'improviste ou quoi ?
Il avait tenté d'insuffler de l'humour à sa voix, mais sa tentative était juste pitoyable et Sherlock n'y comprit goutte, à l'évidence, vu son sourcil levé d'interrogation.
- Non, répondit-il très sérieusement. Caméras de sécurité. …'croft.
La fin de sa phrase (si tant était que des mots mis à la suite les uns des autres pouvaient constituer une phrase) était tellement marmonnée dans sa barbe que John n'en comprit que « Croft ». Et il ne connaissait qu'une seule chose en « Croft », c'était Lara Croft dans ses jeux-vidéos, et il ne savait vraiment pas ce que la brunette à la poitrine fort développée et de plus en plus prisée des garçons venait faire au milieu de leur balade dans Londres. Ni encore moins le rapport avec les caméras de sécurité. D'ailleurs, il n'était même pas sûr d'avoir bien entendu ça aussi. Alors il préféra se taire plutôt que se ridiculiser à poser des questions et suivit le mouvement.
Ils marchèrent encore un moment, tournant et retournant tant et si bien que John avait complètement perdu le fil d'où ils étaient. Il avait l'impression qu'ils auraient pu avancer de trois arrêts de métro au moins, ou bien être complètement retournés au point de départ. Mais jamais il ne remit en question le trajet déterminé par son ami. Il avait une confiance absolue et inébranlable en Sherlock.
Au bout d'un moment, il remarqua néanmoins qu'ils évoluaient désormais dans des rues beaucoup plus résidentielles et… beaucoup plus cossues.
- Sherlock… appela-t-il.
Ce dernier daigna tourner vaguement la tête vers lui pour lui indiquer qu'il écoutait.
- On est… on est à Notting Hill, là, non ?
- Possible, répondit-il en fronçant les sourcils. Et ?
- Tu vis par ici ?
- Oui. On est presque arrivés.
- Sherlock… C'est Notting Hill !
- Et ?
John resta abasourdi face à l'incompréhension de son camarade. Sherlock n'avait réellement aucune idée de ce que cela impliquait de vivre à Notting Hill.
- Sherlock… (John ne se lassait jamais de l'appeler par son prénom), c'est l'un des quartiers les plus cossus de la ville ! Mais genre, vraiment cossu. Regarde les baraques !
Sherlock haussa les épaules et recommença à marmonner quelque chose dans sa barbe, dont cette fois John comprit « croft » et « m'man », ce qui avait encore moins de sens que précédemment. John rajouta ce point à éclaircir à propos de son ami à sa liste mentale.
Puis Sherlock lui reprit le bras pour l'entrainer à sa suite et l'esprit de John explosa en miettes, complètement déconnecté de tout ce qui n'était pas cette main sur son bras.
Sherlock le lâcha peu après, s'arrêtant devant un pavillon de banlieue relativement petit et modeste comparé au reste du quartier, mais qui puait le luxe à tel point que John se sentait gêné dans ses vêtements un peu trop grands et élimés. Il se frotta les mains l'une sur l'autre, ne sachant comment agir.
- Viens, ordonna Sherlock en poussant le portail pour traverser la petite cour et grimper le perron.
John suivit le mouvement, obéissant, lorsqu'une question existentielle le frappa de plein fouet. Il ne savait même pas comment il avait pu venir jusqu'ici sans se poser la question : il n'avait aucune idée de si Sherlock vivait seul ou non. Il était peut-être un génie, et il pourrait gagner des millions avec son cerveau dans n'importe quel boulot, mais John ne l'imaginait pas dans un boulot d'étudiant. Il ne l'imaginait d'ailleurs pas sous les ordres de quiconque. D'ailleurs, il lui avait déjà parlé une fois, brièvement et du bout des lèvres (Sherlock était parfois très réservé quant à sa personne) de son projet de créer son propre métier de détective consultant. Voilà pourquoi il ignorait comment ou même si Sherlock gagnait de l'argent. Et donc si quelqu'un d'autre vivait ici, quelqu'un avec les moyens de payer cette maison.
- Hum, euh, Sherlock, attends.
John se planta fermement dans le sol et eut la satisfaction de voir son ami s'arrêter et se retourner, vaguement excédé. Il avait déjà ses clés dans les mains, presque déjà enfoncées dans la serrure de la porte d'entrée.
- Quoi ? ragea-t-il, détestant perdre du temps.
- Tes… hum, tes parents sont là ? Je suis présentable ?
Cela semblait à John la meilleure approche plutôt que demander de but en blanc « tu vis seul, avec tes parents, un colocataire ou un/une petit(e) ami(e) ? ». La dernière partie de la phrase sonnait plutôt désespérée, et c'était surtout ce qu'il voulait demander. Sans oser le formuler. Mais de toute évidence lorsqu'il vit le regard suffisant et narquois de Sherlock posé sur lui, le dominant de toute sa hauteur (cet enfoiré était déjà grand en temps normal, mais avec quatre marches en plus, il avait tout d'un dieu sur son Mont Olympe), ce dernier avait parfaitement compris la question sous-jacente. Et se délectait des rougissements de John, qui se trémoussait d'une jambe à l'autre, affreusement gêné.
- Tu n'as pas à te rendre présentable, John. Papa et Maman vivent dans le Sussex, pas ici. Et Mycroft n'est pas là. Nous sommes seuls.
Le jeune homme ne savait plus du tout quoi penser. La manière dont Sherlock avait dit « présentable » avait laissé sous-entendre qu'il n'était pas un candidat potentiel au cœur de leur fils, et qu'il n'y avait donc pas lieu d'ajuster sa mise pour rencontrer les parents de Sherlock. Ce qui brisait le cœur de John. Mais la voix traînante de Sherlock sur le « nous sommes seuls », un ton plus grave que d'habitude, n'envoyait pas du tout le même message. Et le cœur de John s'embrasait à cette idée. Cet homme soufflait le chaud et le froid avec une maîtrise effrayante.
- Qui est Mycroft ? demanda-t-il en franchissant le seuil.
Tout en parlant, il ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'œil partout pour mémoriser le plus de détails possibles de la maison de Sherlock. Il se doutait que son ami avait parfaitement conscience de ce qu'il faisait, mais tout à sa concentration à l'idée d'élucider les « 'croft » marmonnés plus tôt dans l'après-midi, il ne songeait pas à rougir de son comportement.
En réponse à sa question, Sherlock grommela. Puis sans un mot, avança dans l'exigu couloir de l'entrée, et commença à monter l'escalier quatre à quatre.
- Hey ! Attends-moi ! s'écria John.
Explosant de rire, il se lança à la poursuite de son camarade, qui semblait avaler les marches sans effort, là où John ahanait à chaque nouveau palier. La maison de Sherlock était une de ces maisons anglaises très peu larges, mais tout en hauteur. John avait aperçu un salon et une cuisine au rez-de-chaussée puis avait successivement croisé sur les moitiés de paliers : une salle de bains, une chambre (Mycroft, avait lancé Sherlock), une alcôve de lecture avec une grande baie vitrée, une autre pièce (bureau, avait retenti la voix de Sherlock, plus lointaine au fur et à mesure que John perdait du terrain), une deuxième salle de bains, et enfin une autre chambre, tout en haut.
- Ma chambre, annonça Sherlock.
Et timidement, John en franchit le seuil. Et fut aussitôt horrifié par la quantité incommensurable de bazar qui y traînait. Et explosa de rire à l'idée saugrenue que c'était exactement l'idée qu'il se faisait de l'antre de l'épouvantail qu'était son ami. Finalement, même Sherlock Holmes pouvait être prévisible.
Il y avait des bouquins absolument partout, y compris sur une moitié du lit (la droite, le côté où Sherlock ne devait pas dormir, probablement), les étagères, le bureau, la bibliothèque, le sol. Des béchers, microscopes et autres instruments chimiques étaient disséminés çà et là. Il y avait au mur le tableau périodique des éléments de Mendeleïev, dans sa version la plus complète, ce qui occupait un pan de mur complet. (John se demandait bien pourquoi Sherlock ressentait le besoin de l'afficher, vu qu'il le connaissait par cœur). Les draps du lit étaient tirés, mais froissés et on devinait que « faire son lit » ne faisait pas partie des choses que Sherlock Holmes faisait. Sur un deuxième mur, il y avait un immense tableau de liège, sur lequel étaient punaisé un impressionnant nombre d'éléments, notes manuscrites, photos et autres éléments d'enquêtes sur Jack l'Eventreur.
En avançant d'un pas de plus, John buta contre un livre, qu'il prit pour en lire la tranche. Le premier volume sur trois d'un manuel d'apiculture détaillé. John éclata de rire derechef.
- John ? appela Sherlock.
L'hilarité de John se stoppa brusquement. Le ton de son camarade était blessé, presque plaintif. Il comprit aussitôt. Sherlock lui montrait son royaume, lui témoignait sans doute une des plus grosses preuves de confiance dont il était capable. Et John, lui, ne savait faire qu'en rire. L'esprit du jeune autiste, il ne comprenait probablement pas l'hilarité de son condisciple comme une expression de bonheur, mais de moquerie. Et était donc fortement blessé par l'attitude de John.
- Pourquoi ris-tu ? demanda Sherlock d'une voix si misérable que John n'aurait pas été sûr de la reconnaître s'il n'avait pas été face à lui.
Il ne savait pas pourquoi il comprenait si bien Sherlock, comme s'il lisait directement dans ses pensées. Mais la preuve était là. Avant même que Sherlock lui demande la source de sa joie, il avait su que c'était blessant pour lui.
- Oh Sherlock !
Par pur réflexe, il s'avança d'un pas et posa une main sur le bras de son ami, souhaitant lui faire passer par la chaleur humaine de son geste à quel point son hilarité n'était pas une vile moquerie.
- Je suis simplement heureux ! Ta chambre est exactement comme je me l'imaginais, ça m'a fait rire ! Ta maison est superbe !
Et le monde explosa en une myriade d'étincelles et de paillettes pour John Watson. Il ne pouvait retenir le sourire qui lui courait d'une oreille à l'autre, et face à son bonheur et sa joie communicative, Sherlock sourit en retour. Plus sincèrement, plus largement, plus honnêtement que jamais. Un vrai sourire, qui atteignait ses yeux et les faisaient briller. Le sourire de Sherlock Holmes était du champagne pétillant, qui faisait étinceler le monde et réduisait le cœur de John à des paillettes dorées, son sang à de la lave en fusion, et le monde à un arc-en-ciel.
La terre s'arrêta probablement de tourner, et le monde de respirer pour leur offrir un instant d'éternité. Sherlock se s'était pas dégagé de l'étreinte de John, et lui faisait face, son regard rivé au sien sans ciller. Le soleil de la fin de l'après-midi, qui se déversait la large fenêtre derrière Sherlock l'auréolait d'une lumière blanche angélique. Et John se répéta pour la millième fois au moins que s'il n'était pas déjà amoureux de cet énergumène, il le serait tombé à l'instant même.
Et puis John éternua à cause du soleil, Sherlock le lâcha, rit de son embarras, et le moment fut brisé.
- A tes souhaits, John. Au boulot ?
Ils travaillèrent en silence longtemps. Il y avait bien trop de bazar sur le bureau de Sherlock pour espérer y poser un livre, alors John s'aménagea un espace par terre, repoussant un sacré bric-à-brac (deux béchers, une éprouvette, quatre tuyaux de cornemuse, une pile de courrier non lus, six livres (dont trois dont John ne comprenait pas le titre), une couverture, un ours en peluche éventré (expériences, se borna à dire Sherlock en haussant les épaules) et un jouet en forme d'os pour les chiens). Sherlock, lui, se vautra élégamment sur son lit (contribuant à froisser un peu plus les draps), juste au-dessus de John. Et ils travaillèrent ainsi pendant des heures.
Plus exactement, John travailla et Sherlock ordonna. Comme à son habitude, il corrigeait, émettait des petits sons désapprobateurs quand John se trompait dans ses exercices, et claquait sa langue contre son palais quand la réponse était juste.
Toute une série d'onomatopées très codifiées dont John connaissait le sens précis. Quand il faisait une erreur de raisonnement ou de calcul, Sherlock ne faisait pas le même bruit. Quand John hésitait sur une réponse, parfois Sherlock balançait des lettres au hasard, et John devait reconstituer l'anagramme du mot dont il avait besoin. Parfois Sherlock se lançait dans des phrases à trous que John devait compléter.
Parfois il s'exprimait en français ou en allemand pour faire travailler son oreille à John. Et parfois il disait des choses si compliquées dans une des deux langues que John n'y comprenait rien, mais il se délectait de l'intonation de son ami et de son œil brillant. Certes, il ne comprenait pas les mots, mais il en devinait le sens : Sherlock le félicitait. Avec fierté. Avec amitié. Avec attachement. Et les mots français qui coulaient de la bouche de Sherlock comme du chocolat chaud faisaient frissonner John des pieds à la tête.
Au bout d'un moment, ils eurent fini le programme de révision de la journée, et John rougit, embarrassé. Il était l'heure pour lui de rentrer. Mais il n'avait pas le moins du monde envie de partir. Il était assis par terre, au pied du lit du Sherlock, et son ami était allongé sur le ventre sur son lit. Il lisait le cahier de John posé par terre. Dans cette position, les cheveux de Sherlock effleuraient le visage de John par intermittence, et le jeune homme était presque sûr que ses jambes auraient lâché s'il avait été debout.
- Tu as progressé, John, le félicita Sherlock.
John était maintenant entièrement convaincu que le seul bruit dans la pièce était celui de son cœur tambourinant dans ses côtes, et qu'on pouvait l'entendre jusqu'à la rue voisine.
Sans un mot de plus, Sherlock se redressa, glissa au fond de son lit et s'adossa à ses oreillers. Plus loin de John qu'il ne l'avait été de toute l'après-midi. Sans même réfléchir, incapable de laisser autant de distance entre lui et son épouvantail personnel, John grimpa sur le lit et s'assit en tailleur au milieu, ni trop près (ne pas brusquer Sherlock), ni trop loin (ne pas s'éloigner plus que ce son cœur ne pourrait le supporter).
- Dis Sherlock, c'est qui Mycroft ?
Il n'avait obtenu aucune réponse à cette question, et il ne voulait pas partir sans avoir eu une réponse. Son ami soupira dramatiquement, mais John le connaissait suffisamment désormais pour affirmer que ce n'était que théâtral.
- Mon frère, consentit à répondre Sherlock après un temps.
- Tu as un frère ? Je ne savais pas ! s'étonna John.
- Et un chien. Chez mes parents.
A son ton, il semblait mettre l'animal au même rang que son frère, voire au-dessus de ce dernier dans son cœur, et John explosa de rire. Il ne savait que réagir ainsi, avec Sherlock. Tout le faisait soit rire, soit être fasciné par cette intelligence hors du commun qui brillait si puissamment, et que personne ne voyait jamais.
Cette fois, Sherlock partagea son hilarité. De toute évidence, il avait dit cela exprès pour amuser son ami.
- Il vit avec toi ? Il est plus vieux que toi ? Comment il est ? interrogea John, émerveillé et battant des mains comme un enfant.
- Il vit chez mes parents. Il se fait trop vieux, maintenant, le pauvre. Il est magnifique, avec des longs poils roux. Il s'appelle Barberousse.
- Je parlais de ton frère, Sherlock, répliqua John, désabusé.
- Je sais. Mais crois-moi sur parole, Barberousse est beaucoup plus intéressant que Mycroft.
John rit de bon cœur de nouveau.
- Mais soit, si tu y tiens vraiment… Oui, Mycroft vit avec moi. Je vivais seul, avant. J'étais parti du lycée et je me débrouillais à Londres tout seul. Mais Mycroft m'a retrouvé et m'a obligé à vivre avec lui. Ici. Et m'a inscrit dans ton lycée, de force.
John digéra les informations en silence. Il y avait beaucoup de questions sous-jacentes dans les propos de son ami. Sherlock était de toute évidence volontairement évasif. Et John n'était pas sûr d'être autorisé à poser les questions suivantes.
- John ?
- Oui ?
Il releva les yeux sur son ami, se reconcentrant sur le présent. Il s'était perdu dans un monologue intérieur.
- Pourquoi tu ne fais pas ce que tu as vraiment envie de faire ? Personne ne t'en empêchera ni te jugera, tu sais.
John cligna des yeux. Plusieurs fois. Bêtement. Bloqué pendant cinq bonnes minutes. Sherlock ne parlait absolument pas du choix de la fac de médecine de John, ou de son envie de rejoindre l'armée. Il ne pouvait pas parler de ça alors qu'il se passait la langue sur sa lèvre inférieure d'un air suggestif. Son regard était joyeux, pétillant, provocateur. Il était assis, adossé aux coussins de son lit, jambes écartées. Ses lèvres étaient humides, légèrement gonflées et ses pommettes se teintaient d'un rose délicat.
Alors le peu qu'il restait de délicatesse, de sens commun et de réflexion disparurent de l'esprit de John tandis que son instinct agissait pour lui. Il avança doucement, à genoux sur le lit, et s'installa entre les jambes de son ami. Le visage proche du sien, le fixant indécemment. Sherlock n'avait eu ni mouvement de recul, ni n'avait avancé pour aller à la rencontre de John. Il semblait d'ailleurs rester parfaitement calme, là où le futur médecin était persuadé que son cœur et sa folle cavalcade pouvaient sortir à tout instant de sa cage thoracique.
Un autre que John aurait pu prendre la neutralité de Sherlock pour de la froideur, ou pire de la répulsion et du dégoût. Mais le jeune homme savait lire dans les pupilles de son camarade et celles-ci étaient luisantes.
John rapprocha encore son visage de celui de Sherlock, leurs souffles se mêlant et goûtant. Ils étaient deux à avoir une respiration un peu plus appuyée que d'habitude. Et pour cesser de loucher à tenter de regarder Sherlock dans les yeux en étant si près de lui, John ferma les paupières et fit voler en éclat l'espace qui restait entre leurs corps.
Cela n'avait même pas été conscient. Il n'avait pas simplement avancé la tête pour faire prisonnières les lèvres de son ami et l'embrasser, c'était tout son corps qui s'était déporté en avant pour s'écraser contre celui de Sherlock. Alors les bras de Sherlock se refermèrent sur lui, leurs corps se fondirent l'un dans l'autre. Et John intensifia le baiser.
Ils s'étaient contentés d'effleurement, bouches fermées, découvrant la forme, le goût et la texture des lèvres de l'autre. Il était étonnant de voir à quel point les lèvres de Sherlock pouvaient être douces et pliantes sous les assauts de John, prêtes à lui donner ce qu'il voulait, alors qu'en temps normal elles ne servaient qu'à former des mots cyniques et acides.
Timidement, John expérimenta avec sa langue, et de son bout, dessina la lèvre inférieure de Sherlock, puis remonta sur l'arc de cupidon, et puis revint en son centre, poussant doucement. Il n'eut pas à attendre longtemps. Sherlock ouvrit obligeamment sa bouche pour lui, poussant sa propre langue à sa rencontre, l'attirant en lui et l'embrassa furieusement.
John refusa de rester ainsi, passif à se faire embrasser. Tous ses sens s'embrasaient, y compris une sourde et agréable chaleur dans son bas-ventre et dans le bas de son dos. Les mains du jeune étudiant, jusque-là bien sagement posées sur les hanches de Sherlock remontèrent brusquement. L'une sur la joue gauche, son pouce traçant le contour des pommettes. L'autre sur le col de chemise de Sherlock.
Et de ses mains, John reprit le contrôle de la situation. De sa main droite, il écarta la chemise et la veste de costume, les poussèrent plus loin sur l'épaule, dénudant la gorge longue et blanche de son amant. De la gauche, il appuya sur la joue, força l'inclinaison de la tête en arrière. Rompit le baiser pour mieux plaquer ses lèvres à la commissure de sa bouche. Et fit ensuite glisser sa langue luisante le long de la mâchoire, doucement et délicatement, puis pressa sa bouche contre son cou. A la jointure de l'épaule et de la gorge. Il embrassa doucement, lécha et caressa, mordit.
- Ah !
Il sourit contre la peau de Sherlock. Il avait gagné. Sherlock avait crié. Tous deux haletaient depuis tout à l'heure, bien sûr, puisqu'ils oubliaient totalement comment respirer à cause de leur baiser endiablé. Mais le premier cri, ce fut Sherlock. Le premier gémissement, ce fut John néanmoins. Sherlock s'était vengé en resserrant la prise de ses bras dans le dos de son amant, avait rapproché leurs corps encore un peu plus, et John avait distinctement senti tous les contours du corps de Sherlock. Et n'avait pas pu retenir son gémissement appréciateur. Il perdait complètement la tête.
Et il redressa pour mieux voir son ami. Ses pommettes étaient écarlates, ses cheveux ébouriffés presque comme le premier jour où il l'avait rencontré, et dans ses grands yeux si clairs, ses iris bouffaient tout le bleu des pupilles, créant un large cercle noir d'envie et de désirs. John sourit timidement, conscient que son état actuel ne devait guère être mieux. Ils louchaient légèrement pour se regarder ainsi de si près, leurs nez se frôlant presque en une douce caresse. Puis Sherlock ferma les yeux et approcha son visage, et John répondit immédiatement à sa requête muette et recommença à l'embrasser. Encore et toujours, tendrement et passionnément, doucement et intensément. Ils auraient passé des heures ainsi, sans même remarquer le monde qui s'écroulait autour d'eux.
- SHERLOCK ! Je suis rentré !
(1) Friends bien sûr, obscure série américaine que personne ne connaît
*sifflote gaiement* C'est toujours Noël, une ch'tite review ? :) Je pense que je devrais réussir à publier le prochain chapitre ce WE ;)
