Le Christophe de six ans se réveille avec une petite fille hispanique avachie contre lui. Un autre petit garçon est lové autour de ses pieds. Et le garçon blond nommé Gregory dort avec sa tête appuyée sur l'épaule de Christophe.

Christophe panique le temps d'une seconde, mais parvient à ne pas se relever brusquement et ainsi à ne pas réveiller les autres enfants. Son dos est appuyé contre un mur en métal. Il sent du mouvement et des vibrations, et se rappelle s'être hissé à bord d'un camion la nuit d'avant. Il se rappelle aussi des cris d'agonie des enfants. Ses vêtements sont toujours éclaboussés de sang.

De l'autre côté du camion, une bande de cinq petits garçons lui rend son regard. Ils étaient manifestement en train d'observer les quatre autres.

Le corps battu et couvert de bleus de la deuxième petite fille repose au fond du camion. Christophe blêmit. Elle gémit, enroulée sur elle-même. Son bras est tordu dans des angles bizarres et absolument pas naturels. Des larmes coulent sur ses joues.

« C'est vous cinq qui avez fait ça? » chuchote-t-il.

Le leader des cinq garçons acquiesce. « C'est ma hermanita. Sœur. » Il pointe le doigt vers la fillette hispanique appuyée contre Christophe. « Tu devrais nous la donner. »

« Pourquoi? »

« Parce que. »

Christophe secoue la fille hispanique. Les deux autres enfants se réveillent à cause du mouvement. Les quatre gamins se rassemblent en un cercle et fixent la bande des cinq garçons tout en parlant.

« Il dit que tu es sa sœur. »

Elle hoche la tête. « Sí. Es mi hermano mayor. C'est mon grand frère. »

« Je crois qu'ils ont tabassé cette autre fille. Je sais pas si elle va bien. »

Elle acquiesce. « C'est un putain de barge, aussi. Il m'a battue pour aussi longtemps que je m'en souvienne. »

« Il te veut. »

« Qu'il aille se faire foutre. »

Les quatre d'entre eux se tournent vers les cinq petits garçons. Aucun d'entre eux ne le réalise, mais ils ont automatiquement formé des clans.

« Je suis Gregory, » dit Gregory.

« Maria. » La fille hispanique plisse les yeux. « Mon frère, c'est Jorge. »

« Chase. » L'autre petit garçon entoure ses bras contre son torse et frissonne. Il est américain.

Christophe se présente. Les quatre sont silencieux le temps d'un instant.

« On ne peut pas se battre contre eux, » dit finalement Gregory. Christophe se méfie de lui presque instinctivement. Pas juste parce qu'il est anglais et que tous les Anglais sont des putain de pédés ; mais aussi parce qu'il se souvient de la conversation que Gregory avait eue avec l'homme en costume la nuit précédente.

« Et que penses-tu de tout ça? »

« Je pense qu'il doit y avoir un moyen plus efficace de le faire. »

Dangereux. Ce Gregory est dangereux.

« Ils sont plus nombreux, et l'un d'entre nous est une fille, » dit Christophe en réfléchissant tout haut.

« Hé! »

« Les filles sont plus faciles à frapper, je l'ai fait souvent. Je dis juste — t'es toute petite et t'en imposes pas beaucoup. »

« Tu veux qu'on— »

« Ça ne sert à rien de se disputer, » coupe Gregory. Christophe et Maria se taisent, bien qu'ils continuent à se fusiller du regard.

« On résonnera avec eux. » Et là-dessus, Gregory se retourne vers l'autre bande. Jorge se tient avec défiance, les bras croisés et les yeux plissés. La petite fille dans le coin gémit.

« ¡Maricón! Mais pourquoi tu l'as frappée? » crie Maria à son frère.

Jorge hausse les épaules. « Elle respirait mon air. Elle était chiante, comme toutes les filles. Viens un peu par là, puta. Je vais te donner une bonne leçon. »

« Va te faire foutre! »

« Viens ici, Maria! »

Les autres petits garçons éclatent de rire.

Gregory soupire et croise les bras. « Je préférerais que tu n'utilises pas un langage aussi grossier en présence d'une fille, » informe-t-il Jorge. « Je préfererais aussi que tu ne frappes pas les filles. C'est un comportement totalement indigne d'un gentleman. »

Jorge traite Gregory de quelque chose d'insultant en rapport avec ses préférences sexuelles et sa nationalité, ce qui fait bondir Christophe en avant, ses dents serrées fortement. Oui, il pensait la même chose du garçon anglais, mais Gregory est l'un des siens, pas de ceux de Jorge. Gregory et Maria et Chase sont les siens. Il n'exprimera pas ce sentiment à voix haute avant plusieurs mois, mais il le sait, tout au fond de lui. Il a vu des enfants mourir devant ses yeux lors des dix dernières heures. Il a été arraché à sa famille de merde et a entendu son propre frère implorer Dieu en hurlant alors qu'on lui tranchait la gorge. A cet instant, ça n'a aucune importance de savoir qui sont ces enfants, ça n'a pas d'importance que l'un d'entre eux soit une fille, que l'autre soit une chochotte, et que le dernier soit un sale Anglais indigne de confiance. Ils sont à lui. Et c'est tout ce qui compte.

Et ainsi, le cours de la vie de Christophe est déterminé par ceux à côté desquels il s'est endormi.

Il serre les poings dans l'anticipation d'une bagarre, mais le camion freine brutalement, projetant tous les enfants au sol.

La porte s'ouvre. Christophe se remet sur pieds et se dresse devant les trois autres dans un instinct protecteur. Une lumière vive l'aveugle presque, et il doit cligner des yeux afin de percevoir les gens en dehors du camion.

L'homme en costume, toujours flanqué par plusieurs guardes.

« Bienvenue en enfer, » dit l'homme.


Je me réveille avec une odeur de bacon frit. Mon estomac gargouille. Je crois que je n'ai pas mangé depuis deux, voire trois jours, et je ne peux pas empêcher la salive d'envahir ma bouche. Chaque muscle me lance, mais quelqu'un m'a enveloppé dans une épaisse couverture.

Je m'assieds, mes jointures craquent. Un baillement sort de ma bouche et je m'étire, essayant d'évacuer le reste du sommeil hors de mon corps. Je jette un coup d'œil dans la pièce.

…Attends, pièce?

Je me relève brutalement, puis trébuche contre le tapis. Mon genou bute contre la table basse devant moi. Mon mollet droit me lance. Toujours blessé. Bandé. Putain, mais je suis où? La dernière chose dont je me souvienne, c'est d'avoir parlé à ce suppôt de Satan avec les cigarettes et puis de m'être évanoui—

« T'es réveillé! »

Un garçon pourvu de cheveux blonds mi-longs et d'un fort accent anglais entre dans le salon, une spatule à la main. Je le fixe, et il me sourit. Il a à peu de choses près la même description que Gregory — anglais, beau garçon, blond — mais il est en même temps son opposé. Je doute que ce garçon pourrait jamais comploter dans le but de tuer cinq autres petits enfants.

C'est pas vraiment un garçon, en plus, plus un adolescent. Il a mon âge.

« Putain, t'es qui toi? »

Il commence à ouvrir la bouche pour me répondre, mais une autre voix dans la cuisine lance, « Fous-lui la paix. »

Cette voix est familière. Trés familière en effet. Un autre adolescent entre dans le salon. Son ushanka verte est de traviole sur sa masse de cheveux roux. Ses yeux noisette croisent les miens.

« La Taupe, n'emmerde pas Pip » dit-il. « Il est trop con pour savoir comment réagir. »

« Broflowski. » Je me rassois sur le canapé sur lequel je dormais auparavant. Ça fait neuf ans qu'on ne s'est pas vu, mais je sais que Kyle est un type bien, même s'il n'hésiterait pas à laisser entrer Gregory si jamais ce dernier venait frapper à la porte. Cependant, ce n'est pas de sa faute s'il ne sait pas, — c'est pas comme si j'allais dire quoi que ce soit de toute façon.

« Ça f'sait longtemps, la Taupe. »

« Putain, mais pourquoi tout le monde se sent obligé de m'appeler comme ça? » je grommelle. Après que Gregory ait dit à ma mère que c'était mon surnom quand nous avions huit ans, même elle s'était mise à m'appeler comme ça pendant un moment (jusqu'à ce que je m'enfuisse, bien entendu). C'était juste l'une des douloureuses techniques de Gregory pour me rappeler mon passé en permanence. Salope.

« OK. Christophe. » Son regard parcourt mon visage. « T'as l'air crevé. C'était comment de mourir? »

« Charmant, » dis-je. « J'ai été en Enfer pour les quelques minutes que ça a duré. » Pas de grosse surprise.

« Ah oui? Et c'était comment? »

« Si t'es si curieux, pourquoi tu vas pas demander à ton pote? Le petit blond qui meurt tout le temps? Je crois qu'il y va tout le temps. »

« Il veut pas nous dire. Et t'es assez mal placé pour le traiter de petit. »

« Alors vous vous souvenez qu'il meurt. C'est bien. Ça le préoccupait. »

« Tu connais Kenny alors? »

« Je l'ai rencontré quand j'étais en Enfer, avant que Satan monte sur Terre. On a un peu discuté. » Je ramène mes genoux contre ma poitrine. « Mais tu tournes autour du pot, là. Qu'est-ce que je fais ici? »

Kyle soupire. « Pip, tu veux bien lui dire? »

« Bien sûr! » Pip, qui était retourné dans la cuisine, revient dans le salon. « Je t'ai trouvé devant ma porte ce matin avec ce mot. Aucune idée de ce tu faisais ici— tout ce que j'ai, c'est cette note. »

Il me tend un morceau de feuille à carreaux et retourne dans la cuisine.

Pip,

Ce mec est blessé, et je crois que sa blessure est infectée. Il peut la guérir lui-même s'il arrête de faire le con.

Ne lui fait pas confiance. Il a des pouvoirs et il est plus malin qu'il n'en a l'air.

Bisous,

Ton suppôt de Satan préféré.

« Fils de pute, » dis-je en grommellant. Plus malin que j'en ai l'air?

« Tu sais qui t'as amené ici? »

Je plisse les yeux en direction de Kyle. « Je pense que Pip saura mieux que moi. On dirait que la personne qui m'a ammené ici a de l'affection pour lui. »

« Pip dit qu'il ne sait pas qui c'est, qu'il ne connaît aucun 'suppôt de Satan'. »

« Ben, tout ce que je sais c'est qu'il était fringué tout en noir et qu'il fumait des clopes. » Je secoue la tête et grogne.

« C'est quoi cette histoire de pouvoirs? »

Je lève les yeux sur lui. « Je sais pas de quoi il parle. »

« Arrête de raconter des conneries, la Taupe. »

« Ne m'appelle pas comme ça! » Je serre les poings. « Qu'est-ce que tu fous là, Broflowski? »

« Pip a appelé Stan pour lui demander de l'aide, alors Stan a rammené toute la bande. »

« La bande? » Je le toise. « Tu veux dire toi, le gros, Stan et Kenny. »

« Ouais, et Butters. »

Je ne connais pas de « Butters », mais je décide qu'on s'en fout. « Et ils sont où du coup? »

« En haut. On a deux-trois autres trucs en cours en ce moment, alors Cartman est en train de chercher sur Internet comment tuer les dragons pendant que les autres construisent le Convertisseur à Célébrités. » Il grimace. « Désolé, ça doit te paraître complètement délirant. »

« Non. Non, ça va. » Je me souviens de tout le bordel qui s'était produit lors des brefs huit mois que j'ai passés à South Park.

« Là, c'est toi qui tourne autour du pot, Christophe. » Kyle s'appuie contre le mur et croise les bras. « C'est quoi cette histoire de pouvoirs? »

J'émets un son dédaigneux. « La magie n'existe pas. »

« On est à South Park. Tout existe. » Il arbore la même expression déterminée que lors de l'époque de La Résistance.

Je m'apprête à sortir un mytho complètement craqué, lorsque je sens soudainement une odeur obscure. Je me fige, et inspire à nouveau. Kyle hausse un sourcil en m'observant. L'odeur inonde mes poumons. Mes poings se serrent. Je n'arrive pas à croire que je ne l'ai pas sentie plus tôt.

C'est logique que je l'ai pas senti quand j'étais gamin — j'étais même trop jeune à l'époque pour ressentir la magie, alors la sentir — mais à présent, impossible de se tromper sur la nature de ce relent de mort.

« T'es un suppôt de Satan. »

Kyle blêmit. « De quoi? »

« T'es du côté de l'Enfer. T'as des pouvoirs, de la magie de nature infernale. Pas étonnant que tu sois aussi curieux à propos des miens. Et je pensais que t'étais un type bien. » Je ris. « Mais bon, qui je suis pour dire que qui que ce soit puisse être un type bien? » Je renifle une nouvelle fois. « Et ce garçon, Pip — c'est un agent de Dieu, un Déiste si tu préfères. » Mes yeux se plissent. Je fais à peu près autant confiance aux Déistes qu'aux Satanistes.

Je me remets sur pied. Ma blessure proteste mais je n'y prête pas attention. Je porte un T-shirt en flannelle et un jean, sauf qu'à cet instant je suis plus préoccupé par mon équipement que par mes vêtements. « Où est ma putain d'pelle? »

« Christophe, j'ai aucune idée de quoi tu parles. »

Je l'observe. Il dit la vérité. « Vraiment, tu sais pas? »

Il hoche la tête.

« Au passage, moi non plus! » gazouille le jeune Anglais en passant la tête à travers la porte. « Ton bacon est presque prêt, la Taupe! »

« Ne m'appelle pas comme ça, » dis-je en sifflant, mais la dispute m'a épuisé. Je m'effondre sur le canapé, ma blessure palpitante. « Tu sais vraiment pas. »

Kyles hausse les sourcils.

« Fils de pute. »

« T'as beaucoup d'explications à nous donner. »


Après avoir mangé mon petit déjeuner (du bacon, des gaufres, des œufs et du café, tous expertement préparés par Pip) et avoir allumé une cigarette, je me rallonge sur le canapé et jauge les six garçons en face de moi.

Butters est un garçon blond et maigre enroulé dans du gros scotch sans raison apparente, bien que d'après les grommellements de Cartman ça ait un rapport avec le fait de tuer des dragons. Je ne le reconnais pas, mais là encore, je ne connais presque personne à South Park. J'ai été scolarisé dans une école privée catholique les huit mois que j'ai passés dans cette ville de cinglés, pour mon plus grand malheur. Je me souviens seulement de la camaraderie que j'ai ressentie lorsque j'ai consenti à aider La Résistance, un sentiment d'amitié auquel je n'avais pas goûté depuis ma fuite de Yardale School.

Kenny fait presque un mètre quatre-vingts, mais il est maigre, tout en peau, os et muscles noueux. Il a échangé la parka contre un sweat à capuche orange.

Cartman est encore plus grand que Kenny, mais ils sont presque de parfaits opposés. J'avais le souvenir d'un gamin de huit ans obèse, mais ce Cartman-là est musculeux. Mais c'est toujours un gros enfoiré. Il porte un T-shirt à swastika et il me toise, ses doigts tapotant sur son jean en patientant. Je tire une taffe avant de tourner mon attention sur Stan et Kyle.

Stan et Kyle sont les deux mecs dont je me souviens le plus de mes huit mois à South Park, bien que je ne les aie connus que le temps de quelques heures. Stan fait à peu près un mètre soixante-quinze et est un peu plus musclé, il porte une veste, mais à part ça il n'a pas beaucoup changé. Même posture exaspérée — les bras croisés, les orteils tapotant la moquette. Même expression faciale incrédule.

Kyle a perdu à la lotterie de la croissance. C'est le plus petit des gars de South Park, avec Pip (bien qu'il soit toujours plus grand que moi — ça fait mal au cul de l'admettre, mais je suis cinq centimètres plus petit que le mètre soixante de Pip. Il est mince et musclé, comme Kenny. Si j'avais sexuellement attiré par un des genres, je l'aurais trouvé assez mignon. Mais ce n'est pas le cas, alors à la place je m'arrête sur son regard pétri de valeurs, ses lèvres mordues.

Kyle et Stan sont de toute évidence complètement gays l'un pour l'autre, et dans le déni. Ils sont assis assez près l'un de l'autre pour que leurs hanches se touchent, et leurs poings sont serrés fortement comme s'ils s'empêchaient physiquement de toucher l'autre. Je jette un œil vers Cartman, et nos regards se croisent. Je me retourne vers Kyle et Stan, et Cartman sourit méchamment. Je peux deviner ce qu'il est en train de se dire : Trop facile, trop facile.

Je finis ma cigarette et l'écrase sur la table basse. Kyle a remplacé mon bandage avant que je commence à manger, une expérience douloureuse que j'ai déjà ressentie une centaine de fois avant. Quand on est mercenaire en freelance, les blessures par balle sont un risque du métier.

Je regarde les cinq mecs une nouvelle fois. Pip se tient dans le coin du salon, aussi loin d'eux que possible, bien que ce soit sa maison. La raison paraît claire. Les Satanistes nous haïssent, nous les agents de Dieu, et ils essayent activement de nous tuer, alors que nous autres avons désespérément peur d'eux.

Et c'est ce que sont ces mecs. Butters, Kenny, Stan, Kyle et Cartman. Ils sont tous du côté de l'Enfer, bien que pas encore « activés ». C'est aussi le cas de Pip. Pour leur rendre justice, je n'ai toujours pas été « activé » non plus, même si Gregory, Maria et Chase le sont sûrement à présent. Moi je sais juste que j'ai des pouvoirs ; je n'ai jamais été capable de les contrôler ou de les utiliser.

« J'ai l'impression, » dis-je tout haut, « que votre ville entière est un allié de l'Enfer. »

Ils sursautent tous au son de ma voix. Ça fait dix minutes que je les examine.

Ça fait quelques minutes que j'analyse les odeurs de votre ville, et je ne peux pas en arriver à une autre conclusion. »

« Attends, attends, attends, » dit Kyle. « Du côté de l'Enfer? Qu'est-ce ça veut dire? »

Je soupire et me demande jusqu'où je peux aller dans l'explication sans leur donner d'information sur moi. C'est pas que je ne veux pas qu'ils sachent personnellement, c'est juste que je ne veux pas qu'ils sachent quoi que ce soit qui pourrait aider Gregory.

« Le Paradis et l'Enfer sont en guerre depuis des milliers d'années. » J'aspire une gorgée de café tiède. « La Terre est alliée au Ciel par défaut. Ça veut dire que si jamais c'est la guerre entre Satan et Jésus, ils aideront toujours Jésus à gagner. »

« Mais attends, » dit Stan. « La fois où Jésus et Satan se sont battus dans notre ville— » Ah, South Park… « Et où tout le monde avait parié sur la victoire de Satan, pour de l'argent. »

« Oui. C'est parce que South Park est alliée à l'Enfer. »

« Comment ça se fait? » coupe Kenny, ses yeux bleus assombris. Il croise les bras et baille. « Comment c'est même possible un truc pareil? »

C'est sympa de pouvoir enfin comprendre ce qu'il dit.

« Dieu, cette putain de grosse pédale— »

Butters grimace, ce qui me laisse à penser que soit a) c'est une lavette qui ne supporte pas les gros mots, soit b) il est profondément religieux, ou alors c) il est gay, ce qui serait plutôt logique. Parce que leur ville est du côté de l'Enfer, il y a autant de probabilités que les enfants de South Park naissent gay ou hétéros. L'homosexualité est caractéristique de l'Enfer, apparemment (par conséquent, tous les mecs hétéros se sentiront au Paradis en Enfer ; j'y ai été, et c'était plein à craquer de lesbiennes). Personnellement, je n'accorde pas d'importance à ce quelque chose vienne de l'Enfer ou du Ciel ; j'ai rencontré Satan et Dieu, et croyez-moi, ce sont de grosses salopes tous les deux.

« Dieu a la capacité de créer de l'énergie céleste sur Terre, ce qui fait que la Terre est du côté du Ciel. Mais Satan a aussi cette capacité, et c'est trés probable qu'il ait concentré son énergie sur South Park pour en faire son alliée. »

« Est-ce que ça veut dire qu'on est les méchants? » demande Butters, blême et terrifié. « Oh, mince, je veux pas être un méchant, moi! »

« Pas forcément. J'ai rencontré des connards qui étaient du côté du ciel et de l'Enfer. Je dirais que les deux camps se valent dans leur morale. »

Kyle grimace. « J'ai l'impression d'être un véritable blasphème ambulant. »

« C'est bizarre que ça te pose un problème. Tu devrais haïr Dieu profondément. J'ai l'impression que le fait que vous cinq soyez des agents de Satan vous donne la capacité de penser par vous-mêmes, même si à la fin vous finirez de son côté. Tu ne t'accroches à ton judaïsme que par croyance infondée, qui t'a été inculquée par tes parents. »

« Je veux ni être un agent de l'Enfer ou je sais pas quoi, ni vénérer Satan. » Kyle a l'air effrayé.

« Ça va être galère de résister à ta salope de mère juive, hein, Kaïle? » se moque Cartman.

« Ferme-la, gros lard! » crache Kyle.

« Fermez-la tous les deux, » dis-je en sifflant. « Kyle, tu ne vas pas te mettre à vénérer Satan juste parce que tu es un de ses agents. Regarde-moi. Je suis un Déiste et je déteste Dieu, parce que c'est une sale pute qui a pourri ma vie entière. »

Kyle et Stan échangent un regard et sourient.

« Bon… Qu'est-ce que ça veut dire alors d'être… agent de Satan? » demande Kenny précautioneusement. « C'est pour ça que je ne peux jamais mourir? »

« Non, je ne pense pas. Je pense pas que les Satanistes ont ce genre de pouvoirs. Ça doit être autre chose. »

Kenny émet un grognement.

« Ça veut dire, » je continue en répondant à peu près à ses questions, « que tu as des pouvoirs relevant de la magie noire, de la même manière que moi qui utilise la magie blanche parce que je suis Déiste. Je ne sais pas comment utiliser mes pouvoirs, de la même façon que toi qui ne sais probablement pas comment utiliser les tiens. »

« On a des pouvoirs magiques? Putain, comment ça troue l'cul! » hurle Cartman. Je le fusille du regard, il me rend la pareille, puis j'émets un grognement et continue.

« Par contre, si tu commences à utiliser tes pouvoirs, je pense que tu seras de plus en plus attiré vers Satan. C'est pour ça que je n'utilise presque jamais les miens, 'pis bon c'est pas comme si j'essayais, d'habitude ça arrive comme ça, même si c'est vrai qu'ils sortent quand je creuse. En fait je ne veux pas prendre parti pour le Paradis ou l'Enfer. »

« Pourquoi nous? » demande Kyle. « Pourquoi on est ces trucs, là, les suppôts de Satan? »

Je hausse les épaules. « Ça demande beaucoup d'énergie de créer un agent de Dieu ou de Satan à partir d'un humain. La plupart des Satanistes sont des démons, et la plupart des Déistes sont des anges, bien qu'il y ait des exceptions — et nous tous, on en est l'exemple numéro un. En gros, Satan a du vous faire absorber des morceaux de son âme tous les jours pendant des mois pour faire de vous ses agents. Il a réussi, apparemment… Vous cinq êtes très puissants, vous ne savez juste pas comment utiliser vos pouvoirs. »

« Ça c'est passé pareil pour toi? » demande Kenny. « Sauf que c'était l'âme de Dieu — ah, c'est trop dégueulasse. »

J'acquiesce. « Oui, quand j'avais six ans. »

« Comment ça se fait que tu sais tout ça? »

« J'ai été à une école spéciale quand j'étais gamin. » Je crache ces mots avec amertume. « Une école spéciale à laquelle mon père et ma mère m'ont vendu pour deux millions de dollars. Ils m'ont appris ces trucs sur le Paradis et l'Enfer, et aussi comment me battre contre des démons et autres alliés de Satan. Ils nous ont entraînés, nous les humains transformés en agents, pour faire partie de l'armée de Dieu pour quand la guerre viendra. Je me suis enfui quand j'avais sept ans, et depuis j'essaye toujours de leur échapper. »

Ils me fixent tous. Finalement, Stan lâche, « Mec, c'est tordu à mort. »

« N'est-ce pas? » J'avale le reste de mon café. Ma pelle et ma corde sont posées à côté de moi et j'ai ré-enfilé mes anciens vêtements que Pip m'a lavés pendant que je dormais. Je devrais sûrement me tirer d'ici vite fait, même si je doute avoir grand-chose à craindre de ces cinq-là (à l'exception peut-être de Cartman). Ce sont peut-être des Satanistes, mais ils ne sont pas encore « réveillés » et ils ont assez d'intelligence et de barrières morales pour ne pas me faire du mal, ce qui explique pourquoi Cartman soit le seul dont je me méfie.

Je dois mettre les voiles avant que Gregory ne remonte ma piste. Ça ne devrait pas lui poser des masses de difficultés de se rendre compte que j'ai pris un train pour Denver, et à partir de là c'est plutôt facile d'en déduire notre ancienne ville de South Park.

« Et moi alors? » gazouille Pip. « Tu as dit quelque chose comme quoi j'étais du côté du Ciel— »

J'hausse les épaules. « Honnêtement, j'ai aucune idée de ce que tu fous à South Park en étant Déiste. Est-ce que les autres enfants te harcelaient? C'est plus que probable qu'ils ne t'aimaient pas. Les Déistes et les Satanistes ne sont pas fan les uns des autres en général. »

« Oh! » s'exclame-t-il, et ses yeux s'écarquillent.

« J'espère que j'ai répondu à toutes vos questions. » Je commence à enrouler ma corde autour de mon bras. « Mais je dois y aller. » Je suis un fugitif de Yardale School. Je ne veux pas rester dans le coin quand ils auront fait la connexion avec Pip.

« Yardale, » dit Stan. Je peux voir les engrenages fonctionner. « J'ai déjà entendu ça quelque part. »

« M'étonne pas, » dis-je sèchement. « Je dois me tirer d'ici. »

Kyle me surprend en attrapant mon bras. « Non, mec, tu peux pas, t'es toujours blessé, et le gars qui t'a amené ici a sûrement raison. Je crois que ta blessure est infectée. »

J'hausse les épaules. « J'ai connu pire. »

« Vraiment, mec, reste ici. » Stan se lève et s'étire. « On doit aller s'occuper de l'affaire des dragons et des célébrités, mais une fois qu'on sera revenus, est-ce que tu pourrais nous expliquer d'autres trucs? »

« Je vous ai déjà dit tout ce que vous deviez savoir. »

« Allez, » geint Kenny. « On pourrait même peut-être t'aider à retrouver le mec qui t'a amené ici. »

Je marque un temps d'arrêt. J'ai vraiment envie de dire le fond de ma pensée à ce sale enculé—

« D'accord, » dis-je à contre-cœur, croisant chacun de leur regard. « Mais seulement jusqu'à ce que ma blessure soit guérie. »

« Super! » s'exclame Stan. « Hé, Pip, est-ce que tu peux rester avec lui jusqu'à ce qu'on revienne? On le transférera chez moi plus tard. »

« Pas de souci. » Pip me fixe avec des yeux ronds. Je lui lance un regard noir, mais il tente un sourire, apparemment pas trés affecté.

« A plus, Christophe! »

Les cinq suppôts de Satan franchirent la porte.