Humm, ce chapitre contient... beaucoup de sang? Je ne pense pas qu'aucun de vous ne soit offensé par ce qui se passe ici, mais je crois que mon devoir est de vous prévenir quand même.

Here we go.


Wilson

"House!" hurlai-je en lui courant après.

Je finis par bénir sa mauvaise jambe pour me permettre de le rattraper rapidement. C'était peut-être idiot de ma part (une petite voix dans un coin de ma tête qui ressemblait bizarrement à celle de House, me fit remarquer que c'était définitivement idiot), mais je n'avais pas envie de le quitter des yeux dans une situation pareille. Je ne savais même pas quelle était la situation, en fait. Je ne savais même pas s'il y avait une situation quelque part. Tout ce que je savais, c'était que je ne me sentais pas une hallucination comme semblait le croire House, et je ne me sentais pas plus halluciner ; entre temps, on avait atterrit dans Londres du 19eme siècle, et un Londres fictif encore, où on était tombés sur Holmes et Watson en personne, ceux dont j'avais dévoré les bouquins quand j'étais ado au point de connaître leurs histoires par cœur.

…Okay, ça sonnait un peu trop comme un trip provoqué par de la Marijuana ou du LSD. Un point pour House. Oh attendez un moment, ça voudrait dire que j'avais avalé du LSD…? Bien que House soit capable de me faire avaler des vers de terre s'il en avait envie, je ne pensais pas qu'il m'injecterait une dose de LSD assez puissante pour me faire planer à ce point. …

Ce n'est pas que j'avalerais des vers de terre s'il me le demandais, je pensais plus au fait qu'il me les fasse avaler sans que je le sache….

Oubliez.

Le froid et la neige m'avaient déjà recouverts pendant les quelques secondes qu'il me fallut pour le rejoindre, marchant bancalement dans l'étroite allée par laquelle on était arrivés.

"House!" criai-je encore une fois en arrivant à sa hauteur. "Tu fais quoi?"

Je savais déjà ce qu'il faisait, question idiote. Il sembla penser la même chose, parce qu'il ne m'accorda même pas un regard. Il plongea la main dans son jean et en sortit son téléphone portable et son Ipod. Je regardai par-dessus son épaule, intrigué, mais évidemment il n'y avait aucun réseau, et les deux machines étaient quasiment déchargées et ne verraient pas un chargeur avant quelques temps; à moins que quelqu'un n'invente un chargeur à gaz. Mon propre portable, et d'ailleurs toutes mes affaires, étaient restées dans mon sac, dans la voiture de House, à quelques 150 ans, 3000 kilomètres d'océan, et une réalité plus loin.

L'allée s'assombrissait brusquement par manque de lampadaire. Je ne me sentais pas du tout à l'aise ici.

"House, cette ruelle ne m'inspire pas confiance."

"Tu as plus confiance en « Holmes » et « Watson »?" me demanda-t-il.

"Peut-être bien" répondis-je. "Je préfère être scruté par Holmes -ou qui que ce soit sur qui on est tombés- plutôt que de m'enfoncer là dedans!"

"Holmes?"

La voix venait de devant nous, dans le noir. House arrêta net ses pas. Je l'imitai, mon estomac se mettant soudain à remuer inconfortablement.

"Vous connaissez Sherlock Holmes?" continua la voix, froide et pas du tout, du tout rassurante.

Une ombre se dessina devant nous alors que l'homme à qui elle appartenait faisait un pas en avant, gardant son visage caché.

"Pourquoi?" répondit soudain House d'une voix un peu trop calme pour que j'aime ça.

Je lui donnais un coup de coude dans les côtes pour le faire taire, mais il m'ignora, comme d'habitude.

"Vous voulez qu'on lui fasse passer un message?"

"House!!" sifflai-je.

Il y eut un petit ricanement, avant qu'une nouvelle voix n'émerge de devant :

"Exactement. Un message à lui faire passer."

"On va p't'être bien vous l'graver dans la peau" reprit le premier. "Pour pas qu'vous l'oubliez."

Et avant que je ne puisse faire quoi que ce soit, deux hommes se jetaient vers nous. Par je ne sais quel miracle, House, sans doutes préparé à l'attaque et sous estimé par les agresseurs qui avaient remarqué son "handicape", parvint à glisser sur le côté à la dernière minute pour les éviter, mais je n'eus pas cette rapidité de réaction.

Ils m'attrapèrent tous les deux, un bras chacun, alors que je regardais House disparaitre dans les ténèbres de l'allée.

…Non, stop. Quoi?! House comptait vraiment me laisser tout seul là, alors que deux malades me tenaient par les bras avec l'intention de me saigner?!

…C'est vrai, il pensait que j'étais une hallucination… Mais quand même.

"House!!" criai-je inutilement, pris d'une panique soudaine.

"Ne t'inquiète pas pour le boiteux" me chuchota-t-on dans l'oreille. "Cette allée est un cul-de-sac. On viendra s'occuper de lui une voix fini avec toi."

Je grimaçai, essayant de ne pas penser à ce qu'ils entendaient par là. Malheureusement, un couteau levé contre mon bras nu me força à imaginer l'issue de cette rencontre, et ça ne me plaisait pas du tout. La panique me pris de plus belle, je me mis à me débattre.

Les deux hommes faisant deux fois ma taille, j'étais facilement maitrisé et ils me jetèrent dans la neige -dont j'avalais un bon paquet. On se jeta sur moi, me clouant au sol gelé, et le couteau revint à la charge sur mon dos.

"Tu portes quelque chose d'bizarre" me dit-on.

Un t-shirt en coton n'était sûrement pas courant dans le Londres Victorien. Le couteau commença à le déchirer en morceaux, m'effleurant la peau. Je fermais les yeux, essayant de reprendre ma respiration sous contrôle et d'ignorer les bruits de la toile qu'ils arrachaient, me retrouvant bientôt torse nu sur le sol. Le froid me bloqua la respiration pendant un instant, et le couteau revint sur ma nuque cette fois. J'ai dû crier sans en avoir conscience, parce qu'une main se plaqua contre ma bouche.

Et puis elle disparu soudain en même temps que la pression du couteau, alors qu'un vent passait par-dessus ma tête et qu'un bruit sourd résonnait. Je relevai aussitôt la tête, alarmé, juste à temps pour voir la cane de House s'abattre sur le crâne d'un des deux attaquants avec une puissance incroyable. Il fut rejoint moins d'une seconde plus tard par une seconde cane, et des poings bien ajustés qui jetèrent les deux hommes à terre, sonnés.

Deux mains gantées se posèrent sur mon dos, et la tête inquiète de Watson apparu dans mon champ de vision, posant sa cane sur le sol.

"Vous allez bien?" me demanda-t-il, anxieux (je pouvais aisément deviner pourquoi : je sentais des rivelets de sang dégouliner sur mon dos.)

Mais je hochai la tête affirmativement, préférant éviter de me servir de ma voix pour le moment.

Watson hocha à son tour la tête et se releva pour me prendre par les bras et me remettre debout, et me jeta aussitôt son manteau sur les épaules, alors que je me rendais soudain compte que je tremblais. Je vis Holmes qui se tenait à quelques pas, les yeux fixés sur les deux masses inconscientes des espèces de brutes qui m'avaient sauté dessus. House, lui, avait ses yeux fixés sur Holmes.

"On rentre" déclara Watson, les tirant tous les deux de leurs pensées alors qu'il surveillait du coin de l'œil l'un des deux hommes qui commençait à se réveiller. "Il vaut mieux disparaitre avant qu'ils ne reprennent leurs esprits."

Holmes hocha la tête et suivit son ami qui me poussait devant lui et me guida à nouveau jusqu'à leur salon, nous devançant dans l'entrée pour prévenir Mrs Hudson de fermer la porte à clef et de n'ouvrir à personne jusqu'à nouvel ordre.

Je ne pouvais pas m'empêcher de jeter des regards en arrière toutes les 5 secondes, pour vérifier que House nous suivait bien, ce qui me valu une remarque de Watson comme quoi j'allais me donner un torticolis.

Il me laissa tomber sur le canapé, où je fus rejoint par House qui s'y affala lourdement.

Le choc de dissipait peu à peu dans mon esprit, et je réalisai soudain qu'il était venu assommer l'un de ces malades alors qu'il pensait que j'étais une hallucination… C'était une démonstration d'amitié qui m'aurait presque donné envie de lui sauter au cou.

Presque : j'ai bien essayé d'être reconnaissant, et même touché par ce geste, mais malheureusement pour mes cordes vocales, je n'arrivai pas à ressentir autre chose que de la colère et je me mis à lui hurler dessus.

"Espèce de… crétin!" criai-je, à défaut de trouver un autre mot pour le moment qui ne soit pas un peu trop insultant en présence de deux Victoriens.

"De rien" répondit House avec phlegme. "C'est un plaisir de te sauver la vie."

"Tu n'aurais pas eu à le faire si tu ne les avais pas provoqués!" je répliquai. "Qu'est-ce qui t'a pris? Tu aurais tout aussi bien pu aller danser devant eux avec un panneau marqué « servez-vous, je suis suicidaire » !"

"Tu m'emmerdes, Wilson!" gronda-t-il. "Tu n'es pas plus mort que moi, non?"

"Simplement parce que mon sens de l'éthique m'interdit d'aller travailler en jeans" je répondis avec une grimace.

"…Quoi?"

"Ils ont réduit mon t-shirt en miettes parce qu'ils le trouvaient « bizarre ». Mon pantalon en toile et mes chaussures en cuir ne les ont sûrement pas dérangés. Mais toi, s'ils t'avaient attrapé…"

Je me rendais compte que je commençais à divaguer, mais je n'eux pas le loisir de finir ma phrase, parce qu'un léger toussotement à ma droite me ramena soudain à la réalité, et je me figeai totalement... Ca voulait dire que Holmes et Watson avaient vu et écouté cet échange. Et nous prenaient maintenant sans doutes pour des fous. Et s'apprêtaient à nous faire enfermer dans leurs maisons de fous. Ce qui ne devait pas être franchement plaisant au 19eme siècle.

Je tournai mes yeux vers Holmes, qui était celui qui avait toussoté pour attirer notre attention.

"Puis-je savoir" commença-t-il d'une voix calme et mesurée "ce que ces hommes voulaient?"

Ah, c'est vrai ça. Ce n'était pas après moi qu'ils en avaient au départ.

"Vous trouver, Holmes" leur répondis-je. "Ils voulaient apparemment vous faire passer un message en nous saignant sur le trottoir."

"Hmmm…" fit Holmes en nous observant de ses yeux plissés. "Vous savez, si des circonstances similaires se reproduisaient avec deux personnes différentes, je vous aurais dors et déjà fais envoyés pour l'asile" nous dit-il après un petit moment de silence.

Je fis une grimace.

"Mais je suppose que le Dr Watson sera d'accord pour dire que vous n'avez rien d'autre de fou que les mots que vous employez" continua Holmes. "Je vous trouve un peu trop posés pour avoir l'esprit détraqué."

"Merci" lâcha House d'un ton amer et ironique -il devait se penser au bord de la folie pour rêver éveillé de Sherlock Holmes.

"Je suis donc obligé de conclure que ces grandes… différences culturelles viennent du fait que vous venez d'un pays éloigné" nous dit Holmes en ignorant House. "Je connais assez les Etats Unis pour déduire que vous en avez l'accent mais en aucun cas les manières. D'où venez vous? Et pourquoi êtes vous venus ici?"

Le ton suspicieux et méfiant de Holmes était sans doutes justifié, maintenant que j'étais en train de saigner sur le manteau de son ami après avoir failli congeler sur le pas de sa porte, déserté son hospitalité, et fuit de son salon en courant pour me faire, comme par hasard, tacler par des hommes qui lui en voulaient.

Je jetai un coup d'œil à House qui haussa les épaules, signifiant clairement qu'il se foutait complètement de ce que je pourrais bien leur raconter. D'un autre côté, je me doutais assez bien que des Victoriens auraient encore plus de réticences à l'égard du voyage dans le temps que des hommes du 21eme siècle.

Alors je leur racontai un truc sorti de nulle part, un mensonge improvisé au fur et à mesure, et tellement inventé de toutes pièces que je ne me rappelais même plus du début quand j'arrivai à la fin de l'histoire. Tout ce que je savais, c'était que je leur avais confirmé être venus d'Amérique, mais je crois que j'ai inventé un nom de pays au passage, croisant les doigts pour qu'au 19eme siècle les gens de Londres ne sachent pas tout du continent transatlantique.

Holmes me regardait calmement, Watson avait les yeux sautant de moi à House avec une expression plutôt surprise. House, lui, essayait visiblement de se retenir de rire. Je lui envoyais mon poing dans les omoplates pour le faire taire -ce qui raviva la douleur des sillons laissés par la lame de couteau dans mon dos.

Watson dû voir ma tête, parce qu'il bondit à mes côtés en un instant et me prit par le bras.

"Il faut désinfecter vos plaies et vous couvrir" me dit-il. "Je suppose que l'on sera d'accord pour vous laisser passer la nuit ici, pour vérifier qu'aucune infection ne vous ai touché…"

Je fus d'abord un peu surpris que quelques égratignures le fassent flipper à ce point, mais je me rappelai rapidement qu'en 1800 et des poussières, il y avait bien plus de risques si on attrapait le moindre rhume que ce qu'on pouvait connaître à notre époque. J'entendis House se lever sans un mot et nous suivre dans une autre salle, abandonnant Holmes dans le salon, aucun d'entre nous n'ayant commenté sur mon épique mensonge.


Holmes

Je m'appuyai contre le dossier du canapé et joignis mes doigts, l'oreille tendue pour ne pas manquer les voix qui me parvenaient depuis la chambre où les avait emmenés Watson. En vain, puisque tout ce qui me parvenait étaient des éclats de voix indistincts, principalement de la part de Wilson ou House qui semblaient argumenter sur un autre de leurs inextricables et obscurs problèmes.

Si je dois faire une confession, j'admettrais que j'étais plutôt troublé par ces deux compères. Tout d'abord, leurs habillages excentriques, puis leurs mots extravagants, et leurs actions pour le moins imprévisibles -tellement imprévisibles que je doutai qu'eux-mêmes soient au courant de leurs propres faits et gestes.

Tout ceci additionné m'avait déstabilisé et même mes sens scrupuleusement entraînés au fil des années n'avaient pu trouver quoi que ce soit à dire sur ces individus. Le moins que je puisse dire, c'était qu'ils semblaient assez inoffensifs pour ne pas nous inquiéter, ni moi ni Watson.

Ce qui m'inquiétait plus à présent c'était la présence de ces deux bandits qui leur avaient sauté à la gorge. Que des parias m'en veulent, ce n'était rien de nouveau. Mais qu'ils se mettent à rôder autour de chez moi ne m'inspirait pas confiance. Le quartier étant habité par des personnes aux revenus plus que corrects, ayant pour la grande majorité des systèmes pour prévenir à leur propre sécurité ; et seuls les cambrioleurs de haut vol se risquaient à pointer leurs carcasses dans cette partie de la rue.

Ces hommes là en revanche, étaient clairement des hommes dont les mains étaient accoutumées au combat, et peut-être même au meurtre. Si nous n'avions pas été alertés par Mrs Hudson qu'il y avait du grabuge au dehors à ce moment là, ces messieurs House et Wilson ne seraient peut-être plus.

Mes pensées furent interrompues par des cris et des bruits de pas précipités dans les escaliers ; j'entendis les verrous que j'avais mis en place se faire malmener, avant que la porte d'entrée ne claque suffisamment fort pour en informer nos voisins. La voix indignée de Mrs Hudson résonna à son tour, et quelques secondes plus tard, Watson revenait dans le salon, l'air légèrement défiant.

"Nos amis sont partis précipitamment" lui dis-je.

Il hocha doucement la tête, se dirigeant vers la fenêtre pour surveiller l'échappée de nos étranges invités.

"Ils m'ont fait comprendre en des mots plutôt éloquents qu'ils ne voulaient pas rester une seconde de plus en notre compagnie… Ce sont des hommes pour le moins excentriques" me dit-il.

"Vous voilà de nouveau à énoncer des évidences, mon ami."

"J'espère juste qu'ils ne tomberont pas à nouveau sur ces deux brutes... Peut-être devrions-nous prévenir la police."

"Ca ne servira pas beaucoup si ni les victimes ni les attaqueurs ne peuvent être retrouvés…"

"Dites-moi, qu'avez-vous réussi à déduire de ces deux là?" me demanda-t-il.

Je ne pus m'empêcher de soupirer.

"Rien d'intéressant, sinon que cette magnifique histoire que nous a raconté Mr Wilson est une ribambelle de mensonges."

"Comment? "

"Eh oui… Je dois avouer que l'homme a un certain talent pour la fable. Il ment avec plus de conviction que certains criminels. Mais tous les noms qu'il a cité me sont inconnus, et j'ai pourtant une connaissance assez vaste du continent Américain, Watson."

"Je veux bien vous croire, Holmes… N'avez-vous pas peur qu'il leur arrive malheur? Ils semblent être dépourvus de la moindre chance. J'ai voulu essayé de les rattraper lorsqu'ils sont partis, mais House avait déjà filé dans la nuit… Malgré sa jambe impaire. "

"Hmm… J'ai comme l'impression que nous allons les revoir bientôt, Watson. Croiser les hommes les plus étranges fait partie intégrante de mon métier."

"Pour des hommes étranges, ceux que l'on a croisé tout à l'heure ne me semblaient pas vraiment avenants, dit Watson en plissant les yeux. Avez-vous une enquête en cours dont je ne sois pas au courant, Holmes?"

"Pas que je sache, Watson… Mais leur présence et leurs motifs on ne peut plus clairs ne me disent rien de bon pour le futur."


House

"House…House…House…House…"

Il chuchotait, comme s'il avait peur de se faire repérer. Je n'avais pas ce genre d'appréhension ::

"Wilson, la ferme!!" hurlai-je.

"Tu ne me réponds pas!"

"Parce que j'en ai pas envie!"

"Je suis profondément intéressé. House! House!!"

Cette fois, je m'arrêtai brusquement. Wilson en fut si surpris qu'il ne parvint pas à s'arrêter à temps et fonça droit sur moi.

"Wilson, si tu veux retourner chez ces deux pantins, te gênes surtout pas. Si tu m'as suivi pour le plaisir de m'énerver, j'ai une cane et je n'ai pas peur de m'en servir. "

A la faible lueur des réverbères, Wilson fronça les sourcils sur ma cane levée en position d'attaque, claquant des dents dans le froid et la nuit malgré la chemise et la veste que lui avait passé un Watson -qui avait exactement la même taille que lui- pour remplacer son t-shirt déchiqueté. Cela dit, ses jambes enfoncées dans la neige jusqu'aux genoux palliaient sûrement à une simple veste. La neige le recouvrait rapidement, s'accrochant flocon par flocon à ses cheveux, lui donnant l'air d'un homme des cavernes tout juste décongelé. Je ne devais pas avoir l'air beaucoup plus avenant, trempé de partout.

"Je t'ai suivi parce que tu vas faire n'importe quoi" me répondit-il de sa voix basse, "et contrairement à ce que tu penses, la plupart des gens sur cette planète ont une conscience qui leur interdit de laisser leurs amis vagabonder seuls dans les rues du 19eme siècle en pleine nuit, par -15°."

"Ravi de le savoir" je répliquai en reprenant ma marche. "Dans ce cas-tu me suis, tu parles avec ta conscience, et tu me fous la paix."

"Non, ça ne marche pas comme ça!" s'écria Wilson en me rattrapant, abandonnant le chuchotement. "Tu comptes faire quoi, exactement? Errer jusqu'à ce que tu tombes en hypothermie? Ce n'est pas un cauchemar, House! Mourir brutalement ne va pas te faire te réveiller de l'autre côté du miroir! "

Je lui jetai un regard par-dessus mon épaule. Je n'avais pas vraiment l'intention de me laisser mourir, brutalement ou non, mais c'était vrai que cette pensée m'avait traversé l'esprit -brièvement. Juste avant que je ne réalise que me suicider dans une illusion était à peu près la chose la plus stupide que je pouvais faire.

D'un autre côté, je n'avais pas vraiment de plan en tête. Autant gagner du temps pour y réfléchir en s'amusant un peu.

"D'accord" dis-je. "Alors on fait quoi, dans ce cas? Dis moi tes bonnes idées, j'attends!"

"Ma première idée aurait été de ne pas m'en aller sous la neige, avec des criminels à nos trousses, et en pleine nuit" dit-il en claquant des dents. "J'ai vingt dollars dans les poches, mais ça m'étonnerait qu'un hôtel les accepte. Darwin n'est peut-être même pas encore mort."

"Darwin, c'est sur les billets anglais" fis-je remarquer en levant un sourcil.

"Je sais" s'énerva Wilson en roulant des yeux. "C'était une… parabole" lâcha-t-il en sortant la première figure de style dont il pouvait se rappeler. "Tu remarqueras que mes pièces d'un demi-dollar leur apportera la preuve que Kennedy va se faire tuer, 'faut au moins être mort pour avoir sa tronche imprimée là dessus."

"La reine d'Angleterre n'est pas morte" fis-je remarquer encore une fois.

"Je sais! Mes dollars ne sont pas anglais! …Pourquoi est-ce qu'on parle de ça" se désola-t-il soudain en se passant une main sur la figure.

"Parce qu'on ne sait pas de quoi parler d'autre" lui rappelais-je en appuyant mon dos contre un lampadaire, sortant la bouteille de Vicodin de ma poche pour jouer avec. "Tu n'as pas d'idée pour nous sortir de là, je n'ai pas d'idée, nous n'avons pas d'idée… mais puisque tu tiens tant que ça à parler, autant trouver un sujet de conversation : tu savais que le premier dollar a été créé en 1792?" l'informai-je, avalant un comprimé.

"Je ne rigole pas House…"

"Je ne sais pas ce qu'il te faut, moi je suis plié en deux…" coupai-je aussitôt.

"…Watson était peut-être fictif" continua-t-il" "mais il nous avait offert un toit pour la nuit. Tu comptes dormir sous un pont?"

Je frottai mes mains pour essayer de faire circuler le sang un peu plus énergiquement, le froid commençant à me rattraper. Mais je préférais encore avoir froid que de retourner là dedans.

"Si Watson est fictif, cette ville est fictive, et cette neige est fictive. Donc, le froid n'est que fictif, et l'hypothèse de ma future hypothermie elle-même restera hypothèse. Elémentaire, mon cher Wilson."

Je scrutai son expression en détail, content de constater que ma constante nonchalance le rendait presque hystérique. Ce n'était pas que j'aimais le faire sortir de ses gonds… Si, j'adorais ça. Mais d'un autre côté, ça lui faisait sans doutes du bien de se secouer, parce que c'était lui qui allait la chopper l'hypothermie s'il continuait à greloter comme ça. Et je ne m'étais pas amusé à jouer Superman quelques minutes plus tôt pour lui retirer ce couteau du dos, pour le voir se transformer en glaçon devant mes yeux.

"Tu comptes vraiment dévier tout ce que je dis pour en faire un jeu?" s'énerva-t-il en gesticulant abondamment, faisant tomber une partie de la neige dans ses cheveux.

"Vraiment? Non. Mais puisque tu me le proposes si gentiment…"

"House!!" cria-t-il à pleins poumons. "Nous sommes perdus dans un pays étranger sans un sous -valable- en poche, sous la neige sans protections!! Il faudrait que tu rationnalises un peu avant qu'on ne meure d'une façon ou d'une autre!!"

Rationnaliser?! Il avait bien dit « Rationnaliser »? Dans cette situation, la dernière chose à laquelle je pouvais penser, c'était d'être rationnel. Rationnel et Voyages dans le Temps ne faisaient généralement pas partie des mêmes sujets de conversation. Pareil que "Rationnel" et "Je viens de prendre le thé chez Sherlock Holmes".

Mais avant que je n'ai pu répliquer, j'entendis des bruits résonner dans la rue. Quelqu'un venait vers nous en courant et en haletant assez fort pour qu'on puisse l'entendre à l'autre bout de la ville.

Je me retournai et vis un garçon maigre comme un clou, peut-être assez vieux pour avoir 15 ans, courant comme un dératé vers nous, les yeux si grands ouverts que je me demandai pendant une seconde s'ils n'allaient pas tomber de leurs orbites. Je vis dans la relative pénombre du sang s'écouler de son nez et de sa bouche, peut-être aussi de ses oreilles, ce qui était généralement mauvais signe. Il trébuchait à chaque pas, mais continuait de courir à pleine vitesse pour finalement venir bousculer Wilson assez fortement pour le renverser.

Ils tombèrent tous les deux dans la neige, et si Wilson se remit aussitôt sur ses pieds, le garçon ne suivit pas son exemple. Il resta sur le sol, la respiration rapide, le sang teintant la neige sous lui.

"Qu'est-ce qui vous arrive?!" demanda aussitôt Wilson après une demi-seconde de regard effrayé. "House, passe moi un mouchoir!"

"J'en ai pas" dis-je en m'approchant, observant le garçon.

"Donne moi quelque chose, n'importe quoi!" cria Wilson.

Il jeta des regards désespérés autour de lui et finalement enleva la fine veste de Watson de ses épaules, la roulant en boule pour la plaquer contre le nez du gamin, essayant de diminuer l'afflux de sang.

"Ca ne servira à rien" fis-je remarquer, mais il me jeta un regard noir avant de retourner son attention sur l'autre.

"Qu'est-ce qu'il vous est arrivé?" demanda-t-il à nouveau, avant de changer d'avis devant le fait que la respiration du gamin devenait de plus en plus superficielle. "House, va chercher un taxi, il faut l'amener à l'hôpital."

"L'hôpital ne pourra rien faire contre ça" dis-je d'une voix peut-être un peu trop calme pour la situation actuelle. "Tu as bien dit 'Taxi'?! Tu sais que ça n'a pas encore été inventé, non?"

Le gamin prit soudain une grande inspiration et attrapa Wilson par le col, le tirant brutalement vers lui.

"Holmes!" cria-t-il. "Je dois voir Holmes! Sherlock Holmes!"

"Attendez!" essaya de le raisonner Wilson. "Vous n'êtes pas en état d'aller voir qui que ce soit, laissez-nous vous emmener à l'hôpital, on verra après…"

"Non!! Holmes!! "

Ses cris avaient mué en réels mugissements paniqués, et lorsque Wilson tenta de le prendre dans ses bras pour le bouger -il n'avait apparemment pas la force de tenir sur ses pieds- il se débattit comme un diable, aggravant ses saignements et sa respiration de façon gargantuesque.

"Wilson, il a une fièvre hémorragique" dis-je en évitant une main que le gamin faisait voler à l'aveugle. "Il va mourir dans les trente prochaines minutes, les hôpitaux de cette époque n'ont rien pour soigner ça. On ferait mieux de l'emmener chez Holmes et voir ce qu'il a à lui dire, s'il continue à se débattre comme ça il ne lui reste plus que deux minutes à vivre."

Wilson sembla hésiter un court instant avant de hocher la tête et, le gamin dans les bras, me suivit au pas de course en sens inverse dans Baker Street.

J'ai été idiot de surestimer notre chance du moment, parce qu'à peine avions-nous fait trois pas que trois hommes sortirent d'une ruelle -quoique, en y réfléchissant, ils ressemblaient plus à des chiens enragés qu'à des êtres humains- et nous coupèrent la route, matraque en main.

"Où que vous allez comme ça?" nous lança l'un d'eux d'un ton de voix plutôt glaciale. "Le mioche est à nous!"

Je ne me suis jamais vanté d'être courageux. Avoir abattu ma cane sur le crâne d'un malade essayant de transformer Wilson en passoire avait épuisé mes réserves de témérité pour l'année. Je reculai de quelques pas en arrière, et vit du coin de l'œil Wilson se tourner légèrement, protégeant, avec son propre corps, le garçon dans ses bras de toute attaque possible.

Lorsqu'il s'aperçu en plein milieu de son délire fiévreux de la présence des trois espèces d'assassins, le gamin en question recommença à hurler à la mort et à se débattre contre Wilson qui resserra son emprise pour essayer de le restreindre.

"Rendez nous le mioche!" nous répéta-t-on.

"Pourquoi?" demanda Wilson d'un ton défensif.

"Il est à nous!"

"Changez de refrain" leur conseilla mon cher oncologue préféré, trouvant apparemment qu'énerver le mec qui tenait le couteau -ou la barre de fer dans ce cas là- était une idée géniale. "Cet enfant n'appartient à personne. "

"C'est à cause de vous qu'il est dans cet état?" demandai-je soudain, ma curiosité prenant le pas sur mon bon sens qui me dictait, lui, de la fermer.

"De quoi tu parles, le vieux?"

"Vieux?" m'étonnai-je. "Ce n'est qu'une question de perspectives. De là d'où je viens, mon espérance de vie devance la vôtre de 30 ans."

"Qu'est-ce que tu gazouilles" m'aboya l'autre. "Rendez nous le mioche."

Wilson se contenta de faire un pas en arrière. Il avait, dans un éclair de génie, plaqué sa main sur la bouche saignante du garçon en étouffant ses cris horrifiés qui continuaient.

"House" me chuchota-t-il d'une voix mal assurée, "on fait quoi maintenant…"

"Mon instinct de survie me dit qu'on devrait leur lancer le gamin dans les bras" l'informai-je.

"Quoi?!" s'exclama-t-il, indigné.

"C'est la seule idée que j'ai! Mais je suis ouvert à toute suggestion" finis-je en faisant un autre pas en arrière alors que les trois autres avançaient avec une lenteur douloureuse.

Et soudain, j'eus un éclair de génie comme je suis le seul à en avoir.

"Bataille de boules de neige" glissai-je à Wilson.

Il me regarda comme si j'avais perdu le peu de santé mentale qu'il me restait -et il avait sans doutes raison.

Marchant toujours à reculons contre nos attaquants qui semblaient s'amuser à nous foutre les jetons jusqu'à ce qu'ils se décident à nous rouer de coups, je déviai subrepticement ma course vers la droite, attrapant la manche de Wilson pour qu'il me suive, jusqu'à ce que je finisse par marcher juste contre le mur des maisons. Je ralentis le pas, et Wilson suivit mon exemple en me jetant quand même un regard incertain.

Les trois autres se rapprochaient de nous de plus en plus, et quand je les jugeai assez proches, je levai soudain ma cane en l'air.

Elle frappa avec force contre une construction en bois pourri qui ressemblait à une gouttière, et qui contenait un énorme tas de neige -qui s'écroula de tout son poids sur la tronche de nos agresseurs.

Le chaos momentané nous permis de piquer un sprint vers le 221B.


...