Playlist : Soap&Skin - Goodbye


Ce n'est qu'un adieu

POV Lömé

Ce matin, j'avais aidé mon père sur les quais, avec un garçon. Ce même garçon qui monte les marches du podium. Son visage est fermé, alors que ce matin, il était fendu d'un grand sourire. Le changement est radical. Mais je note surtout que malgré l'air froid et dur qu'il veut laisser paraître, ses mains tremblent. J'ai toujours eu du mal à me souvenir de son nom : Enoch ou bien Edoine ? Mais Eziora me le rappel de sa voix aiguë en lisant une deuxième fois son prénom, écrit sur un petit papier blanc, qu'elle a soigneusement déplié avant de le lire. Il s'appelle Edern Lecce et il doit avoir mon âge. Mais surtout, ses jours sont comptés, car je sais qu'il va mourir. Il n'y a pas d'autre issue possible si je veux avoir une chance de voir Aello gagner ces jeux de la faim, il ne doit pas l'en empêcher. La petite Cersei ne sera pas un problème, mais Alea a l'air plutôt coriace. Sword... il ne passera même pas la première nuit. Il semble déjà paniquer vu comment il tire sur le col de son t-shirt et de grosses gouttes de sueur perlent à son front. Il tord ses doigts dans un geste nerveux. Même la gamine de treize ans arrive mieux à se maîtriser et à rester forte alors que lui, qui en a pourtant dix-huit, semble déjà pisser dans son slip. Pendant qu'Edern se place à côté de moi, Eziora Flincker écarte ses bras fins, nous englobant.

- Un tonnerre d'applaudissements pour les tributs du district Quatre ! Et puisse le sort vous être favorable ! ajoute-elle en se tournant vers nous, avec un autre sourire niais.

Tout le monde frappe dans ses mains. À part les familles privées de leurs enfants, qui sont déjà entourés d'amis qui tentent maladroitement de les rassurer. La vie va être difficile pour mon père, privé d'Aello et moi. Depuis la mort de ma mère, suite à une complication d'une maladie, nous sommes ses seuls remparts. Et il va devoir nous regarder nous battre et voir au moins l'un de ses enfants mourir. L'hôtesse nous fais signe de nous tenir par la main. Perplexe, je saisis tout de même celles de mes plus proches voisins, Sword et Edern. La peau de ce dernier est douce et lisse, alors que la paume de Sword est poisseuse. Un grand sourire éclair le visage d'Eziora à nous voir écouter son « ordre ».

Le maire entame la lecture du traité de la trahison, comment il le fait chaque année à ce stade de la moisson. Je mets un point d'honneur à n'en écouter aucun mot, trouvant la pierre bien plus intéressante que les mots qu'il déblatère. À peine le maire referme-t-il sa bouche et qu'il se rassoit dans son fauteuil, laissant la place aux Pacificateurs, qu'on nous entraine à l'intérieur de l'hôtel de justice pendant que l'hymne prend fin.

On m'enferme seul dans une pièce richement décorée. Les murs sont blancs, ornés de quelques tableaux et le parquet à presque la même couleur que celle du sable de la plage. Il y a un canapé beige contre l'un des murs, à côté du quel se trouve une sorte de guéridon où repose plusieurs pots de fleurs. Et au milieu de la pièce est disposée une table basse, qui semble être surtout là pour vous faire tomber. Je m'assois sur le divan, les genoux, ainsi que les mains, serrés. Je mordille ma lèvre, me contentant d'attendre comme me l'avait ordonné le Pacificateur qui est posté devants la porte. Il m'avait annoncé que c'est le dernier moment que j'ai pour dire adieu à ce que j'aime. Mais que valent trois minutes ? Rien, ce n'est pas assez... Surtout que ceux que je m'attends à voir ne sont pas nombreux : mon père, sans aucun doute, Hans et Nika. Dire que je n'ai même pas pu les voir aujourd'hui ! On aurait dû sortir cet après-midi, se balader sur la plage. À la place, je serai dans un train, en route pour le Capitole. Je fronce les sourcils en entendant la poignée de la porte tournée, ouvrant cette dernière qui me dévoile le corps trapu de mon père. Son visage arbore une expression calme que je ne lui connaissais pas alors qu'il m'empoigne par les épaules. Il me souffle son haleine puant le tabac à la figure tandis qu'il m'énumère ces dernières recommandations :

- Ne te fie à personne, là-dedans. Ils veulent tous gagner et pour qu'ils gagnent il faut que tu meures. Lors des entraînements, promène-toi, apprends tout ce que tu peux apprendre : à faire des nœuds, à reconnaître les plantes comestibles et mortelles... Dans ton interview, donne l'impression que tu à la niaque, que tu feras tout ce qui est en ton pouvoir pour vous sauver, Aello et toi. Les gens du Capitole trouveront cela attendrissant et tu entreras dans leur cœur. Tu m'entends ? Ne t'attarde pas à la Corne d'abondance, tu vas t'y faire tuer. Attrape ce que tu peux et sauve-toi. Trouve surtout un harpon. Conclue une alliance avec ceux de notre district, mettez-vous à plusieurs afin d'éliminer les autres carrières avant de vous séparer. Garde Aello près de toi, ne la laisse pas seule avec les autres. N'hésite pas à tuer, car eux, ils ne perdront pas une seule seconde avant d'essayer de t'égorger. Répète ce que je viens de te dire.

Les Pacificateurs tambourinent contre la porte à présent, demandant gentiment - non, ordonnant - à mon père de sortir pour que le peu d'amis que j'ai puissent venir me faire leurs adieux à leur tour. Mais il ne bouge pas avant d'avoir obtenu une réponse. Ses doigts serrent mes épaules tellement forts que j'en ai mal, mais il ne doit même pas s'en rendre compte.

- Berner. Jouer. Fuir. Trahir. Sauver. Gagner.

Il me plante un baiser sur le front et sort sans se retourner. Il va sans doute voir Aello maintenant. Je n'ai pas le temps de souffler qu'Hans entre dans la pièce comme une furie, venant s'accroupir devant moi, posant ses mains sur mes genoux. On se dévisage une longue minute, sans esquisser le moindre mouvement. J'aimerais lui dire qu'il va me manquer, mais les mots restent bien coincés au fond de ma gorge.

- Tu dois gagner, commence-t-il sans oser me regarder dans les yeux. Aello ou toi. Ne les laisse pas te retirer ta joie de vivre.

Je le dévisage sans rien dire tandis qu'il se redresse pour m'étreindre brièvement. Je le regarde partir aussi vite qu'il est venu, mais je remarque le signe qu'il m'adresse : la paume tendue vers moi, le majeur et l'annulaire sont pliés vers la paume, tandis que ses trois autres doigts sont tendus. C'est un signe rependu dans le district qui signifie « je t'aime ». Pas forcement dans le genre romantique, mais plutôt, « je tiens à toi ». C'est rare de le voir faire ce signe. À vrai dire, je ne crois même pas qu'il l'a déjà fait. La porte se referma derrière lui, avant de rapidement se rouvrir sur une Nika parfaitement calme, ce qui change beaucoup de Hans. Elle vient s'asseoir près de moi, son buste tourner dans ma direction et me tendis quelque chose : un bracelet fait de petits coquillages couleurs perles. Voyant que je ne prendrais pas l'initiative de faire un geste, elle entreprit de le nouer autour de mon poignet gauche.

- Il est très beau. Quand est-ce que tu l'as fait ? je lui demande.

- Il y a une semaine, à l'annonce de la moisson. J'en ai fait un pour Hans, Aello, toi et moi, ajoute-elle. Je voulais que si jamais l'un de nous part, il est un souvenir le rattachant aux autres. J'ai déjà été voir Aello et je lui en ai aussi donné un. Je pense que vous pourrez le prendre dans l'arène, comme objet personnel de votre district.

- À moins qu'il ne soit considéré comme une arme dangereuse ! je précise en levant les yeux au ciel.

- Si tu trouves le moyen de tuer quelqu'un avec ça, tu seras mon héros, elle marque une pause me regardant une dernière fois. En tout cas, il te va bien.

Son sourire contagieux, même forcé, me manquera dans l'arène. Je ne résiste pas à l'envie de la prendre dans mes bras une dernière fois. - Je te promets que je ferais tout pour que l'un de nous rentre à la maison.

- J'espère bien ! rétorque-t-elle.

- Mais entre-nous, tu sais que je n'ai aucune chance, je rajoute tandis qu'elle lève les yeux au ciel.

- Sans toi, Aello n'a sans doute aucune chance aussi. Elle a besoin de toi, tu sais qu'elle est fragile.

Elle ne m'apprend rien, je connais ma sœur mieux que quiconque. Mais ça me semble impossible de réussir à ramener Aello à la maison, j'ai besoin de l'entendre, que ce soit de moi ou de Nika. Je ne trouve rien à rajouter à tout ce qui a déjà été dit. Je me contente de me lever et de la prendre dans mes bras. On toque à la porte. Sans doute l'un des Pacificateurs qui nous informent que le temps dont nous disposions est arrivé à son terme. Nika me dépose un baisé sur la joue avant de reculer et de partir. Cette fois, c'est moi qui tendis ma paume vers elle en pliant le majeur et l'annulaire. Elle m'adresse un dernier sourire, emplit de tristesse. Après ça, la porte se referme sur l'un de mes proches, pour la dernière fois. Après eux, je ne reçois pas d'autres visites. Tant mieux, je n'ai pas envie de souffrir en m'éternisant à dire adieu à ceux que j'aime. Je peux enfin être seul. Je me prends la tête entre les mains, serrant les dents en sentant déjà des larmes amères couler le long de mes joues. Je place mes paumes moites contre mes paupières closes, essayant de me calmer, mais je comprends que la prochaine fois qu'on rouvrira la lourde porte en chêne massif, ce sera pour m'envoyer au Capitole.

J'entends Eziora Flincker avant même qu'elle n'entre pour m'emmener, suivis de près par deux Pacificateurs qui viennent m'encadrer, leur épaule contre les miennes et m'escortent vers la sortie. Je ne sais pas comment les autres se sentent, mais j'ai l'impression d'être un dangereux criminel qu'on envoie à la potence. Quoique, à part que je ne suis pas un criminel, j'ai parfaitement raison. Surtout que j'ai même le droit à l'option torture grâce à l'hôtesse et à ses commentaires, comme « Mais quel horrible odeur de poisson ! » ou « Non mais regardez-moi ses doigts ! Ses doigts ! » Je suis gâté et je ne peux qu'espérer qu'Aello est pu échapper au monologue très... « intéressant » d'Eziora. À peine sommes-nous sortis de l'hôtel de justice, qu'on me pousse dans une voiture. C'est la première fois que je monte dans un tel engin. Eziora, qui doit remarquer mon air surpris, car elle ce lance dans un nouveau monologue, où elle raconte les bienfaits de l'automobile pour les hommes. Je suis tellement étonné qu'une personne aussi futile qu'elle eut pu se souvenir d'autant de détails sur un moyen de transport - on pourrait la confondre avec une passionnée du district Six - que je ne prête pas attention à l'individu assis à côté d'elle, qui ne se fait d'ailleurs pas remarquer.

Le chemin jusqu'à la gare est normalement rapide, mais la marée humaine venue pour nous montrer son soutien déborde sur la route, malgré l'intervention musclé des Pacificateurs, obligeant notre chauffeur à rouler au pas. C'est grâce à cela que j'ai le droit à une Eziora passablement énervée, argumentant à que le veut bien que nous serions horriblement en retard. C'est sûr qu'arriver à quinze heures à la gare au lieu de quatorze heures cinquante-cinq, c'est affreusement. En descendant du véhicule, je remarque qu'une voiture est déjà immobilisée et qu'Edern et Alea en sont déjà sortis avec Merrick. J'en déduis donc qu'une troisième doit bientôt arriver - sinon Eziora risque de voir rouge - avec à son bord Cersei, Sioban et Sword. L'hôtesse peut au moins se calmer, nous ne sommes pas les derniers ! Mais où est Aello ? Ce ne peut pas être la troisième passagère de notre voiture, c'est impossible qu'elle soit si calme. Je me dirige vers l'autre côté de la voiture pour chercher ma sœur, mais je rapidement suis gêné par Eziora qui m'attrape le poignet.

- Hum… elle réfléchit plusieurs secondes, qui semblent durée des heures, mais elle réussit miraculeusement à se souvenir de mon prénom. Lömé, tu n'as pas le droit de t'éloigner de moi.

Envoyant valser sa main comme ses excuses, je pars chercher Aello, que je retrouve les doigts agrippés à la poignée de la porte en gémissant, avec un Pacificateur qui tente de la faire lâcher prise. Le poussant d'une épaule – ce qui me faudra probablement des ennuies plus tard – je saisis doucement la main de ma sœur, caressant ses doigts avant de tenter de les déplier.

- J'ai mal ! me supplie-t-elle.

- Non, tu te force à avoir mal. Lâche, s'il te plait.

Elle me dévisage un moment avant de détendre les muscles de ses doigts. Suffisamment calmée, j'entoure ses épaules de mon bras et je l'entraîne vers les autres, en même temps que la troisième voiture se gare, à côté de la nôtre. Cersei en sortant, se frottant les yeux d'une main tremblante, suivi de près par Sioban et par Sword, qui arbore une mine de mourant. Moi-même je dois avoir les yeux légèrement rouges et Aello... disons qu'elle aura meilleurs allure lorsqu'elle sera plus calme et qu'elle aura dormit. Seuls Alea et Edern ont une expression fermée et déterminée. D'ailleurs, maintenant que nous nous sommes rapproché d'eux, je vu que ce dernier a une marque rouge, virant au bleu, qui marque sa pommette. Qu'a-t-il bien pu lui arriver dans l'hôtel de justice ? Je détourne mon regard rapidement avant qu'il ne sente mes yeux posés sur lui. Eziora affiche un grand sourire en nous poussant soudainement vers le train, tentant de rattraper sa bavure, car les tributs du district Quatre n'ont, pour le moment, pas fière allure. Je ne sais pas si nous sommes filmés, mais si mon instinct me souffle que si. Et si nous le sommes vraiment, nous devons faire vraiment mauvaise impression. A peine Merrick, qui est le dernier à monter à bords, nous rejoint-il dans – d'après Eziora – le compartiment salon, que je sens le train démarrer. Il prend rapidement de la vitesse. Je trouve cet endroit répugnant. Comme l'hôtesse nous l'avait annoncé, nous avons le droit à des wagons luxueux. C'est une blague de mauvais goût. Nous habituer à un luxe que nous n'avons jamais connut avant de nous envoyer nous entre-tuer pour le plaisir des habitants du Capitole. Je m'approche de la fenêtre, contemplant la mer qui s'éloigne de nous. Maintenant, il n'y a plus de retour en arrière possible.

Alors que Sioban nous demandes à tous de prendre place autour d'une table, je distingue des plats sur toute la longue de table en acajou – encore une fois, d'après Eziora Flincker. Je vois du coin de l'œil Cersei sourire à la vu de toute cette nourriture et Sword ne s'est pas encore servi à cause de l'hôtesse qui rôde, prête à nous donner une tape sur la main si nous ne faisons pas preuve de bonne manière devant elle. Nous nous asseyions donc, dévisageant Merrick et Sioban. Je ne comprends d'ailleurs toujours pas le rôle qu'ils ont à jouer ici.

- Il y a de cela cents ans, les Hunger Games ont été créés et soixante-quinze ans après, grâce à la seconde révolte, ils ont été stoppés, ce n'est pas une grande nouvelle pour vous, commença Sioban d'une voix forte. Mais vous ignorez tout du fonctionnement des jeux. Nous, vos mentors, nous allons donc être contraint de vous l'apprendre et de faire en sortes que l'un de vous rentre vivant et non dans un linceul. Car oui, au moins cinq d'entre vous ne rentrerons pas.

Je le sais déjà qu'au moins cinq d'entre nous sont condamnés, mais l'entendre de la bouche de cette femme me fais l'effet d'une bonne claque.