L'adolescence…l'âge des premiers doutes, des premiers émois, des premières prises de conscience de la complexité du monde des adultes vers lequel on se dirige doucement... L'âge où certains se sentent au dessus de tout alors que d'autres au contraire ne se sont jamais sentis aussi vulnérables…L'âge où les plus forts s'en prennent aux plus chétifs, voulant ainsi marquer leur soi-disant supériorité. L'âge où l'on ne se rend pas compte des dégâts que l'on peut infliger à des êtres déjà faibles à la base. Qu'importe après tout ? Ces personnes ne se soucient pas des individus insignifiants qu'elles ne reverront jamais une fois le lycée quitté…ou tout du moins, qu'elles ne pensaient jamais revoir…Peut-être auraient-elles agi différemment si elles s'étaient inquiété des répercussions de leurs actes... ?
NEW YORK - Septembre 2008:
La fin des vacances et la rentrée scolaire pour des milliers de lycéens. La joie de retrouver les amis pour certains. L'angoisse de la reprise du chemin de l'école pour d'autres. Le retour des réveils matinaux parfois difficiles. L'agitation dans les cuisines. Les discussions animées entre les parents et leur progéniture, ou au contraire le silence pesant des conversations désormais perdues. L'animation dans les rues. Des groupes d'amis se retrouvant sur les trottoirs ou dans les bus. Et quelques individus solitaires, trainant les pieds, la boule au ventre parce que pour eux, la reprise de l'école signifiait le retour de la peur, de l'humiliation et du harcèlement.
David faisait partie de ces individus. Il n'avait jamais eu d'amis. Quelques personnes lui adressaient la parole de temps en temps, mais aucune d'entre elles n'avait pris la peine de l'inviter après les cours, ou pour une sortie, un anniversaire…Il était toujours le dernier à être choisi dans les équipes de sport, ou pour le travail de groupe. Il ne s'intéressait à personne et personne ne s'intéressait à lui. Cela faisait partie de son quotidien, et ceci depuis cette dramatique nuit. Le regard des gens avait changé après le meurtre de sa mère, parce que lui-même avait changé. Ou peut-être était-ce l'inverse ?…Il ne le savait pas très bien. Mais qui n'aurait pas changé après un tel traumatisme ? Il s'était renfermé sur lui-même, et on l'avait excusé. Il était devenu colérique et capricieux, et on l'avait excusé. Il participait peu en classe, faisait le strict minimum, mais comme il était bon élève, on l'avait excusé là aussi. Personne ne s'était rendu compte qu'au lieu de l'aider, cette bienveillance ne faisait qu'augmenter son sentiment d'abandon.
Il s'y était habitué et trouvait même un certain confort dans cette solitude. Puis, l'année dernière, il était entré au lycée, et tout avait basculé. Que ne donnerait-il pas maintenant pour retrouver l'indifférence dont il avait toujours fait l'objet ? Au lieu de cela, il était devenu la tête de turc d'une bande d'ados qui semait la terreur dans l'établissement et à partir de ce moment, sa vie était devenue un enfer. Il ne se passait pas une journée sans qu'on le bouscule intentionnellement, qu'on lui renverse son plateau repas, qu'on l'enferme dans les toilettes, qu'on le traite de bâtard, qu'on lui rappelle le souvenir de sa mère morte ou de son père emprisonné. Il avait tenté de riposter au début, mais les coups avaient fusé, et on lui avait bien fait comprendre que s'il allait s'en plaindre à qui que se soit, son sort serait bien pire. Alors il avait encaissé. Il avait essayé de se faire encore plus discret qu'il ne l'était d'habitude. Les coups s'étaient arrêtés, mais pas l'humiliation.
Et en ce matin de septembre, alors qu'il gravissait les quelques marches qui le séparaient de la porte d'entrée du lycée, les yeux rivés au sol comme si le fait de ne voir personne le rendait invisible à son tour, il sut que cette année ne serait pas différente de la précédente.
Comme un seul homme, seul leur chef restant un peu à l'écart, le petit groupe se leva du muret sur lequel ils étaient tous assis pour barrer le chemin à Danny. Ils le bousculèrent, s'amusant à le faire reculer alors qu'il tentait désespérément de pénétrer à l'intérieur du bâtiment. Le pauvre garçon se retrouva bientôt acculé, telle une bête sauvage, contre le mur du lycée. Il jetait de brefs coups d'œil aux autres élèves qui passaient à côté de lui, demandant silencieusement de l'aide, mais qu'espérait-il ? Personne n'oserait s'opposer à la bande des Black Devils, surtout pas pour lui. Et puis elle arriva et une fois de plus, elle lui sauva la mise. - A ta place, je ne ferais pas ça, lança-t-elle d'une voix autoritaire, le regard noir, au plus maigre de la bande qui tenait le sac de Danny entre les mains, prêt à le balancer dans le cours d'eau qui traversait le campus. Le lycéen stoppa net son geste, non pas qu'il craignait la jeune fille, mais elle était la petite amie de leur chef, et il savait qu'elle passait avant tout pour lui. Lui manquer d'estime était aussi grave que de s'en prendre à leur dealer et même s'ils la voyaient peu souvent, toute la bande la respectait. C'est pourquoi tout le monde retint sa respiration lorsque Tom, le plus âgé des garçons osa dire d'un ton plus que suspicieux:
- Dis-donc Chef, tu devrais peut-être surveiller ta gonzesse ! J'trouve qu'elle prend souvent la défense de l'orphelin…et franchement, j'vois pas ce qu'elle lui trouve, à moins qu'il soit un bon…
Il ne termina pas sa phrase, voyant dans le regard bleu de son chef qu'il était allé beaucoup trop loin. Il se serait certainement pris une bonne dérouillée si sa petite amie lui en avait laissé le temps, mais elle avançait déjà rageusement vers Tom qu'elle pointa du doigt.
- Tu n'es qu'un p'tit con ! Est-ce que tu t'es seulement demandé une seule fois dans ta pauvre petite vie merdique ce que pouvait ressentir Danny, hein ? ! Est-ce que tu sais ce que c'est que de se retrouver en face de sa mère assassinée ? Vous êtes tous des cons ! Et toi aussi ! dit-elle en se retournant vers son petit ami. Pourtant, toi au moins tu devrais comprendre ! rajouta-t-elle les larmes aux yeux, avant de s'enfuir dans l'enceinte de l'école.
Le chef se retourna vers Tom en lui crachant un « Toi, tu es un homme mort ! » avant de partir à la poursuite de sa belle.
- Kate! Attends-moi!
