Chapitre 1
Un long frisson de plaisir me traversa lorsque je sentis la brûlure familière de la magie courir le long de mon corps. J'avais attendu toute la journée ce moment : je ressentais le soulagement presque orgasmique de ceux qui obtiennent ce dont ils ont besoin depuis longtemps. En quelques secondes, mon corps réduisit sa masse de moitié. A la place de deux jambes, j'avais désormais quatre pattes velues comme moyen de locomotion.
Je suis une métamorphe. A ma connaissance, la seule de cette espèce.
Cela signifiait que je pouvais me transformer en n'importe quel animal de mon choix, à la condition d'avoir déjà vu de mes yeux un membre de son espèce. Bien sûr, cela ne fonctionnait pas si je restais dans mon canapé à zapper sur la chaîne animalière. Et étant donné que je n'étais pas une grande fan des zoos, mon répertoire était plutôt limité.
Toutefois, ces métamorphoses étaient soumises à quelques règles. Ainsi, plus l'animal était éloigné de ma corpulence et plus la transformation était difficile et douloureuse. A vrai dire, je ne savais pas où se perdait la masse superflue – peut-être dans un plan astral différent du nôtre. Cependant, je devais à chaque fois lutter pour changer de forme, et ainsi me séparer de mon apparence humaine. Celle-ci s'accrochait tant qu'elle le pouvait jusqu'à se faire extirper de force, telle un parasite.
J'ai le souvenir d'avoir tenté la transformation en rongeur une fois lorsque j'étais plus jeune. Je maîtrisais peu mon pouvoir à cette époque là : l'expérience permet de tempérer le flux de sensations, et donc par la même occasion la douleur. L'élancement avait été si violent, si vif que j'en avais rendu le contenu de mon estomac pendant tout une semaine.
De plus, la lune avait une grande influence sur moi, particulièrement lorsqu'elle était pleine – comme sur tous les faes d'ailleurs. Nous ressentions tous son pouvoir avec plus ou moins d'intensité selon les espèces. Après tout nous appartenions, selon les légendes, au « monde de la nuit ». L'astre lunaire nous était indispensable comme le soleil l'est aux humains. Ses fluctuations nous contrôlent comme le ferait un marionnettiste. Les plus sensibles à son pouvoir étaient sans doute les loups-garous, qui étaient obligés de se transformer à chaque pleine lune. Heureusement, ce n'était pas le cas des métamorphes.
En effet, dans mon cas la lune augmentait juste mes pouvoirs. Mes sens étaient démultipliés : ils étaient déjà au-dessus de la moyenne des faes, et bien au-delà de ceux des humains, mais la pleine lune les rendait extraordinairement acérés. Je ressentais la moindre vibration, j'entendais le moindre bruit avec une acuité extraordinaire. Cela provoquait en moi une sensation à la fois euphorique et d'oppression. J'avais l'impression d'être tout en même temps, une déesse omnipotente et un bébé qui découvre le monde. C'était extrêmement perturbant car toutes les informations qui me parvenaient étaient traitées avec la même importance. Un simple crissement de pneus au loin me donnait l'impression que la voiture fonçait droit sur moi. Mes sens étaient trompés et il me fallait toujours un certain temps pour m'adapter.
Mais heureusement à cette heure-ci, tout était endormi : aucun humain n'avait eu la soudaine lubie de venir se promener au clair de lune avec sa dulcinée. Les seuls bruits que j'entendais étaient ceux des animaux et de quelques faes nocturnes qui chahutaient. Le souffle d'air tiède m'apportait des effluves d'herbe fraîchement coupée, de soleil et de barbecue. Je m'ébrouai d'un coup pour me secouer les puces, puis descendis le perron.
Je bondis avec empressement dans l'herbe, et me roulai avec bonheur dedans.
À proximité des habitations, là où j'avais le plus de risques de me faire voir, j'adoptais une forme relativement banale, familière et amicale – généralement un chien ou un chat. Ils ont l'avantage appréciable d'inspirer confiance à la fois aux enfants et aux adultes, principalement de par leur banalité. Le beau colley noir et blanc qui me sert d'enveloppe charnelle était la couverture parfaite. Il devenait la cible attitrée de l'attention des enfants (ce qui n'était pas sans flatter ma vanité). Et sans que leurs parents ne se doutent le moins du monde qu'il y avait dessous cette apparence bonhomme et un peu lasse, les petits ayant la fâcheuse habitude de me prendre pour un poney, leur voisine chirurgienne du numéro 6, allée des peupliers. Et puis, cela réduisait considérablement mes chances de me faire tirer dessus par un abruti à la gâchette facile.
Je parcourus en petite foulée la distance qui me séparait de la lisière de la forêt, en contrebas de la colline où était bâti le lotissement. Je franchis d'un bond le petit ruisseau qui en marquait l'entrée, puis m'enfonçai sous les frondaisons. C'était vraiment une nuit magnifique, et je me réjouissais de pouvoir la savourer tranquillement. J'avais un peu honte de laisser Hinata toute seule à la maison mais après tout elle dormait, et je ne pouvais pas faire grand chose de plus pour la soulager... Dès que je fus sûre de ne plus être en vue, je me détendis et me transformai en mon animal préféré. Mes longs poils se muèrent en une fourrure lustrée, noire comme une nuit sans lune. Mon regard passa d'un noir d'encre à un ambre lumineux. Mon museau s'aplatit ; mon corps devint souple et délié.
La panthère que j'étais devenue s'étira, puis bondit lestement sur une branche basse d'un châtaignier.
C'est une sensation extraordinaire que de vivre comme un animal. Celui-ci n'a pas à gérer toutes les tâches inutiles que nous bipèdes nous imposons. La seule chose qui lui importe est de se nourrir, dormir, défendre son territoire et ses petits. Aucune contrainte matérielle. C'était vraiment libérateur : quand je me transformais, tous mes soucis, toutes mes préoccupations humaines étaient reléguées dans un coin vide de mon cerveau et s'effaçaient jusqu'à ce je redevienne « humaine ». J'étais régie majoritairement par mes instincts, et même si ma conscience veillait à ce que je ne fasse pas trop de bêtises, il m'arrivait parfois de la mettre en veilleuse et de dévorer une ou deux poules mal gardées.
Le museau relevé, je humai longuement l'atmosphère. J'avais faim, et il y avait toujours un lapin ou un écureuil assez stupide pour croire qu'il pouvait m'échapper. Soudain, mes oreilles se dressèrent sur ma tête. J'avais entendu la chamade rapide d'un petit cœur, caractéristique de ma proie favorite, un lapin. Celui-ci surgit à quelques mètres de moi, confiant, retroussant son adorable petit nez pour arriver à déterminer l'étrange fumet qui lui parvenait – il n'avait sans doute jamais rencontré de panthère de sa vie. Sa fourrure immaculée luisait sous la faible lumière qui perçait les feuillages. Cela me faisait mal au cœur de devoir le manger, mais cela importait peu à la part animale qui contrôlait pour le moment mes actes. Le petit lapin me tourna le dos, inconscient du danger et du sort funeste qui l'attendait.
Silencieuse comme une ombre, je me tapis au sol et glissai précautionneusement dans sa direction. Puis, lorsqu'il fut suffisamment proche, je bondis, enfonçai mes crocs dans sa gorge et secouai d'un coup sec pour lui briser la nuque. Autant abréger ses souffrances. Je n'étais pas assez cruelle pour jouer avec lui comme le font les chats avec leurs proies.
Rassasiée, la bête en moi ne réclama plus de tribut. Je fis encore un petit tour histoire de me dégourdir les pattes, puis me décidai à rentrer lorsque j'aperçus le ciel commencer à s'éclaircir. Je repris ma forme de chien juste avant d'arriver au ruisseau et me mis à courir juste pour le plaisir de sentir le vent s'engouffrer dans ma truffe – pourquoi pensez-vous que les chiens aiment tant passer la tête par la vitre en voiture ?
Enfin, j'arrivai chez moi : je grimpai les marches de bois et, dans le même mouvement, me transformai. Je jetai un regard autour de moi pour vérifier que personne ne m'avait vu. Personne ici ne savait que j'étais métamorphe, ni même fae. Je trouvais cela plus simple, étant donné la discrimination dont étaient souvent victimes les membres du peuple surnaturel. On me faisait plus facilement confiance, ce qui était un atout considérable dans ma profession, médecin. Je n'étais pas la seule à le faire : de nombreux faes cachaient leur véritable identité. Après tout, nous l'avions fait pendant des millénaires, pourquoi ne pas continuer ? Et puis, je n'avais pas envie que l'on me prenne pour un monstre...
Un vrombissement au loin me ramena sur terre, et me rappela ma situation : notamment le fait que j'étais nue, exposée aux regards de tous et que les premiers salariés n'allaient pas tarder à se rendre au travail. J'enfilai donc mes vêtements et fis volte-face dans le but de rentrer dans le salon. Sauf que, forcément, je percutai les poubelles sur la terrasse au passage. Elles s'effondrèrent dans un grand fracas métallique. Je me figeai sur place, les mains tendues dans ce qui avait été une vaine tentative de rattrapage, tous mes sens en alerte. Je guettai pendant quelques minutes le moindre signe qui aurait pu trahir le fait que j'avais réveillé Hinata ; mais mon ouïe aiguisée m'indiqua que sa respiration était restée calme et régulière. Avec un soupir de soulagement, je rentrai dans le salon et me dirigeai vers la chambre de mon amie. Le miroir dans l'entrée m'apprit que j'avais du sang autour de la bouche ; je fis donc un écart par la salle de bains pour m'en débarrasser.
Hinata n'avait aucune idée de ma nature de métamorphe. Je ne lui avais jamais dit, et je n'avais aucunement l'intention de le faire un jour. Hinata était l'une des personnes qui m'était le plus cher : je ne le supporterai pas si ma différence nous séparait. À chaque fois que j'abordais le sujet du peuple de la nuit, ou même quand je l'évoquais en passant, je la sentais se crisper ; son visage se fermait, et elle changeait vite de sujet. Peut-être avait-elle eu une mauvaise expérience avec un fae. Je n'en savais rien, elle ne m'en avait jamais rien dit. Mais je sentais que le sujet était tabou, je l'évitais donc avec soin.
Son amitié m'était trop chère pour que je la perde. Je m'appliquai donc à la garder à tout prix.
Un minuscule rayon de soleil filtrait à travers les épais rideaux de velours. Forcément, il atterrissait pile sur le bout de mon nez. Après avoir passé dix bonnes minutes à le froncer inutilement, je déposai les armes et me levai. À côté de moi Hinata dormait encore, le visage enfoui dans l'oreiller. À pas de loup, je sortis de la chambre et partis préparer le café.
Comme souvent après une nuit trop courte, j'étais en pleine forme. Mais je savais que j'accuserai le coup cet après-midi, surtout après plusieurs heures de garde. En effet, j'étais chirurgien urgentiste à l'hôpital du Sacré-Cœur de Konoha. J'étais ainsi perpétuellement en train de courir. Il y avait toujours un patient dont il fallait s'occuper, une plaie qu'il fallait recoudre ou un parent inquiet qu'il fallait rassurer. C'était un travail éreintant au possible, où le mot « sieste » était presque devenu une légende urbaine.
Je me plaignais mais en réalité j'adorais ce boulot. Ce que j'aimais particulièrement, c'était voir cette petite lueur dans les yeux des gens quand je leur disais que leur fils, leur fille ou leur parent était sur le point de guérir. Voir ces visages passer de l'espoir, comme s'ils n'y croyaient pas, au soulagement et à la gratitude était infiniment gratifiant. Ces personnes me remerciaient moi, mais aussi la vie, Dieu ou la quelconque entité supérieure à laquelle ils croyaient. J'aimais voir des personnes en mauvais état repartir rayonnantes de vie, heureuses, et me dire que j'en étais un tout petit peu responsable.
Bien sûr, certains ne ressortaient jamais. Et malgré les années, l'expérience et les conseils de mes pairs, j'accusai toujours le coup car chacun de mes patients était précieux ; chacun d'eux était une vie, une personnalité pour laquelle il fallait se battre et qu'il fallait protéger.
Je remontai le couloir pour me rendre dans la cuisine. Le salon avait beau être complètement noir, je n'avais aucun mal à me diriger. J'évitai souplement le petit comptoir de briques surmonté d'une tablette en bois qui marquait le coin cuisine, saisis une casserole sur l'égouttoir et la remplit d'eau. J'en profitai pendant qu'elle chauffait pour ouvrir les volets et enfilai des tongs pour le moment où j'irai chercher le journal sur le perron. Tout ceci composait ma routine matinale ordinaire, à la fois rassurante et effrayante de monotonie.
Le soleil s'engouffra à flots dans la pièce lorsque je poussai les battants et éclaira un petit salon coquet, auquel les boiseries claires donnaient du cachet. Deux fauteuils ainsi qu'un canapé recouvert d'une housse chocolat s'agençaient autour d'une table basse en verre au milieu de la pièce ; dans un coin, une immense télé à écran plat côtoyait une bibliothèque remplie de livres en tous genres. C'était plutôt Hinata la lectrice. Elle se fourrait dans son fauteuil aussi moelleux qu'une fesse de nain avec son bouquin, tandis que je m'asseyais par terre en jouant à mes jeux vidéo. Un immense tapis pourpre complétait le tout.
Je sortis chercher le journal. Le temps était toujours radieux, et la température battait des records pour une heure aussi matinale. En me baissant pour l'attraper, j'aperçus mon voisin sorcier d'en face. Comme tous les matins, je lui adressai un sourire et un geste de la main pour le saluer tout en ignorant son coup d'œil vers mon décolleté. D'un geste sec, je dépliai le journal et en lut la Une pendant que je remontais l'allée. Évidemment, elle était consacrée au suicide d'Hizashi Hyûga.
Un sifflement lorsque je pénétrai dans l'entrée m'indiqua que l'eau était en train de bouillir. Je posai le journal sur le comptoir, puis attrapai la casserole pour en verser le contenu dans la cafetière italienne, dans laquelle j'avais préalablement mis du café moulu directement importé de Colombie. Du café normal m'aurait tout aussi bien convenu mais Hinata était une vraie maniaque de la nourriture saine. Elle était une excellente cuisinière, et par conséquent ne supportait pas « ces aliments lyophilisés et pleins de cochonneries qui te font attraper un cancer à trente ans ». Nous ne consommions donc que des produits frais, de saison, que nous allions chercher au marché. D'un commun accord – et surtout à la vue de mes talents culinaires désastreux – nous avions décidé qu'Hinata s'occuperait des repas. Cela ne me dérangeait pas plus que ça. Je n'avais qu'à rentrer, mettre les pieds sous la table et manger le délicieux repas qu'elle nous avait concocté. Un vrai mari des années 50.
En soufflant sur mon café brûlant pour le refroidir, je parcourus l'article consacré à la mort du Hyûga. Apparemment, le suicide était dû à « un profond mal-être et de trop lourdes responsabilités matérielles ». Je fronçai les sourcils. Tout d'abord, Hizashi n'avait aucune raison d'être malheureux. Il semblait heureux en ménage, avait un fils brillant tout destiné à reprendre les affaires de son père plus tard et une entreprise florissante qu'il dirigeait d'une main de fer. S'il avait du mal avec cette réalité, il n'en avait jamais montré le moindre signe. Et puis, les Hyûgas n'étaient pas du genre à s'abandonner à la mélancolie des sentiments. Ils étaient plutôt du genre à ne pas en ressentir du tout.
Mais ce qui me faisait tiquer surtout, c'était que le journaliste faisait clairement passer Hizashi pour un faible. On voyait clairement qu'il avait une dent contre lui – voire contre la famille Hyûga toute entière – et, à travers de subtils sous-entendus, dégradait la réputation du mort plus sûrement qu'avec une critique féroce du personnage.
Je bus une gorgée de café.
Ce pauvre bougre avait intérêt à s'accrocher : les prochains mois risquaient d'être durs pour lui. La famille Hyûga ne me paraissait pas être du genre à laisser la réputation d'un de ses membres être salie. Il y avait fort à parier qu'ils ne laisseraient pas passer cet affront. Je jetai un coup d'œil au bas de l'article : il était signé Rock Lee. Le pauvre allait en voir de toutes les couleurs.
Je tournais négligemment une page lorsqu'Hinata fit irruption dans la cuisine. Avec la grâce consommée d'un ours, elle se traîna dans ma direction, plissant ses petits yeux délicats à cause de la luminosité. D'ailleurs, elle n'en avait pas adopté que la démarche : l'air grognon et l'irascibilité complétaient le tableau. Hinata détestait se lever tôt. Je crois qu'elle détestait se lever tout court, et que si elle avait pu passer toute sa vie dans son lit, elle l'aurait volontiers fait. Son oncle avait réussi – j'ignore comment – à lui dénicher un poste de nuit dans un grand cabinet d'avocats, dont le salaire suffisait à lui seul à payer le loyer et les factures. Elle partait donc tard dans la nuit et ne revenait qu'aux petites lueurs du jour. J'aurais pu lui proposer de rester dormir le matin, mais je savais qu'elle faisait ça pour moi. En effet, avec mes horaires de fous, le matin était souvent l'unique moment de la journée où nous pouvions nous voir. Lui dire de ne pas se lever aurait été comme dénigrer l'effort qu'elle faisait et insulter sa gentillesse.
Sans m'accorder le moindre regard – alors même que j'étais en face d'elle – elle tira un des hauts tabourets et se jucha dessus. Consciente qu'elle ne serait pas opérationnelle avant un bon café, je fis glisser une tasse dans sa direction. Elle me remercia du regard, avant de se concentrer sur le breuvage. Un silence reposant régna pendant quelques minutes, seulement troublé par le bruissement des pages du journal et le pépiement étouffé de quelques oiseaux. J'en profitai pour l'examiner discrètement. Cette nuit semblait lui avoir été profitable : les cernes sous ses yeux s'étaient un petit peu estompés. Elle paraissait plus calme et plus sereine, ou tout du moins moins triste.
Je la surpris à essayer de lire le journal, la tête penchée sur le côté, ses longs cheveux d'obsidienne étalés sur le comptoir. Elle s'aperçut que je la regardais et rougit fortement, ce qui forma un joli contraste avec sa peau pâle. Cela m'arracha un sourire. Cette fille rougissait pour tout et n'importe quoi. Elle était extrêmement timide, et c'était d'autant plus surprenant quand elle s'énervait et plongeait dans une colère noire. Cela n'arrivait pas souvent mais quand c'était le cas, on plaignait la cible de courroux. Ou – vu que la plupart du temps c'était moi – on baissait la tête et on attendait que la tempête passe, en évitant surtout de la regarder dans les yeux.
J'avalai cul-sec le reste de mon café en avisant l'heure – déjà sept heures ! – et partis prendre ma douche. En passant, j'assénai un petit coup affectueux avec le journal sur la tête d'Hinata, qui ne broncha pas le moins du monde, et le déposai sous son nez. Après un instant d'hésitation, elle le saisit de ses longs doigts frêles et se mit à lire la Une.
Un quart d'heure plus tard, récurée, dents brossées et habillée d'un tee-shirt blanc et d'un jean, je retournai en coup de vent remplir un thermos de café. J'avais beau être en retard, il n'était pas question que je boive l'infâme mixture de la cafétéria. Mais soudain, Hinata fit claquer le journal contre la table en annonçant d'une voix irritée :
- Ce journaliste est un idiot.
Surprise, je me retournai. Ce n'était pas le genre d'Hinata d'émettre des jugements ainsi sans connaître. Elle parlait bien sûr de l'article relatant le décès d'Hizashi. Je la contournai, mon thermos vide toujours entre les mains pour regarder de plus près.
- Pourquoi tu dis ça ? demandai-je alors que je remplissais la bouteille du liquide brun. Bon d'accord, il y a été un peu fort mais...
- Un peu fort ? m'interrompit-elle, indignée. Sakura, il est en train de dire mon oncle s'est suicidé à cause de petits problèmes à la con.
Hinata ne jurait jamais ; cela acheva de me convaincre qu'elle était vraiment en colère. Elle poursuivit :
- Hizashi n'était pas du genre à se laisser abattre à la première difficulté. Or, cet imbécile le fait passer pour un lâche.
- Peut-être... Peut-être qu'Hizashi ne t'a pas tout dit. Peut-être qu'il avait des soucis plus gros, avançai-je avec hésitation.
Elle me lança un regard peu amène.
- Tu crois qu'on a pas déjà vérifié ? J'en ai parlé avec Neji, ils n'ont rien trouvé, conclut-elle en se radoucissant. Il n'y avait aucune raison qu'il fasse... ça.
Sa voix se brisa sur le dernier mot, et je ressentis sa détresse remonter à la surface comme si c'était la mienne. J'aurais voulu l'effacer d'un coup de baguette magique. Au lieu de cela, je me contentai de passer un bras autour de ses épaules et de lui frotter doucement le bras, dans un geste de réconfort manqué. Elle posa sa tête au creux de mon cou.
- Ma famille ne laissera pas passer ça tu sais. Ils vont le lui faire payer. Elle a beau être complètement cinglée, elle est redoutablement ingénieuse lorsqu'il s'agit de protéger sa réputation.
Je fronçai les sourcils à l'entente de cette phrase sibylline. Le sens de ses paroles m'échappait un peu. Hinata n'ajouta rien de plus ; son regard s'était fixé sur un point invisible devant elle, absent. Je renonçai à lui demander des explications. De un cela ne me regardait pas, de deux je n'avais certes pas le temps d'approfondir le sujet. Vu comme j'étais partie, même ma conduite suicidaire ne m'empêcherait pas d'avoir au moins quinze minutes de retard à l'hôpital.
J'embrassai affectueusement les cheveux de mon amie et, la joue toujours posée sur sa tête, annonçai :
- Je suis de garde cette nuit. Tout ira bien ?
J'aurais aimé rester avec elle, mais je doutais que l'excuse « l'oncle de ma meilleure amie est mort » soit valable en cas d'absence au travail. Elle acquiesça sans dire un mot. Je restai un instant pensive, puis admis que je ne pouvais rien faire de plus, alors je partis. Depuis le hall, je lançai un :
- Et n'hésite pas à m'appeler si tu as besoin de quoi que ce soit !
J'entendis le « Hm hm » affirmatif qu'elle prononça d'une voix lointaine, mais je savais pertinemment qu'elle ne m'appellerait pas de peur de me déranger. De toute façon, je savais déjà que je lui passerai un coup de fil avant qu'elle ne parte au travail, alors cela me passa au dessus de la tête. Moi, mère poule ? Absolument pas.
J'avais la main sur la poignée de la porte, prête à l'ouvrir lorsque sa voix me retint quelques instants de plus.
- Au fait Sakura...
- Oui ? répondis-je en passant la tête dans l'encadrure de la porte pour pouvoir mieux la voir.
- Tu n'aurais pas entendu quelque chose cette nuit ? Il m'a semblé entendre un grand fracas dans le jardin. C'était toi ?
Pendant une fraction de seconde, je me figeai. Était-il possible qu'elle sache...? Mon pouls s'affola sous l'effet de la panique. J'étais heureuse que la faible ouïe de l'humaine qu'elle était ne puisse détecter la preuve de ma culpabilité. Elle me contemplait de ses grands yeux innocents, dans lesquels je ne décelai aucune trace de suspicion ou de calcul. Les seules émotions visibles n'étaient qu'une franche curiosité et l'attente d'une réponse.
Pendant un instant, j'hésitai. Sincèrement. Le moment était peut-être venu de lui révéler la vérité ? J'avais assez menti : cela faisait des années que je mentais, et cela me rongeait un petit peu plus chaque jour. Hinata était bonne et généreuse, et quoi que les faes aient pu lui faire, j'étais pratiquement sûre qu'elle arriverait à le surmonter. Si je comptais un tant soit peu pour elle, elle me pardonnerait.
J'ouvris la bouche dans l'intention de lui révéler ma vraie nature... et me dégonflai. Elle venait de perdre son oncle, le moment était mal choisi pour rajouter un nouveau poids sur ses épaules. Elle avait assez à gérer comme cela. Profondément consciente que c'était ma lâcheté qui parlait, je répondis :
- Non. Mais quand je suis sortie ce matin, les poubelles étaient renversées. Un chien errant a dû passer par là.
Elle acquiesça, ma réponse ne l'intéressant déjà plus ; elle se replongea dans sa lecture. Quant à moi je sortis d'un pas lourd. Ma propre faiblesse me dégoûtait. Je savais que j'aurais un jour à passer par la case des aveux, et pourtant je ne pouvais m'y résoudre. Je retardais l'échéance le plus possible.
Je ne voulais pas lui causer de la peine.
Je ne voulais pas lui faire du mal.
« C'est faux et tu le sais, murmura une petite voix cruelle au fond de mon esprit. La seule personne que tu veux protéger ici c'est toi... »
Je tentai d'étouffer cette rumeur dans ma tête, mais en vain. L'accent de la vérité résonnait trop profondément en elle pour que je me permette de l'enterrer. Malheureusement, je me devais d'être honnête envers moi-même. Je me mentais. Je me voilais la face sous des illusions d'altruisme hypocrites. La vérité, c'était que j'étais terrifiée. Terrifiée de perdre ce qui comptait le plus à mes yeux, terrifiée à l'idée de me faire repousser encore. Terrifiée à l'idée de perdre une place que j'avais mis si longtemps à trouver.
J'avais trouvé un monde qui me convenait, qui m'acceptait ; un monde créé de toute pièce certes, bâti autour d'un mensonge mais c'était le mien.
Et je m'y agrippais de toutes mes forces.
* L'obsidienne est une pierre volcanique très noire.
Mesdames et messieurs, voici (enfin) le chapitre 1 ! Après des siècles d'attente, j'ai enfin fini par le pondre.
Un chapitre très chargé en descriptions donc, j'en suis désolée, mais elles sont nécessaires pour poser l'histoire. Et encore, j'en ai mis dans le prologue (c'est pour cela que je vous ai encouragé à le relire ! Pour ceux qui ne l'ont pas fait, ce serait judicieux !). Mais ne vous inquiétez pas, le prochain chapitre sera plus riche en action.
Je remercie pour ce(s) chapitre(s) Aede, qui s'est fait outrageusement exploiter comme bêta-lectrice mais qui a su me donner de judicieux conseils et des coups de pied aux fesses quand il le fallait. Et bien sûr, je vous remercie vous lecteurs d'avoir courageusement patienté pour la suite (j'espère que j'ai perdu personne en route !) et d'avoir usé quelques minutes de votre vie à lire ce chapitre.
Comme d'habitude, les commentaires sont fortement réclamés et appréciés !
Bisous à tous, et à la prochaine !
