Tout avait commencé par une question innocente. Aoyama et Shouji avaient été désignés ce soir-là pour nettoyer la classe après les cours. Le soleil tombait à l'horizon, les couloirs étaient presque silencieux. Seuls les membres de clubs passaient de temps à autre dans la cour, après une séance de natation ou un match de tennis. Shouji observaient leurs allées et venues, tout en tapant l'une contre l'autre deux brosses à tableau pleines de craies.

Aoyama, affairé à passer le balai entre les tables, hésita un instant. Le géant l'avait impressionné dès le premier jour, il n'était pas le genre de personne avec qui on se lie d'amitié au bout d'une semaine. C'était un garçon terne et taciturne, tout le contraire du resplendissant Can't stop twinkling. En temps normal, Aoyama l'aurait ignoré. Trop s'approcher des gens qui manquaient de brillance risquerait de l'affecter lui aussi et il ne pouvait pas se le permettre. Shouji était différent. Il était si parfaitement, si diamétralement son opposé qu'il ne pouvait s'empêcher de se poser un million de questions sur lui. D'où venait-il ? Qu'avait-il fait avant UA ? Avait-il au moins souri un jour ?

— Je peux te poser une question ?

— Bien sûr…

— Pourquoi est-ce que tu as décidé de devenir un héros ?

Shouji se tourna vers lui et lui lança un regard interrogateur. Aoyama ressentit tout de suite le besoin de se justifier. Ce n'était pas possible d'être aussi effrayant, bon sang !

— Je veux dire… comme tu es discret et tout ça, je pense pas que ce soit pour la gloire ou le feu des projecteurs, ni même pour l'argent… Et… herm… l'autre jour, je t'ai entendu dire à Midoriya que tu n'étais pas quelqu'un de très compétitif alors je me demandais… enfin, c'est de la curiosité comme ça, si ça te gêne, tu n'es pas obligé de m'en parler mais voilà… Je me demandais, c'est tout…

Il tortillait ses doigts dans tous les sens. Le regard de son camarade était difficile à soutenir, mais il tenait bon. Shouji mit plusieurs secondes avant de répondre. Il attrapa la corbeille à papier et entreprit de la vider dans le grand sac poubelle, pensif.

— Je viens de la préfecture de Fukuoka, commença-t-il. Enfin, pour être précis, d'une petite ville pas loin de Chikushino.

Il parlait d'une voix grave et basse, comme pour lui-même. Aoyama, lui, réfléchissait. Chikushino, Chikushino… Ce nom lui disait quelque chose, mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus.

— J'étais au collège, je devais avoir douze ou treize ans. Il y a eu un tremblement de terre. 7,4 sur l'échelle de Richter, la plus grande magnitude dans la région depuis plus de mille ans.

Oui, c'était ça ! Il s'en souvenait enfin ! Toute la région avait été secouée par un séisme et les dégâts avaient été énormes. Les journaux télévisés n'avaient parlé que de cela pendant des semaines.

— J'étais en classe quand c'est arrivé. Les bâtiments étaient vétustes, pas du tout conçus pour résister à ce genre de catastrophes. Le plafond a cédé et s'est écroulé sur nous. J'ai eu la chance d'avoir d'assez bons réflexes pour me cacher sous mon bureau à temps. Ça n'a pas été le cas de tout le monde.

Aoyama hocha la tête mais ne répondit pas. Il revoyait les images diffusées à vingt heures, juste avant de manger. Des corps inanimés sortis sur des brancards. Des héros locaux débordés et paniqués, parce qu'ils n'avaient pas été formés à réagir à cette éventualité. Des parents éplorés, des propriétaires désespérés. Il n'imaginait pas ce que ça avait été de se trouver sur place.

— Ma voisine de classe a été heurtée en pleine tête par un débris. Elle est morte sur le coup.

Il marqua une pause. Un éclat de voix se fit entendre en contrebas. Un garçon et une fille de la filière générale se chamaillaient en riant. Arrivés près du portail, ils enfourchèrent leur vélo et partirent en vitesse, toujours hilares.

— C'était une fille pleine de vie, toujours à courir partout et à vouloir faire ami-ami avec tout le monde. En fait, elle ressemblait beaucoup à Sero, autant physiquement que mentalement… C'est depuis ce jour-là que je me suis dit que je devais protéger les gens comme elle, ceux qui n'ont pas pu être secourus. Les gens n'arrêtaient pas de dire qu'il fallait plus de héros, alors j'ai décidé d'en devenir un.

Encore une fois, plus personne ne parla pendant un long moment. Aoyama se débattait avec la honte de ne pas avoir des ambitions aussi nobles. Il avait trouvé les héros de son enfance tellement resplendissants qu'il ne pouvait pas ne pas faire partie de ce groupe d'élite. Il avait plus souvent pensé à ses futures hordes de fans qu'aux enfants prisonniers des décombres. Shouji, lui, avait entreprit une dernière inspection de la classe et ramassa le moindre grain de poussière qu'il voyait.

— J'en ai peut-être trop dit ? demanda-t-il du bout d'un de ses tentacules.

— Non… non, pas du tout. Je comprends mieux, maintenant. Tu devais beaucoup l'aimer, cette fille, en tout cas…

— Pas du tout. Je la détestais.

Quelques secondes plus tard, des pas rapides résonnèrent dans le couloir. Ils n'y prêtèrent aucune attention.

— Ah, Sero ! s'exclama Iida en le voyant arriver dans le grand salon. On t'attendait pour commencer les révisions d'anglais.

— Ce sera sans moi, ce soir… répondit l'intéressé d'un air morne.

Plusieurs regards se tournèrent vers lui, mais il ne s'en soucia pas. A la place, il s'engouffra dans le couloir en direction de l'étage et monta directement dans sa chambre. Dans l'escalier, il croisa Kirishima, qui se dirigeait vers le rez-de-chaussée, son manuel de japonais entre les mains.

— T'as pas récupéré ta veste, finalement ?

— Non, j'ai eu la flemme.

Bien sûr, c'était un mensonge. Quand il s'était aperçu qu'il avait oublié la veste de son uniforme sur le dossier de sa chaise, il avait tout de suite fait demi-tour. Les matins étaient encore frais et sortir du dortoir en chemise le lendemain ne lui disait rien qui vaille.

Quand il était arrivé près de sa salle de classe, il avait constaté qu'elle était encore ouverte. Shouji et Aoyama terminait sans doute le ménage du soir. Leur conversation lui était arrivé aux oreilles alors qu'il était sur le point d'entrer, et il avait décidé de les écouter l'air de rien. Écouter aux portes ne faisait pas partie de ses habitudes, mais la curiosité s'était montrée plus forte que tout. Et puis, Shouji avait mentionné son nom…

— Tout va bien ? demanda Kirishima qui s'était arrêté à sa hauteur. T'as vraiment pas l'air dans ton assiette.

— Ça va, je suis fatigué, c'est tout.

Il continua de gravir les marches et arriva finalement à son étage. Sa chambre, qu'il considérait d'habitude comme un havre de paix, lui paraissait vide et terne. Un tout autre jour, il aurait profité de la vue magnifique sur les tours de Tokyo que lui offrait son balcon. Cette fois-ci, il se contenta de tirer les rideaux et alluma la lumière.

Installé à son bureau, il sortit toutes ses affaires. Il n'avait besoin de personne pour réviser et de toute manière, il ne voulait voir personne. Personne.

Sero fixa son manuel, ouvert au chapitre Tenses in sub clauses, pendant de longues minutes. Il parvenait à déchiffrer les mots sur la page, arrivait même à leur prêter un sens, mais son esprit était occupé à tout autre chose, si bien qu'il n'en retenait rien.

« Pas du tout. Je la détestais ». Ces mots résonnaient dans son crâne, implacables, sans appel. Sero avait compris la condamnation implicite derrière cette phrase. Il haïssait cette fille, qui lui ressemblait trait pour trait. Il ne fallait pas être un génie pour comprendre qu'il le détestait lui aussi. Qu'elle soit morte ou non ne changeait rien au résultat : il n'aimait pas les gens du genre de Sero – quoi que cela veuille dire – et ne les aimerait probablement jamais. Pas étonnant qu'il semble garder une distance polie avec lui depuis le début du lycée. Il devait être trop gentil pour repousser toutes ses tentatives d'approche mais ne rêver qu'au jour où il le laisserait enfin tranquille.

Ce fut cette pensée qui acheva de le désintéresser de ses devoirs. Tout semblait prendre sens à présent. Pourquoi il détournait le regard quand ils se croisaient, pourquoi il avait l'air nerveux quand on les mettait en groupe pour les entraînements.

Il aurait dû en être heureux, dans le fond, pensait-il. Pas qu'il ait un jour pensé que Shouji partageait ses sentiments, le hasard ne se montrait jamais aussi généreux. Mais désormais que son avis sur Sero était bien défini, ce dernier n'aurait plus à choisir entre ses sentiments et sa carrière. Le destin se chargeait de choisir pour lui. S'il y réfléchissait bien, il n'aurait pas pu rêver meilleure situation.

Pourtant, il avait mal. Son cœur se serrait à chaque fois qu'il y pensait. Il repassa en boucles toutes les innocentes rêveries qu'il avait nourries au fil des mois. Toutes ses petites divagations qu'il n'arrivait pas à stopper, à chaque fois qu'il croisait un couple se tenant la main ou profitant d'un après-midi tranquille dans un café. Rien de tout ça n'arriverait maintenant. C'était fichu pour de bon, et il ne pouvait même plus ignorer l'évidence.

Il essuya une larme qui commençait à poindre au coin de son œil et renifla. Il devait se reprendre. Il faisait partie de la future élite du pays, bon sang ! Il ne pouvait pas se permettre de s'apitoyer sur son sort. Et s'il échouait au prochain test d'anglais, sa moyenne s'en ressentirait. Il fallait qu'il travaille, c'était tout ce qui comptait pour le moment. Pour l'instant, il arrivait à se maintenir la tête hors de l'eau sans devoir aller aux cours du soir, et il comptait bien continuer ainsi.

Aux alentours de dix-huit heures, il reçut un message de Kirishima :

Tu descends ? On va aller manger.

La tentation d'accepter était grande. Découragé par ses maigres progrès, il n'avait que peu déjeuné et son estomac criait famine. D'un autre côté, il n'avait aucune envie de se montrer aux autres avec son air déconfit et ses yeux gonflés. Et s'il ne serait-ce qu'entrapercevait Shouji dans le réfectoire, il n'était pas certain de se retenir de fondre en larmes.

Non, ça ira, j'ai de quoi grignoter dans ma chambre, ça me suffira.

Une fois le message envoyé, il vérifia dans ses placards s'il avait bien quelque chose pour satisfaire sa fin, mais ne trouva qu'un sachet d'amandes, une dizaine de sachets de thé vert et une demi-barre de SoyJoy. Le mini-frigo ne lui offrit pas mieux qu'une bouteille d'eau et un peu de pâte de haricots rouges.

Tu es sûr ? On a entraînement de sauvetage demain, tu devrais quand même prendre des forces.

Le message arracha un sourire à Sero. Si Kirishima faisait figure de fonceur sans cervelle pour qui ne le connaissait pas, ses amis avaient vite découvert son côté mamie gâteau qui s'inquiétait tout le temps de tout le monde et dont la plus grande frayeur était que ses proches meurent de faim.

✉ D'accord, j'arrive. Partez sans moi, je vous rejoins là-bas.

Il enfila un gilet et descendit jusqu'au rez-de-chaussée, où il fit un crochet par la salle de bains pour s'asperger le visage d'eau froide et reprendre un peu ses esprits. Il y croisa Shinsou, qui rassemblait ses affaires de toilette. En guise de salutations, il adressa un regard indifférent à Sero. Drôle de type, pensa-t-il. Son intégration à la filière héroïque remontait déjà à plusieurs mois, mais il peinait toujours autant à s'intégrer et errait comme une ombre dans les couloirs plutôt que de participer à la vie de la classe. Les seuls qu'il laissait approcher sans les fusiller du regard étaient Midoriya et Ojiro – quoique pour ce dernier, l'attitude de Shinsou à son égard semblait dictée par une logique que lui seul comprenait et passait tour à tour de l'amabilité à l'hostilité ouverte.

— Tu ne vas pas manger ?

Il ne reçut pour toute réponse qu'un haussement d'épaules. Tant pis, au moins, il avait essayé. Une fois que son visage eut repris une teinte normale, il se dirigea enfin vers le réfectoire. Ses amis l'attendaient à une table. Kaminari, hilare, l'interpella dès qu'il prit place à côté de lui :

— Mec, mec, mec, faut vraiment qu'on te raconte un truc ! Je te jure, ça fait une heure que je suis mort de rire, c'est génial. Figure-toi que tout à l'heure, Bakugou a croisé Midoriya dans le couloir et…

Déjà il ne l'écoutait plus. Le perpétuel conflit entre les deux rivaux avait atteint son apogée le jour où ils avaient décidé de se battre en plein milieu de la nuit pour des raisons que personne n'avait jamais bien comprises et il doutait que la petite anecdote de Kaninari arrive à la cheville de cet événement-là.

De temps en temps, il hochait la tête pour faire croire qu'il accordait une quelconque importance à ce qu'on lui racontait, mais son attention se portait ailleurs. Tandis que Kaminari arrivait à ce qui semblait être le moment le plus croustillant de sa petite histoire, il balaya la salle d'un regard discret et trouva vite celui qu'il cherchait. Shouji dînait en compagnie de Tokoyami, Kouda et Tsuyu. Il semblait toujours celui que Sero connaissait, mais il sentait d'autant plus la distance entre eux distance qu'il ne pourrait jamais plus combler. Un gouffre aurait tout aussi bien pu s'ouvrir entre eux deux que cela n'aurait pas changé grand-chose.

— Et c'était du poisson ! acheva Kaminari, le souffle court après un nouvel éclat de rire. Du poisson ! T'aurais dû voir sa tête !

— Ça suffit ! Ferme ta gueule maintenant ou te crève ! tempêta Bakugou avant de retourner à sa salade d'algues.

On l'avait entendu dans tout le réfectoire et comme à l'accoutumée, une dizaine de têtes se tournèrent vers eux. La majorité appartenait à des première année, pas encore habitués à ce genre d'éclats, tandis que les autres classes n'y prêtaient plus aucune attention.

Les quatre compères furent les derniers rentrés au dortoir. Quand ils arrivèrent dans le grand salon, la plupart des élèves étaient déjà monté dans leur chambre, pour se reposer avant la longue journée du lendemain.

Sero, lui, prit place dans le canapé et regarda d'un œil le film de la soirée, qui faisait plus office de bruit de fond qu'autre chose puisque personne ne semblait y prêter attention. Satou confectionnait des sucreries dans la cuisine et lançait de temps à autre des commentaires sur l'héroïne et son incapacité à dire non, Yaoyorozu terminait ce qui semblait être leur devoir de japonais pour la fin du mois, Shinsou avait pris place à côté d'Ojiro et lui pointait du doigt des passages de son roman quand ceux-ci lui semblaient intéressants. Seule Tsuyu suivait l'action avec attention mais, même de là où Sero se trouvait, il pouvait voir ses yeux se fermer contre sa volonté.

Lui, après un bref coup d'œil aux alentours pour s'assurer que personne ne l'épiait, sortit son portable et consulta une dizaine d'articles sur l'affaire qu'il avait vu au journal la veille. Il découvrit deux héroïnes dont il n'avait jamais entendu parler, deux femmes aux antipodes l'une de l'autre mais qui avaient pourtant un combat en commun. Blitzfire, une vraie pile électrique, respirait la joie de vivre et l'énergie, tandis qu'Old Spirit se tenait en figure posée, toujours professionnelle malgré les épreuves. Les images qu'elle avait postées sur les réseaux sociaux révélaient pourtant une jeune femme souriante, épanouie. Rien à voir avec la figure stoïque et fermée qu'elle présentait devant les caméras.

Sero décida, après avoir lu une poignée de commentaires, que sa santé mentale ne s'en porterait que mieux s'il les ignorait. Un très classe « Les gouines, leur place, c'est dans le porno, pas chez les héros » le dissuada d'autant plus de continuer et il passa à un nouvel article. Plus il lisait, plus il les admirait. On les abattait en plein vol, et elles choisissaient de se battre, quand lui préférait se résigner. Si seulement elles pouvaient lui transmettre un peu de leur courage.

— Sacrée histoire, pas vrai ? lança une voix dans son dos.

Il sursauta et, par réflexe, dissimula l'écran de son téléphone, bien conscient que cela ne faisait que le rendre plus suspect. Puis, il se tourna vers l'indiscret et vit Tsuyu, le visage endormi, qui s'était arrêtée derrière lui sur le chemin du dortoir.

— C'est bien triste ce qui leur arrive, commenta-t-elle, sans remarquer l'embarras de Sero. J'espère qu'elles réussiront.

Sur ces mots, elle se retourna et en quelques secondes, disparut dans le couloir. Sero décida que c'était le bon moment pour lui aussi d'aller se coucher et il s'éclipsa, le cœur battant. Avec un peu de chance, Tsuyu avait pris son intérêt pour une simple curiosité et n'en avait rien déduit.

Il passa à pas de loup devant la chambre de Satou, d'où s'échappait une symphonie de ronflements et arriva devant sa porte. Sur la poignée, quelqu'un avait suspendu sa veste d'uniforme.